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L’IA et la restructuration du capital à l’échelle mondiale

par Denis COLLIN, le 1er décembre 2020

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Antonio A. Casilli produit avec ce livre une analyse remarquable des soubassements de l’économie de l’internet et des transformations en profondeur qu’elle fait subir au mode de production capitaliste. Au lieu de s’ébahir sur les miracles des machines ou de dénoncer les GAFAM, il montre les mécanismes qui permettent aux grands propriétaires des plateformes de centraliser la plus-value. Ce mécanisme est généralement masqué derrière « l’intelligence artificielle » qui n’est rien d’autre que le moyen de mettre les hommes au service des machines. La meilleure métaphore de cette intelligence artificielle, c’est le joueur d’échecs mécanique du baron von Kempelen (1769) un pseudo-automate représentant un ottoman jouant aux échecs, animé par un nain caché dans les mécanismes et qui dirige les mouvements de la marionnette grâce à un système de miroirs qui lui montre l’échiquier. Significativement, Amazon a baptisé son organisation de distribution de « digital labor » « Mechanical Turk », révélant ce qu’est la réalité du traitement massif de données (« big data ») par la soi-disant « intelligence artificielle ».

En attendant les robots
Enquête sur le travail du clic, Le Seuil, 2019, collection « La Couleur des idées »

Le livre de Casalli est centré sur l’étude des « tâche­rons » du clic, tout ce tra­vail invi­si­ble qui fait fonc­tion­ner les pla­te­for­mes. « Cette dyna­mi­que tech­no­lo­gi­que et sociale pointe la méta­mor­phose du geste pro­duc­tif humain en micro-opé­ra­tions sous-payées ou non payées, afin d’ali­men­ter une économie infor­ma­tion­nelle qui se base prin­ci­pa­le­ment sur l’extrac­tion de don­nées et sur la délé­ga­tion à des opé­ra­teurs humains de tâches pro­duc­ti­ves cons­tam­ment déva­luées, parce que consi­dé­rées comme trop peti­tes, trop peu osten­si­bles, trop ludi­ques ou trop peu valo­ri­san­tes. » (14) Le « digi­tal labor » pro­duit « l’exter­na­li­sa­tion du tra­vail et sa frag­men­ta­tion. » Les pla­te­for­mes sont l’orga­ni­sa­tion de cette nou­velle divi­sion du tra­vail qui pro­duit une nou­velle forme du « tra­vail en miet­tes » que dénon­çait jadis Georges Friedmann.

Casalli com­mence par mettre en ques­tion le grand récit de l’auto­ma­tion qui abou­ti­rait selon ses hérauts à la fin du tra­vail : [1] « Plutôt qu’à la dis­pa­ri­tion pro­gram­mée du tra­vail, on assiste à son dépla­ce­ment ou à sa dis­si­mu­la­tion hors du champ de vision des citoyens, mais aussi des ana­lys­tes et des déci­deurs poli­ti­ques, prompts à adhé­rer au sto­ry­tel­ling des capi­ta­lis­tes des pla­te­for­mes. » (25) De manière pres­que pro­vo­ca­trice, il montre que les humains non seu­le­ment se met­tent au ser­vice des robots, mais sont même appe­lés à les rem­pla­cer – il retrouve ici les ana­ly­ses de Marx dans le livre I du Capital qui montre que les capi­ta­lis­tes n’ont aucune obses­sion pour l’auto­ma­tion dès lors que le « coût du tra­vail » est suf­fi­sam­ment bas. Bien au contraire, à cer­tains égards, ils pré­fè­rent les « auto­ma­tes humains » qui coû­tent fina­le­ment beau­coup moins cher. En outre, les machi­nes n’appren­nent pas toutes seules, il faut des humains pour leur appren­dre à penser. Des tra­vailleurs (payés au lance-pierre) et des usa­gers tra­vaillant gra­cieu­se­ment four­nis­sent aux machi­nes les éléments indis­pen­sa­bles au fonc­tion­ne­ment de la « machine lear­ning ». « les “machi­nes” ne peu­vent exis­ter sans le concours des humains prêts à leur ensei­gner com­ment penser. » (32) Ainsi « l’arti­fi­cia­lité de l’intel­li­gence arti­fi­cielle réside jus­te­ment en cela : que, tout en ne néces­si­tant aucun dis­cer­ne­ment, ces tâches pro­dui­sent, pour autant, telle une pro­priété émergente, un sem­blant d’intel­li­gence. » (33) Les exem­ples sont nom­breux : reconnais­sance de carac­tère par les clics sur le reCAPT­CHA, vali­da­tion des tra­duc­tions dites auto­ma­ti­ques, vali­da­tion de la reconnais­sance d’image, etc. : « Le pro­gramme scien­ti­fi­que de l’intel­li­gence arti­fi­cielle devient alors indis­so­cia­ble d’une cer­taine cyber­né­ti­que, c’est-à-dire d’un art de contrô­ler les êtres humains et de dis­ci­pli­ner l’exé­cu­tion de leurs acti­vi­tés. »

