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« Sécurité globale »

Revue de presse du 21 novembre 2020

par Antoine BOURGE, le 22 novembre 2020

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Mardi 24 novembre 2020 devrait sans surprise être votée la loi « relative à la sécurité globale » alors que son article 24 a suscité hier de tumultueux débats à l’Assemblée nationale. Contrôle généralisé, libertés mutilées, le gouvernement Castex-Macron défend le libéralisme tant qu’il se cantonne à l’économie.

Le credo sécuritaire

Sécurité privée

 Le Monde. La loi pré­voit un par­te­na­riat entre socié­tés pri­vées de sécu­rité et l’État afin de répon­dre aux besoins en per­son­nel notam­ment dans le cadre de l’État d’urgence mais aussi à l’appro­che de la coupe du monde de rugby ou des JO 2024 :

« La montée en puis­sance de la sécu­rité privée doit être favo­ri­sée notam­ment par l’orga­ni­sa­tion par la France de la Coupe du monde de rugby 2023 puis des Jeux olym­pi­ques de Paris en 2024. « Sur les JO il nous faudra au bas mot 24 000 ou 25 000 agents de sécu­rité privée. On est loin du compte (…) Il faut recru­ter », a déclaré Jean-Michel Fauvergue (LRM), ancien patron du RAID, unité d’élite de la police natio­nale, et corap­por­teur du texte.

Les dépu­tés se sont lon­gue­ment pen­chés sur le recours par ces socié­tés à des sous-trai­tants « en cas­cade », une pra­ti­que décriée par de nom­breux élus pour être source d’opa­cité. L’Assemblée a adopté un amen­de­ment de Laurence Vichnievsky (MoDem), qui pré­voit que les sous-trai­tants ne puis­sent « exé­cu­ter 50 % ou plus du mon­tant d’un marché » de sécu­rité privée. (…) La pro­po­si­tion de loi pré­voit également de favo­ri­ser l’emploi d’ex-poli­ciers, en per­met­tant le cumul emploi-retraite. »

Une loi contre les inci­vi­li­tés ?

 Mediapart. Cette loi aurait pour but de lutter contre les inci­vi­li­tés et de pro­té­ger les fonc­tion­nai­res de police face au déchaî­ne­ment média­ti­que, comme si la loi ne garan­tis­sait pas déjà cela :

« À l’ouver­ture des débats, le député LREM Jean-Michel Fauvergue, co-rap­por­teur du texte avec sa col­lè­gue Alice Thourot, a donné le ton. Selon lui, il s’agit de « com­bat­tre les inci­vi­li­tés, les petits délits qui pour­ris­sent tant la vie des com­mu­nes ». Concernant l’inter­dic­tion de dif­fu­ser des images des forces de l’ordre, le député a expli­qué qu’il s’agis­sait d’éviter « leur mise en pâture sur les réseaux sociaux », tout en assu­rant que, « les jour­na­lis­tes pour­ront faire leur tra­vail ». Il s’est dans le même temps réjoui que, désor­mais, les poli­ciers seront « jugés devant les tri­bu­naux et non plus dans les médias ». »

Violences poli­ciè­res et mili­ta­ri­sa­tion du métier

 Sur Basta. Cette loi conforte la vio­lence déployée par les forces de police depuis des années :

« Le 30 jan­vier der­nier, trois semai­nes après le meur­tre de Cédric Chouviat, le chef de l’État avait réci­divé : « Je récuse le terme de vio­len­ces poli­ciè­res, la vio­lence est d’abord dans la société ». Dans les enre­gis­tre­ments audio et vidéo de son agonie, Cédric répète sept fois « J’étouffe ! » avant de suc­com­ber sous l’étreinte des poli­ciers. Des fonc­tion­nai­res asser­men­tés qui se concer­te­ront pour établir une décla­ra­tion men­son­gère, désa­vouée plus tard par ces mêmes enre­gis­tre­ments. Et tout juste nommé minis­tre de l’Intérieur en juillet der­nier, Gérard Darmanin avait choisi l’outrance et l’igno­mi­nie pour s’esclaf­fer devant la com­mis­sion des lois : « Quand j’entends le mot de vio­len­ces poli­ciè­res, per­son­nel­le­ment, je m’étouffe ». (…) on assiste à la mili­ta­ri­sa­tion crois­sante des équipements poli­ciers et à la léga­li­sa­tion pro­gres­sive de pra­ti­ques d’inter­ven­tion aupa­ra­vant illé­ga­les. Cette dété­rio­ra­tion s’est accrue par les pro­cé­du­res de l’état d’urgence de 2015, péren­ni­sées dans le droit commun en 2017, qui se dou­blent à pré­sent des mesu­res d’excep­tion de l’état d’urgence sani­taire. »

