Accueil > International > La remise à zéro du capitalisme mondial : changement d’époque ?

La remise à zéro du capitalisme mondial : changement d’époque ?

par Denis COLLIN, le 29 décembre 2020

Enregistrer au format PDF

Nous avons encore beaucoup de mal à comprendre que le monde dans lequel nous sommes nés et qui avait déjà quelques siècles est en train d’agoniser. La mue radicale du capitalisme au XXIe siècle laisse tout le monde ou presque dans une véritable hébétude. On répète des discours et des slogans qui n’accrochent plus sur rien. La politique qui se meut dans les décors et les costumes d’hier et d’avant-hier n’est plus guère qu’un théâtre d’ombres.

Nous avons encore beau­coup de mal à com­pren­dre que le monde dans lequel nous sommes nés et qui avait déjà quel­ques siè­cles est en train d’ago­ni­ser. La mue radi­cale du capi­ta­lisme au XXIe siècle laisse tout le monde ou pres­que dans une véri­ta­ble hébé­tude. On répète des dis­cours et des slo­gans qui n’accro­chent plus sur rien. La poli­ti­que qui se meut dans les décors et les cos­tu­mes d’hier et d’avant-hier n’est plus guère qu’un théâ­tre d’ombres. Depuis l’huma­nisme, les Lumières et l’ère des révo­lu­tions, nous vivions sous l’emprise de la reli­gion du pro­grès qui a doublé et renou­velé la vieille escha­to­lo­gie chré­tienne. Tout cela se dis­sipe sous nos yeux. La démo­cra­tie se dis­sout, sans bruit, non pas vain­cue par les tyrans et les hommes chaus­sés de bottes à clous, mais rongée de l’inté­rieur par la crois­sance des bureau­cra­ties maquillées en « libé­ra­lisme » et la caco­pho­nie des reven­di­ca­tions « iden­ti­tai­res ». Point commun aux macro­nis­tes, aux isla­mis­tes, aux fémi­nis­tes, aux gen­ris­tes et aux « istes » extra­va­gan­tis­tes : au trou ! Emprisonnez les mani­fes­tants ! Emprisonnez tous les irres­pon­sa­bles qui ne res­pec­tent pas la nou­velle « dis­tan­cia­tion sociale » et l’état de siège ! Emprisonnez tous les isla­mo­pho­bes, les trans­pho­bes, les homo­pho­bes, les binai­res, les hété­ro­nor­més, etc. ! Ils sont tous cou­pa­bles, ils ne le savent pas, mais ils sont tous cou­pa­bles et les maî­tres de l’empire du bien le font savoir et le met­tent en musi­que. Mais s’en tenir là, c’est encore pren­dre le spec­ta­cle pour la réa­lité. La réa­lité est celle de la mue du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qui rem­place entre­pri­ses et mar­chés par les pla­te­for­mes numé­ri­ques et le contrôle des indi­vi­dus par le contrôle des don­nées. La marche folle de l’accu­mu­la­tion du capi­tal pro­duit sous nos yeux une gigan­tes­que trans­for­ma­tion qui ne lais­sera pas pierre sur pierre de la civi­li­sa­tion dont nous héri­tons. Toutes les pré­vi­sions des marxis­tes se réa­li­se­ront, non comme l’avè­ne­ment d’un rêve, mais comme le pire des cau­che­mars. Jusqu’à l’effon­dre­ment.

L’illusion libérale

La période ouverte par la fin de la Seconde guerre mon­diale s’est ter­mi­née au cours des années 70 ; la fin de partie est sif­flée par Nixon, lors de son fameux dis­cours du 15 août 1971 qui annonce la dis­lo­ca­tion du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal mis en place lors des accords de Bretton Wood. Le key­né­sia­nisme imposé par la guerre et la menace sovié­ti­que est enterré dans la plus stricte inti­mité par Mrs Thatcher, Ronald Reagan et Giscard-Barre. Les choses avaient com­mencé un peu avant. Les pre­miè­res mesu­res de « déré­gu­la­tion » avaient été prises par le démo­crate Jimmy Carter aux États-Unis et par le tra­vailliste Callaghan en Grande-Bretagne. Giscard tra­vaille la main dans la main avec le social-démo­crate Helmut Schmidt et le « socia­liste » Mitterrand pour­sui­vra cette œuvre la main dans la main avec le démo­crate-chré­tien Helmut Kohl…