Il n’y a donc pas de « grand rem­pla­ce­ment » : « Les chif­fres, en effet, vont à l’encontre de la thèse défen­due par les tenants du “grand rem­pla­ce­ment auto­ma­ti­que”. Ce para­doxe est par­ti­cu­liè­re­ment visi­ble dans le sec­teur de la robo­ti­que. Une enquête por­tant sur dix-sept pays entre 1993 et 2007 ne trouve pas d’effets signi­fi­ca­tifs des robots indus­triels mul­ti­fonc­tions sur l’emploi global en termes de nombre total d’heures tra­vaillées. » (41) Il faut évidemment faire entrer en ligne de compte la résis­tance… de la matière ! « Une étude com­pa­ra­tive de l’Organisation de coo­pé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment économiques (OCDE) menée sur vingt et un pays en 2016 démon­tre la sures­ti­ma­tion de l’auto­ma­ti­sa­bi­lité des pro­fes­sions actuel­les. »

S’il y a un « grand rem­pla­ce­ment », c’est celui des sala­riés par les usa­gers : « Ce sont sur­tout les usa­gers, les consom­ma­teurs, les clients qui pren­nent la res­pon­sa­bi­lité de faire fonc­tion­ner les machi­nes. Désormais, ce sont eux, et non pas les gui­che­tiers, qui s’iden­ti­fient ; eux, et non pas les gui­che­tiers, qui réa­li­sent les tran­sac­tions ; eux, et non pas les gui­che­tiers, qui comp­tent l’argent. Il en va de même d’autres tech­no­lo­gies qui faci­li­tent le libre-ser­vice, telles les bornes d’autoen­re­gis­tre­ment ou les cais­ses auto­ma­ti­ques dans les gran­des sur­fa­ces. » (46)

Ainsi, com­mence à affleu­rer la notion de « tra­vail du consom­ma­teur ». Il faut donc oublier la menace des robots et regar­der la véri­ta­ble menace, celle de « la frag­men­ta­tion des emplois en tâches exter­na­li­sées et le déman­tè­le­ment des salai­res par des micro­paie­ments. » De la même manière que le phi­lo­so­phe Markus Gabriel consi­dère l’IA comme une « mise en scène » [2], Casilli affirme que « l’auto­ma­tion est avant tout un spec­ta­cle, une stra­té­gie de détour­ne­ment de l’atten­tion des­ti­née à occulter des déci­sions mana­gé­ria­les visant à réduire la part rela­tive des salai­res (et plus géné­ra­le­ment de la rému­né­ra­tion des fac­teurs pro­duc­tifs humains) par rap­port à la rému­né­ra­tion des inves­tis­seurs. » (52) Idéologie et reli­gion (nou­velle théo­lo­gie), tel est l’essence du dis­cours sur l’IA, la puis­sance des « big data », etc. « Mais dans le cadre de la réflexion sur l’auto­ma­tion à l’heure du numé­ri­que, il est vrai­sem­bla­ble­ment pos­si­ble de retour­ner la méta­phore : c’est le maté­ria­lisme his­to­ri­que, l’atten­tion pour les condi­tions maté­riel­les d’exis­tence des pro­duc­teurs de valeur, qui est rabou­gri, réduit au rôle d’homun­cule “prié de ne pas se faire voir”, et qu’on enferme dans une croyance abs­traite en une intel­li­gence réel­le­ment arti­fi­cielle, dans la théo­lo­gie du machine lear­ning. » (58)