Un arse­nal de plus en plus per­fec­tionné

 Basta. Les drones pour­ront être déployés à gogo :

« Elle léga­lise aussi les camé­ras aéro­por­tées, trans­por­tées par des drones ou des héli­co­ptè­res de la gen­dar­me­rie, et la trans­mis­sion en temps réel des images cap­tées. Les mis­sions concer­nées s’étendent de la pré­ven­tion d’actes ter­ro­ris­tes... jusqu’au réta­blis­se­ment de l’ordre en mani­fes­ta­tion. Ces images pour­ront être conser­vées durant 30 jours, davan­tage « en cas de pro­cé­dure judi­ciaire, admi­nis­tra­tive ou dis­ci­pli­naire ».

« Rien n’exclut le trai­te­ment de ces images par des logi­ciels de reconnais­sance faciale, donc la sur­veillance de masse », craint Anne-Sophie Simpere. Avec toutes les ques­tions que cela pose en terme de vio­la­tion du droit à la vie privée et d’entrave au droit de mani­fes­ter. « Depuis la créa­tion du fichier de trai­te­ment des anté­cé­dents judi­ciai­res (TAJ) en 2012, qui contient entre 7 et 8 mil­lions de photos de face, la reconnais­sance faciale par la police est mise en pra­ti­que », expli­que Arthur Messaud, de la Quadrature du Net, asso­cia­tion défen­dant les liber­tés citoyen­nes sur Internet depuis 2008. »

 Mediapart. L’intel­li­gence arti­fi­cielle et les drones seront-ils les nou­veaux télé­crans ? :

« Son nom : YOLO, acro­nyme de « You Only Live Once » (« On ne vit qu’une fois »). Un terme d’argot qui dési­gne une déci­sion prise « à l’arra­che », sans pré­pa­ra­tion ni orga­ni­sa­tion. D’après nos infor­ma­tions, il sied bien, en effet, au logi­ciel de flou­tage uti­lisé depuis juillet der­nier par la pré­fec­ture de police de Paris pour « ano­ny­mi­ser » les images cap­tées par ses drones et tenter de répon­dre aux cri­ti­ques sur le non-res­pect du droit à la vie privée des mani­fes­tants. Car ce logi­ciel – dont le nom com­plet est YOLOV4 – se mon­trait effi­cace, lors de son ins­tal­la­tion, à seu­le­ment 70 %. »

« La pré­fec­ture de police n’a pas attendu la géné­ra­li­sa­tion du logi­ciel pour uti­li­ser ses drones. Le 14 juillet, comme nous le détail­lions il y a quel­ques semai­nes, ses aéro­nefs ont notam­ment servi à iden­ti­fier trois mili­tants du col­lec­tif Inter-Urgences dans le cadre d’une action menée en paral­lèle du dis­cours d’Emmanuel Macron. »

« L’intel­li­gence arti­fi­cielle Yolo V4 manque également de matu­rité. À ses débuts, elle ne floute ni pla­ques d’imma­tri­cu­la­tions ni fenê­tres don­nant à voir sur des espa­ces privés. « Or ce sont des don­nées à carac­tère per­son­nel », pré­cise France Charruyer, avo­cate spé­cia­liste des tech­no­lo­gies avan­cées et des don­nées per­son­nel­les. »

« D’après une note interne que nous avons pu consul­ter, la DOPC a pris la déci­sion de per­met­tre aux opé­ra­teurs de consul­ter les flux vidéo flou­tés et non flou­tés en atten­dant que la solu­tion soit « suf­fi­sam­ment stable ». Le même docu­ment pré­cise par ailleurs que le logi­ciel, maî­trisé à 100 % par les ser­vi­ces de police, per­met­tra « si le cadre juri­di­que évolue et le permet », le déflou­tage, le comp­tage de par­ti­ci­pants ou la lec­ture de pla­ques d’imma­tri­cu­la­tions. »

Liberté de la presse

Europe et Chine, des modè­les de liberté de la presse pour la France

 Le Monde. Dans sa tri­bune, Yassine Bouzrou expli­que que « cer­tains fonc­tion­nai­res auront la liberté totale de déro­ger au code pénal » avec la loi de « sécu­rité glo­bale » :