On a parlé à propos de ce grand tour­nant de « libé­ra­lisme » ou de « néo­li­bé­ra­lisme ». C’était une erreur de pers­pec­tive. Le déman­tè­le­ment de l’État key­né­sien ne signi­fiait nul­le­ment le retour au libé­ra­lisme d’antan. En 1997, j’écrivais : « Les ana­ly­ses qui por­tent sur l’affai­blis­se­ment du rôle de l’État, voire sa perte de cen­tra­lité tom­bent à l’évidence dans ce tra­vers, puisqu’elles oublient que l’État n’est pas une per­sonne agis­sante mais un ordre entre les indi­vi­dus. Dans « l’État-pro­vi­dence », les rela­tions socia­les sont sou­mi­ses à un cer­tain nombre de règles don­nant aux indi­vi­dus les moins favo­ri­sés des droits à faire valoir ; dans l’État néo­li­bé­ral, ces règles sont en quel­que sorte comme inver­sées : les pos­si­bi­li­tés d’action des syn­di­cats sont sévè­re­ment enca­drées par la loi pen­dant que les plus riches peu­vent faire valoir un cer­tain nombre de droits de tirage sur la richesse publi­que (voir les pri­va­ti­sa­tions !), mais si les règles ont, en partie, changé de sens, cela ne signi­fie pas qu’elles aient dis­paru ou même se soient affai­blies. On l’a déjà dit, mais il faut le répé­ter, le néo­li­bé­ra­lisme n’est pas une poli­ti­que de sup­pres­sion de régle­men­ta­tions et de « libé­ra­tion de l’acti­vité » mais seu­le­ment une sup­pres­sion des règle­ments qui entra­vent la pour­suite du profit privé maxi­mum, avec, en contre­par­tie, une aug­men­ta­tion consi­dé­ra­ble de la pro­duc­tion de droit. La cor­po­ra­tion des hommes de loi est aujourd’hui une des plus flo­ris­san­tes ; maî­tres incontes­tés de la chi­cane, les Américains expor­tent aujourd’hui cette spé­cia­lité dans le monde entier. Si on appli­que la for­mule de Kelsen selon laquelle « le pou­voir de l’État (ou puis­sance publi­que) n’est autre chose que la vali­dité et l’effi­ca­cité de l’ordre juri­di­que », on voit qu’il n’y a aucun sens à parler de régres­sion du pou­voir d’État dans le monde contem­po­rain. » (La fin du tra­vail et la mon­dia­li­sa­tion. Idéologie et réa­lité sociale, L’Harmattan, 1997).

Comme l’avait très bien montré Karl Polanyi dans La grande trans­for­ma­tion, l’ins­tau­ra­tion du « marché libre » sup­pose une inter­ven­tion mas­sive de l’État, la mul­ti­pli­ca­tion des régle­men­ta­tion et l’omni­pré­sence des pan­do­res. La nou­velle phase du capi­ta­lisme qui com­mence à la fin des années 70 ne fait pas excep­tion à cette règle. La liberté n’est jamais que la liberté des capi­ta­lis­tes de faire ce que bon leur semble pour garan­tir le sacro-saint profit. Cette liberté capi­ta­liste s’accom­pa­gne tout natu­rel­le­ment de la mise en coupe réglée des liber­tés démo­cra­ti­ques élémentaires et notam­ment de la liberté des tra­vailleurs à s’orga­ni­ser pour défen­dre col­lec­ti­ve­ment leurs inté­rêts face à leurs employeurs. On a d’ailleurs pu appré­cier com­bien la très libé­rale Mrs Thatcher fut aussi un féroce adver­saire du mou­ve­ment syn­di­cal. Remarquons en pas­sant que la défaite des mineurs, au terme d’une grève de 18 mois, marque un tour­nant déci­sif dans l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier bri­tan­ni­que et euro­péen.