Il ne faut pas croire que les employeurs ne rêvent que de machi­ni­ser la main-d’œuvre. L’homme chassé d’un endroit finit tou­jours par réap­pa­raî­tre ailleurs ! « Parfois, les pla­te­for­mes adop­tent des réflexes d’entre­pri­ses clas­si­ques quand elles “com­mu­ni­quent” au sujet de leur valeur économique, par exem­ple à l’occa­sion de leur entrée en bourse ou de leur ren­contre avec de poten­tiels inves­tis­seurs. Il leur arrive également d’insis­ter sur les fac­teurs tech­ni­ques de leur réus­site (le nombre de leurs ser­veurs, la qua­lité de leurs solu­tions algo­rith­mi­ques, la puis­sance de calcul de leurs pro­ces­seurs, etc.). Mais la source de leur valeur demeure quoi qu’il en soit la qua­lité et la quan­tité des don­nées per­son­nel­les qu’elles exploi­tent, le dyna­misme de leurs com­mu­nau­tés, la per­ti­nence des ser­vi­ces que celles-ci per­met­tent de déve­lop­per. » (87)

Casilli pro­cède ensuite à une typo­lo­gie du « digi­tal labor ». Il ana­lyse en par­ti­cu­lier le micro­tra­vail tel qu’il a été façonné par Amazon Mechanical Turk qui montre à l’évidence qu’une intel­li­gence véri­ta­ble­ment et entiè­re­ment « arti­fi­cielle » n’est qu’un mirage. Si l’on prend le moteur de recher­che de Google qui est l’appli­ca­tion de l’IA la plus connue de tous (bien qu’en l’occur­rence elle ne se pré­sente pas sous ce nom), on remar­que : « chaque requête adres­sée à Google a deux effets : le pre­mier résul­tat visi­ble est que l’uti­li­sa­teur reçoit une série de “répon­ses” à sa requête, clas­sées par “per­ti­nence” ; le second effet, plus dis­cret, est que l’entrée d’une requête pro­duit essen­tiel­le­ment un vote attes­tant de la popu­la­rité de la chaîne de recher­che. » (157) L’ima­gi­naire contem­po­rain est nourri de fan­tas­mes algo­rith­mi­ques – de ce point de vue le monde de l’infor­ma­ti­que fait un peu penser à celui des sch­troumpfs : quand un mot manque, on le rem­place par « sch­troumpf ». Les infor­ma­ti­ciens sem­bla­ble­ment uti­li­sent le mot « algo­rithme » à la place de tous les mots qui leur man­quent.

Autre fan­tasme que traque Casilli : celui de la gra­tuité qui fait du monde des pla­te­for­mes un véri­ta­ble Eden. En vérité, « Une énorme quan­tité de tra­vail rému­néré finit par inner­ver les usages soi-disant “gra­tuits”. (189) L’ana­lyse de cer­tains pro­gram­mes d’IA des­ti­nés au dia­lo­gue homme-machine [3] montre que, lais­sée à elle-même, la “machine lear­ning” apprend sur­tout ce que les uti­li­sa­teurs lui appren­nent, tant est-il que l’IA est tou­jours animée par des humains. L’ana­lyse de ces expé­rien­ces montre aussi que, si ces pro­gram­mes ne sont pas sou­te­nus gra­cieu­se­ment par des humains, ils sont finan­ciè­re­ment insou­te­na­bles.

Il y a un autre aspect du tra­vail en réseau, celui des gens payés pour être “fol­lo­wers” ou “likeurs”. La vente de faux “fol­lo­wers” est un com­merce lucra­tif. Il existe, notam­ment en Chine, des “fermes à clics”. On sait l’impor­tance que toutes ces tech­ni­ques pren­nent pour influen­cer le corps électoral. Les “fake news” ne sont pas un pro­duit d’inter­net — elles sont aussi vieilles que le monde — mais le monde des réseaux et des pla­te­for­mes est bien l’empire du faux.