« Si les auto­ri­tés fran­çai­ses négli­gent les liber­tés fon­da­men­ta­les telles que celle d’infor­mer, ce n’est pas le cas des autres pays euro­péens. Rappelons en effet que la plu­part d’entre eux accep­tent, sans limite aucune, l’enre­gis­tre­ment vidéo des forces de l’ordre dans le cadre de leurs fonc­tions. Il en va en effet d’une garan­tie démo­cra­ti­que essen­tielle que pro­tè­gent, par exem­ple, la Belgique, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou encore un régime auto­ri­taire comme la Chine ! »

La liberté d’infor­mer mise en pièces sous l’ère Macron

 La Tribune des Travailleurs n°265 du 18 novem­bre 2020 relaie ce cons­tat fait par Tristan Malle (FO) :

« Depuis 2 ans, près de 200 jour­na­lis­tes ont été bles­sés dans des mani­fes­ta­tions. C’est du jamais vu ! Sans comp­ter les insul­tes, les confis­ca­tions ou des­truc­tions de maté­riel qu’ils ont eu à subir, les gardes à vue dans cer­tains cas. Cette pro­po­si­tion inter­vient dans un contexte où, depuis plu­sieurs années, le pou­voir mul­ti­plie les textes qui res­trei­gnent la liberté d’infor­mer comme les lois sur le secret des affai­res ou sur les « fake news ». Sans comp­ter les dis­po­si­tions intro­dui­tes dans la loi sur la liberté de la presse de 1881 au nom de la lutte contre le ter­ro­risme, l’absence d’une vraie pro­tec­tion des sour­ces... ».

 Le Monde. Des affai­res révé­lées, non pas direc­te­ment par la presse mais pas de sim­ples mani­fes­tants ou pas­sants munis de leur télé­phone, pour­raient ne plus voir le jour :

« Si la presse est pro­té­gée par son statut, ce n’est pas le cas des par­ti­cu­liers visés par cet arti­cle 24. Il s’agit ainsi de les dis­sua­der de rendre publi­ques des vidéos tour­nées lors d’inter­ven­tions de police. Or, récem­ment, ce sont bien des images prises par des ama­teurs qui ont mis au jour des vio­len­ces poli­ciè­res. Comme le 1er mai 2018, quand Taha Bouhafs, qui est depuis devenu repor­ter, a filmé les échauffourées place de la Contrescarpe à Paris, où appa­rais­sait un cer­tain Alexandre Benalla, à l’époque conseiller d’Emmanuel Macron… ».

 La tri­bune publiée sous le titre « « Cachez ces vio­len­ces poli­ciè­res que je ne sau­rais voir » : pro­té­geons la liberté d’infor­mer ! » sur Basta et d’autres médias dénonce les limi­tes à l’exer­cice du métier de jour­na­liste sous l’ère Macron :

« Alors que les mani­fes­ta­tions et leurs obser­va­teur·­tri­ce·s sont de plus en plus répri­mé·e·s, nous nous inquié­tons de voir le gou­ver­ne­ment céder à ce point aux sirè­nes liber­ti­ci­des lors­que celui-ci aurait dû se tenir au chevet des 2000 mani­fes­tant·e·s bles­sé·e·s en 2019. Notons également que plus de 200 jour­na­lis­tes ont été empê­ché·e·s de tra­vailler, bles­sé·e·s ou mis en garde à vue, depuis novem­bre 2018, lors d’opé­ra­tions de main­tien de l’ordre en France.Filmer les agis­se­ments et les com­por­te­ments des agents des forces de l’ordre, dans leur action, doit rester un droit ! Il en va de la liberté de la presse, de la liberté de mani­fes­ter, de notre démo­cra­tie. »

Le pou­voir veut pro­té­ger la presse et la mettre à sa botte

 RT France. Le très cari­ca­tu­ral dis­cours de cette dépu­tée ne laisse aucun doute sur la concep­tion de la démo­cra­tie et des liber­tés de ce gou­ver­ne­ment :

« Invitée le 18 novem­bre sur la chaîne Public Sénat à com­men­ter la polé­mi­que qui entoure actuel­le­ment le projet de loi sur la Sécurité glo­bale, la dépu­tée LREM de la 6e cir­cons­crit­pion du Var Valérie Gomez Bassac a estimé qu’il ne fal­lait pas voir ce texte comme une atteinte à la liberté d’infor­mer. « C’est une pro­tec­tion, un ser­vice, pour les jour­na­lis­tes qui font vrai­ment leur tra­vail, qui don­nent de la vraie infor­ma­tion », a-t-elle déclaré. »