Les pla­te­for­mes pro­dui­sent donc deux effets. D’une part, elles restruc­tu­rent pro­fon­dé­ment le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste puisqu’elles sont des mixtes unis­sant les fonc­tions de l’entre­prise et celles du marché et subor­don­nant les deux espa­ces tra­di­tion­nels du capi­tal à leurs pro­pres objec­tifs. Elles per­met­tent une par­cel­li­sa­tion accé­lé­rée du tra­vail autre­fois accom­pli par des cols blancs et sa délo­ca­li­sa­tion vir­tuelle notam­ment en Afrique et en Asie. Les pays les plus pau­vres comme Madagascar sont com­plè­te­ment inté­grés dans l’économie de pla­te­forme. D’autre part, elles pro­dui­sent en abon­dance l’idéo­lo­gie qui jus­ti­fie leur domi­na­tion sur nos vies.

La colo­ni­sa­tion du temps libre par le capi­tal, déjà lar­ge­ment abor­dée par Theodor Adorno dans sa cri­ti­que de “l’indus­trie cultu­relle” trouve ses pro­lon­ge­ments sans les hori­zons du “digi­tal labor” que Casilli explore. Le tra­vail passe main­te­nant hors du tra­vail. La “ludi­fi­ca­tion”, carac­té­ris­ti­que de notre monde mérite à elle seule un long déve­lop­pe­ment. Est apparu quel­que chose qu’on appelle le “play­bor”, le “jeu-tra­vail” : “L’impor­tance du play­bor dans le sec­teur numé­ri­que reflète d’ailleurs peut-être une ten­dance plus géné­rale que l’on observe dans les entre­pri­ses tra­di­tion­nel­les, dont l’orga­ni­sa­tion s’ins­pire depuis plu­sieurs décen­nies d’une phi­lo­so­phie mana­gé­riale fondée sur le déve­lop­pe­ment per­son­nel, l’émulation créa­trice, la convi­via­lité des espa­ces de tra­vail, l’hori­zon­ta­lité des rela­tions hié­rar­chi­ques, la col­la­bo­ra­tion par équipes, la conver­sion des objec­tifs en ‘défis’ et en dyna­mi­ques de jeu.. » [229] Il s’agit d’une colo­ni­sa­tion totale de l’exis­tence : “D’après le cri­ti­que Jonathan Crary, le capi­ta­lisme à l’heure d’Internet ins­taure une exis­tence à flux tendu qui sonne la ‘fin du som­meil’.” (230) En effet, “En don­nant une illu­sion de maî­trise, de vic­toire et d’appro­pria­tion, le jeu sti­mule des pul­sions et des appé­tits spé­ci­fi­ques qui inten­si­fient la pro­duc­tion d’infor­ma­tions 24 heures sur 24.” Le digi­tal labor » s’ins­crit ainsi dans un pro­ces­sus d’« asser­vis­se­ment machi­ni­que géné­ra­lisé » de l’homme. Le « digi­tal labor » fonc­tionne à la « sur­veillance douce », mais d’autant plus effi­cace : « La “sur­veillance douce”, auto-impo­sée et réa­li­sée de manière coo­pé­ra­tive, du digi­tal labor n’abolit pas la volonté de l’usager ; au contraire, elle puise à l’inté­rieur de celle-ci les res­sour­ces pour conduire les opé­ra­tions néces­sai­res à sa mise en œuvre. La sur­veillance par­ti­ci­pa­tive réin­vente ainsi entiè­re­ment l’archi­tec­ture panop­ti­que. Loin de libé­rer le tra­vail, le digi­tal labor s’impose en défi­ni­tive comme un “béné­vo­lat forcé” ou une “ser­vi­tude volon­taire”. (263)

Les pla­te­for­mes per­met­tent la mise en place de nou­vel­les rela­tions de tra­vail fon­dées sur la désa­gré­ga­tion du sala­riat. “La mul­ti­pli­ca­tion de ces situa­tions de tra­vailleurs for­mel­le­ment indé­pen­dants, mais économiquement dépen­dants est attes­tée par l’émergence, notam­ment en Europe, de sta­tuts inter­mé­diai­res de ‘para-subor­don­nés’ : co. co. co. [contrats de ‘col­la­bo­ra­tion coor­don­née et conti­nuée’] en Italie, TRADE [‘tra­vailleurs auto­no­mes dépen­dants économiquement’] en Espagne, Arbeitnehmerähnliche Personen [‘per­son­nes quasi sala­riées’] en Allemagne, etc.” (268) On connait bien l’exem­ple des conduc­teurs Uber, des livreurs Deliveroo, etc., qui sont pro­to­ty­pi­ques des ces indé­pen­dants entiè­re­ment dépen­dants.

La pla­te­for­mi­sa­tion est une dimen­sion essen­tielle de la mon­dia­li­sa­tion dans la phase actuelle et, loin de répé­ter l’ancienne colo­ni­sa­tion, elle pro­cède pro­gres­si­ve­ment à un nivel­le­ment par le bas. Face aux contrain­tes du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste d’hier, la pla­te­for­mi­sa­tion a repré­senté une issue en ins­tau­rant “une liberté de cir­cu­la­tion ‘vir­tuelle’ de la main-d’œuvre pla­né­taire. Il y a encore quel­ques décen­nies, une offre de tra­vail loca­li­sée et pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans des lieux phy­si­ques fai­sait face à un capi­tal tou­jours mou­vant. Dans l’économie des pla­te­for­mes, l’offre de tra­vail est, au contraire, géo­gra­phi­que­ment dis­per­sée et répar­tie le long de chaî­nes logis­ti­ques numé­ri­ques en cons­tante reconfi­gu­ra­tion. À l’impor­ta­tion de main-d’œuvre des siè­cles passés suc­cè­dent aujourd’hui des trans­ferts non pré­sen­tiels de popu­la­tions, par l’entre­mise de ser­vi­ces d’inter­mé­dia­tion numé­ri­que opé­rant comme des ‘sys­tè­mes tech­no­lo­gi­ques d’immi­gra­tion’ (288).

Cette vision d’ensem­ble de rap­ports des rap­ports sociaux de pro­duc­tion remet à leur juste place les dis­cours dithy­ram­bi­ques sur l’intel­li­gence arti­fi­cielle. En vérité nous n’avons pas beau­coup pro­gressé vers une machine ‘intel­li­gente’. Cet objec­tif est d’ailleurs peut-être à peu près dénué de sens. Nous avons seu­le­ment pro­gressé dans la puis­sance de calcul des machi­nes et dans le sto­ckage des don­nées dis­po­ni­bles sur tout le réseau mon­dial. Il est vrai que ces dis­cours sur l’IA valo­ri­sent ceux qui l’orga­ni­sent et ven­dent leurs logi­ciels : ‘Tout d’abord, c’est le tra­vail même des ingé­nieurs, des scien­ti­fi­ques et des indus­triels que jus­ti­fie cette idéo­lo­gie. Déclarer être en train de mener des recher­ches pour simu­ler l’intel­li­gence humaine est avant tout une manière pour les pro­duc­teurs de tech­no­lo­gies d’être en paix avec leur propre iden­tité au tra­vail, de se repré­sen­ter non pas comme une classe vec­to­ria­liste dont la fonc­tion est de gérer un trafic pla­né­taire de clics ou de mettre sur pied des chaî­nes de sous-trai­tance qui abou­tis­sent quel­que-part dans les sweat­shops numé­ri­ques de zones péri-urbai­nes de pays en voie de déve­lop­pe­ment, mais comme une élite qui contri­bue au pro­grès de l’huma­nité en œuvrant à l’inno­va­tion de pointe.’ (294)

La fin du livre est consa­crée à une dis­cus­sion sur l’IA et les obs­ta­cles qu’elle ren­contre. L’auteur ne semble pas écarter à l’avenir des pro­grès déci­sifs dans le domaine de l’IA, même s’il faut bien cons­ta­ter qu’on a recours, et de plus en plus, aux humains pour pal­lier les failles impor­tan­tes des sys­tè­mes d’IA et du fameux ‘machine lear­ning’. Il est vrai que le ‘deep lear­ning’ — l’appren­tis­sage pro­fond, c’est-à-dire un pro­cédé par lequel la machine elle-même est pro­gram­mée pour chan­ger son propre code en fonc­tion des succès et des échecs qu’a ren­contrés le pro­gramme — semble ouvrir des pers­pec­ti­ves fas­ci­nan­tes. On s’exta­sie : la machine pro­duit des résul­tats qu’aucun humain n’avait prévus et on ne sait pas comme ‘elle fait’. Le pro­blème est que la machine ‘ne fait’ rien. Elle pro­duit des résul­tats qui sont les effets d’un enchaî­ne­ment non maî­trisé de pro­ces­sus phy­si­ques. Et donc on n’a aucune idée de la vali­dité de ces résul­tats. Il est impos­si­ble, quoi qu’on fasse, de sortir de cette embrouilla­mini. Il y a des rai­sons de fond à cet échec : ‘C’est avant tout un pro­blème de com­plexité : un modèle mathé­ma­ti­que tra­di­tion­nel peut avoir quel­ques dizai­nes de para­mè­tres, mais un réseau de neu­ro­nes en a des mil­lions. L’appren­tis­sage non super­visé four­nit des résul­tats sans néces­sai­re­ment expli­quer com­ment la machine les a obte­nus, ni donner d’indi­ca­tions pré­ci­ses sur leur niveau de per­ti­nence et d’uti­li­sa­bi­lité.’ (300)