 RT France. Même son de cloche chez Darmanin :

« Au len­de­main des débor­de­ments qui ont marqué la mani­fes­ta­tion pari­sienne du 17 novem­bre contre la loi sur la Sécurité glo­bale – lors de laquelle plu­sieurs jour­na­lis­tes de ter­rain ont éprouvé des dif­fi­cultés dans l’exer­cice de leur acti­vité – Gérald Darmanin a affirmé que pour être « pro­té­gés », les jour­na­lis­tes sou­hai­tant cou­vrir des mani­fes­ta­tions devaient « se rap­pro­cher des auto­ri­tés ». Comme l’a relevé l’agence d’images Line Press, cette décla­ra­tion du minis­tre de l’Intérieur fait pré­ci­sé­ment réfé­rence à une publi­ca­tion de la veille de l’un de ses jour­na­lis­tes, Clément Lanot, lors de sa cou­ver­ture de l’événement, vidéo à l’appui. Malgré ma carte de presse, caméra : un poli­cier me demande d’arrê­ter de tra­vailler et quit­ter la zone sous peine de garde à vue « Un poli­cer menace de m’inter­pel­ler. Malgré ma carte de presse, caméra : un poli­cier me demande d’arrê­ter de tra­vailler et quit­ter la zone sous peine de garde à vue. J’étais en dehors des ten­sions à ce moment et iden­ti­fia­ble. Ce n’est pas normal », avait-il tweeté. « Ce jour­na­liste ne s’est pas rap­pro­ché de la Préfecture de police de Paris contrai­re­ment à cer­tains de ses col­lè­gues », a ainsi réagi Gérald Darmanin. »

 Mediapart. L’ensem­ble des jour­na­lis­tes et rédac­tions s’oppo­sent à leur mise au pas par le pou­voir :

« La volonté expri­mée d’assu­rer la pro­tec­tion des jour­na­lis­tes revient à enca­drer et contrô­ler leur tra­vail. Ce dis­po­si­tif s’ins­crit dans un contexte par­ti­cu­liè­re­ment inquié­tant avec la pro­po­si­tion de loi sur la sécu­rité glo­bale qui pré­voit la res­tric­tion de la dif­fu­sion des images de poli­ciers et de gen­dar­mes. Les jour­na­lis­tes n’ont pas à se rap­pro­cher de la pré­fec­ture de police pour cou­vrir une mani­fes­ta­tion. Il n’y a pas d’accré­di­ta­tion à avoir pour exer­cer libre­ment notre métier sur la voie publi­que. »

L’ivresse du pouvoir

Les laquais du pou­voir

 Mediapart. Il y a ceux qui confor­tent le gou­ver­ne­ment dans sa légis­la­tion liber­ti­cide :

« Le groupe Agir ensem­ble, de son côté, « sous­crit à l’inté­gra­lité des mesu­res de ce texte », a expli­qué le député Dimitri Houbron. Il sou­haite néan­moins l’amen­der pour per­met­tre « un accès de la police muni­ci­pale au fichier de voi­tu­res volées et au fichier des per­son­nes recher­chées ». Il sou­haite également deman­der l’exten­sion de ces pou­voirs aux gardes cham­pê­tres et rendre obli­ga­toi­res les camé­ras-pié­tons.

Pour Les Républicains, Éric Diard a également pro­posé de durcir la pro­po­si­tion de loi en auto­ri­sant l’arme­ment des poli­ciers muni­ci­paux. « La police muni­ci­pale doit être une force à part entière, a-t-il estimé. Il faut à nou­veau que l’uni­forme soit res­pecté. » Le groupe LR aurait également sou­haité que la pro­po­si­tion de loi géné­ra­lise l’usage de la « reconnais­sance faciale afin de faci­li­ter le tra­vail des forces de l’ordre en matière de lutte contre le ter­ro­risme et dans les trans­ports en commun ». »

La liberté c’est l’escla­vage

 Mediapart. La ques­tion de l’œuf et de la poule reste entière :