Une fois qu’on est sorti des fan­tas­mes, il faut remet­tre les pieds sur terre. ‘Tâcheronnisation et data­fi­ca­tion occu­pent, dans le contexte de l’IA, la même place que le séquen­çage et le chro­no­mé­trage des tâches pour le tay­lo­risme : non pas des inno­va­tions tech­ni­ques majeu­res, mais une sophis­ti­ca­tion de la divi­sion capi­ta­liste du tra­vail visant à contrô­ler une main-d’œuvre cons­tam­ment décrite comme oisive, insou­ciante et poten­tiel­le­ment récal­ci­trante.’ (297)

Puisque les pro­grès du machine lear­ning sont condi­tion­nés à une pro­duc­tion humaine de don­nées accrue, la pers­pec­tive d’une auto­no­mi­sa­tion du pre­mier qui mar­que­rait la ces­sa­tion de la seconde est un hori­zon inat­tei­gna­ble.

Conclusion — Que faire ? La ques­tion est posée de l’action qui pour­rait s’oppo­ser aux consé­quen­ces désas­treu­ses de la pla­te­for­mi­sa­tion. Casalli écarte l’hypo­thèse ‘lud­dite’ – on ne va pas casser les machi­nes. Il pèse la pos­si­bi­lité de cons­truire un mou­ve­ment coo­pé­ra­tif, des pla­te­for­mes qui renoue­raient avec l’ori­gine du mot – la pla­te­forme est la base sur laquelle s’enten­daient nive­leurs et bêcheurs lors de la révo­lu­tion anglaise. Ces pla­te­for­mes coo­pé­ra­ti­ves pour­raient-elles résis­ter à la récu­pé­ra­tion par les gran­des firmes ? La réponse de l’auteur n’est pas très encou­ra­geante, mais il n’y a pas d’autre choix.


[1Sur ce même sujet, j’ai écrit en 1997, La fin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale.

[2Voir Pourquoi la pensée humaine est inégalable.

[3Tous les programmes qui descendent de la fameuse Elyza, un programme de dialogue qui a une quarantaine d’années.

Messages

  • L’intelligence artificielle est un progrès de l’informatique et n’est rien d’autre. Les comparaisons entre intelligence "artificielle" et "biologique" n’ont aucun sens et ne correspondent à aucune réalité scientifique. Il n’est besoin que de quelques notions simples de biologie sur le système nerveux pour s’en apercevoir. Alors pourquoi cette fantasmagorie ? En réalité, elle remplit une fonction économique, et nous sommes au coeur de l’irrationalité du capitalisme dont Rosa Luxembourg démontait si bien les mécanismes intimes dans l’Accumulation du Capital. (Réédité il y a peu, peut être un peu fastidieux à la lecture, mais quel éclairage !).
    De mon point de vue, il y a 2 choses importantes à dire sur l’IA.
    1. L’IA existe. Il s’agit d’une technologie à part entière, en plein essor.
    2. Comme toute technologie, elle cherche à drainer des capitaux. C’est ici qu’intervient la fantasmagorie. Les capitaux, ce sont des investisseurs. Et les investisseurs sont attirés par les promesses de gain. Quand tel logiciel d’intelligence artificielle promet de remplacer une profession entière (les avocats, les médecins, les enseignants, aller en week-end sur la Lune, se faire cuire un oeuf sans avoir besoin d’oeuf..ne riez pas, c’est de ce niveau là), vous promettez d’attirer à vous la plus-value du secteur en question. La fantasmagorie entretient la promesse, qui elle-même, attire les financements dans votre "Start-up", qui devenue grande, sera "licorne"...

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