« Le député LFI s’en est également pris à la for­mule, mar­te­lée par Gérald Darmanin, selon laquelle « la sécu­rité est la pre­mière des liber­tés ». « La pre­mière des sécu­ri­tés, c’est la liberté », a répondu Jean-Luc Mélenchon, repre­nant ainsi une cita­tion du socia­liste Pierre Mauroy datant de la cam­pa­gne pré­si­den­tielle de 1981. En sui­vant cette logi­que, a pour­suivi Jean-Luc Mélenchon, la France en arri­vera à « 100 % de sécu­rité et 0 % de liberté ». « Où allons-nous quand dans le monde entier des tyrans se réfè­rent à la France en matière de main­tien de l’ordre ? S’expri­mant pour le MoDem, Laurence Vichnievsky a fait part de plu­sieurs inquié­tu­des, notam­ment sur la géné­ra­li­sa­tion de l’usage de drones prévue par l’arti­cle 22, celui qui « nous préoc­cupe le plus », a-t-elle expli­qué. La dépu­tée a défendu « le droit de mani­fes­ter sans ris­quer d’être fiché par les pou­voirs publics ». »

Discours du can­di­dat, actes du pré­si­dent

 Mediapart. Les bonnes inten­tions du can­di­dat Macron :

« Emmanuel Macron est visi­ble­ment inquiet pour nos liber­tés. D’ailleurs, dit-il dans un entre­tien fleuve récem­ment accordé à la revue en ligne Grand Continent, « le combat de notre géné­ra­tion en Europe, ce sera un combat pour nos liber­tés, parce qu’elles sont en train de bas­cu­ler ». Ce combat, c’est aussi celui que conti­nuent de mener, depuis trois ans, les défen­seurs des liber­tés publi­ques et des droits indi­vi­duels, contre la bou­li­mie légis­la­tive et liber­ti­cide d’un pré­si­dent de la République, qui va de renon­ce­ment en renon­ce­ment dans son pays. Tout en assu­rant, sur les scènes euro­péenne et inter­na­tio­nale, vou­loir « défen­dre les Lumières face à l’obs­cu­ran­tisme ».

Pour com­pren­dre cette dis­tor­sion, il faut d’abord se replon­ger dans le livre Révolution (XO éditions), qu’Emmanuel Macron publiait fin 2016, au moment du lan­ce­ment de sa cam­pa­gne. « Un pays – et sur­tout pas le nôtre – n’a jamais sur­monté une épreuve déci­sive en reniant les lois qui le fon­dent ni leur esprit, écrivait-il alors. On sait bien d’ailleurs que la dimi­nu­tion des liber­tés de tous, et de la dignité de chaque citoyen, n’a jamais pro­vo­qué nulle part d’accrois­se­ment de la sécu­rité. » Et de conclure : « Je tiens ces illu­sions pour pro­fon­dé­ment nui­si­bles, en elles-mêmes et parce qu’elles sont inef­fi­ca­ces. Au bout de ce chemin-là, il y a une France tout aussi expo­sée au risque, mais dont le visage se serait abîmé dans l’aven­ture. »

 Toujours sur Mediapart, du para­gra­phe pré­cé­dent on savou­rera la sophis­ti­que et l’amo­ra­lité du dis­cours servi par loca­taire de l’Élysée à la lumière des rap­pels sui­vants :

« De plus en plus per­cep­ti­bles à mesure que la pro­chaine échéance pré­si­den­tielle se rap­pro­che, les attein­tes aux liber­tés publi­ques et aux droits fon­da­men­taux ont jalonné le mandat d’Emmanuel Macron depuis son préam­bule :

 En 2017, les prin­ci­pa­les dis­po­si­tions déro­ga­toi­res aux droits fon­da­men­taux et aux liber­tés essen­tiel­les, qui carac­té­ri­saient l’état d’urgence, sont entrées dans le droit commun. L’ensem­ble des défen­seurs des droits humains, ras­sem­blés dans ses locaux par la Commission natio­nale consul­ta­tive des droits de l’homme (CNCDH), tout comme les experts qui en ont offi­ciel­le­ment la charge aux Nations unies, s’étaient solen­nel­le­ment dres­sés contre cette dérive.

 En 2018, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, esti­mait que « le deman­deur d’asile [était] mal traité » par le projet de loi « asile et immi­gra­tion » porté à l’époque par Gérard Collomb. Ce texte « rend les pro­cé­du­res encore plus dif­fi­ci­les pour les plus vul­né­ra­bles », arguait également la pré­si­dente de la CNCDH, Christine Lazerges, tandis que la contrô­leuse géné­rale des lieux de pri­va­tion de liberté, Adeline Hazan, expri­mait « ses vives inquié­tu­des pour les droits fon­da­men­taux des per­son­nes étrangères ».

 En 2018, tou­jours, le pré­si­dent de la République a aussi contri­bué au recul du droit à l’infor­ma­tion, en pro­mou­vant deux textes, ayant pour point commun de détri­co­ter la loi du 29 juillet 1881 pro­té­geant la liberté d’expres­sion : celui sur le secret des affai­res et celui sur les « fake news ».

 En 2019, le chef de l’État rêvait encore de placer la presse sous tutelle en créant des « struc­tu­res » qui auraient la charge de « s’assu­rer de sa neu­tra­lité ». Au même moment, sa majo­rité adop­tait dans l’urgence la loi « anti­cas­seurs », res­trei­gnant le droit de mani­fes­ter, qui découle de l’arti­cle 10 de la Déclaration des droits de l’homme sur la liberté d’opi­nion. Un texte là encore pointé du doigt par les défen­seurs des liber­tés publi­ques et des droits indi­vi­duels. « Réveillez-vous mes chers col­lè­gues ! Le jour où vous aurez un gou­ver­ne­ment dif­fé­rent, vous verrez, quand vous aurez une droite extrême au pou­voir, vous verrez, c’est une folie que de voter cela ! », avait à l’époque lancé le député cen­triste Charles de Courson, durant l’examen de la pro­po­si­tion de loi.

 En 2019, tou­jours, alors que la mobi­li­sa­tion des « gilets jaunes » per­du­rait et que les vio­len­ces poli­ciè­res se mul­ti­pliaient, le Parlement euro­péen, puis la com­mis­saire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, suivie de la haute-com­mis­saire aux droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies (ONU), Michelle Bachelet, s’alar­maient tour à tour de l’« usage exces­sif de la force » pour répri­mer la contes­ta­tion sociale, appe­lant la France à « mieux res­pec­ter les droits de l’homme lors des opé­ra­tions de main­tien de l’ordre » et « à ne pas appor­ter de res­tric­tions exces­si­ves à la liberté de réu­nion paci­fi­que à tra­vers la pro­po­si­tion de loi visant à ren­for­cer et garan­tir le main­tien de l’ordre public lors des mani­fes­ta­tions ».

Le roi­te­let épinglé par l’ONU et le Défenseur des droits

 Dans l’arti­cle paru le 18 novem­bre 2020 dans Le Canard Enchaîné, « Dans l’œil de Darmanin », on peut cons­ta­ter que l’ONU se permet de rap­pe­ler le gou­ver­ne­ment à l’ordre :

« (…) un véri­ta­ble réqui­si­toire com­mu­ni­qué au gou­ver­ne­ment fran­çais (par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU) le 12 novem­bre, sou­li­gne : « des attein­tes impor­tan­tes aux droits de l’homme et aux liber­tés fon­da­men­ta­les » et rap­pelle quel­ques détails : « L’infor­ma­tion du public et la publi­ca­tion d’images et d’enre­gis­tre­ments rela­tifs à des inter­ven­tions de police sont non seu­le­ment essen­tiel­les pour le res­pect du droit à l’infor­ma­tion, mais elle sont en outre légi­ti­mes dans le cadre du contrôle démo­cra­ti­que. » Le genre de piqûre de rappel que l’ONU admi­nis­tre géné­ra­le­ment aux roi­te­lets de dic­ta­tu­res et de répu­bli­ques bana­niè­res. (…) Menaces sur le « droit à la vie privée », mena­ces sur la « liberté de réu­nion paci­fi­que », mena­ces sur la « liberté d’expres­sion », mena­ces sur le « droit des jour­na­lis­tes », etc. »

 Basta. Les entra­ves à la liberté de la presse et la sur­veillance de masse ne sont guère com­pa­ti­ble avec des liber­tés plei­nes et entiè­res :

« « L’usage de drones pour­rait per­met­tre l’iden­ti­fi­ca­tion de mul­ti­ples indi­vi­dus et la col­lecte mas­sive et indis­tincte de don­nées à carac­tère per­son­nel », s’inquiète également la Défenseure des droits, Claire Hédon. Elle a, ce 5 novem­bre, rendu un avis extrê­me­ment cri­ti­que sur l’ensem­ble du texte, qui porte poten­tiel­le­ment atteinte « au droit au res­pect de la vie privée », « aux prin­ci­pes cons­ti­tu­tion­nels d’égalité devant la loi », « aux liber­tés d’infor­ma­tion et de com­mu­ni­ca­tion » ! »

Antoine Bourge

Le 21 novem­bre 2020