Le néo­li­bé­ra­lisme est en même temps un « illi­bé­ra­lisme » pour repren­dre le terme que les belles gens appli­quent à ces gou­ver­ne­ments d’Europe de l’Est qui ne par­ta­gent pas les enthou­sias­mes post-moder­nes, mais qu’ils devraient d’abord s’appli­quer à eux-mêmes. Ce point n’est évidemment pas secondaire et nous sépare pro­fon­dé­ment de tous ceux qui se plai­gnent du pré­tendu manque d’auto­rité de l’État dont vien­draient nos mal­heurs. Il y a quel­ques années, j’avais écrit un arti­cle pour mon­trer la « pou­ti­ni­sa­tion » de nos démo­cra­ties. Le lien entre les som­mets de l’État et les som­mets du capi­ta­lisme s’est par­tout ren­forcé comme se sont ren­for­cés les dis­po­si­tifs de contrôle des popu­la­tions et la mise en coupe réglée des liber­tés libé­ra­les de base – voir sur ce point mon livre, La lon­gueur de la chaîne, Max Milo, 2011). La pan­dé­mie n’a fait qu’accé­lé­rer des pro­ces­sus en cours depuis long­temps. Ainsi depuis 2015, la France vit en régime d’état d’urgence per­ma­nent : les prin­ci­pa­les dis­po­si­tions de l’état urgence pro­clamé à la suite des atten­tats du Bataclan ont été ins­cri­tes dans la loi ordi­naire par Macron et ensuite l’état d’urgence sani­taire à porté un coup d’une gra­vité sans pré­cé­dent aux liber­tés de base, à com­men­cer par la liberté de cir­cu­ler. Ce que l’on pour­rait croire propre à la Ve République en France est, hélas, la règle géné­rale, à laquelle même les démo­cra­ties par­le­men­tai­res les plus ancien­nes ont fini par suc­com­ber.

Les pré­ten­dus « libé­raux » n’ont plus rien à voir avec le libé­ra­lisme poli­ti­que d’antan. Voilà ce que j’avais eu l’occa­sion d’ana­ly­ser voilà une décen­nie dans La lon­gueur de la chaîne et qui est ample­ment confirmé par le cours des évènements. Quant aux anti­li­bé­raux paten­tés, loin d’être des adver­sai­res de la domi­na­tion du capi­tal, ils n’en sont que l’extrême gauche appor­tant à la désa­gré­ga­tion de toute cons­cience poli­ti­que cri­ti­que leur touche si par­ti­cu­lière de fana­tisme, d’imbé­ci­lité et un jargon réservé à ces pré­ten­dues élites de demi-ins­truits qui domi­nent tant les grands médias que la plu­part des partis poli­ti­ques. En se fai­sant les pro­mo­teurs de la pire des cen­su­res (la fameuse « cancel culture ») ils révè­lent ce qu’ils sont dans l’âme : des petits fas­cis­tes décé­ré­brés.

La grande transformation

Dans ce monde où la liberté n’a plus qu’une exis­tence pré­caire, où l’égalité est deve­nue un gros mot et où la fra­ter­nité n’est plus que l’orne­ment dégou­li­nant de faux bons sen­ti­ments des dis­cours de LFI, nous assis­tons à une trans­for­ma­tion fon­da­men­tale des bases mêmes de la pro­duc­tion capi­ta­liste. La mon­dia­li­sa­tion sous la direc­tion amé­ri­caine est ter­mi­née. Donald Trump a sifflé la fin de la partie et la vic­toire de Boris Johnson et des par­ti­sans du Brexit est venue le confir­mer. On revient aux choses sérieu­ses, c’est-à-dire les États. Ainsi les États-Unis, toutes frac­tions confon­dues vien­nent d’adop­ter un des bud­gets mili­tai­res les plus fabu­leux de leur his­toire. Pourquoi ? Parce qu’il faut d’une part rani­mer l’économie amé­ri­caine par la bonne vieille méthode de l’infla­tion de l’économie d’arme­ment et, d’autre part, parce qu’il faut mon­trer aux Chinois qu’ils ne gagne­ront pas sans risque l’hégé­mo­nie dans l’économie capi­ta­liste telle qu’elle se des­sine aujourd’hui. C’est qu’en effet la Chine s’est rapi­de­ment remise de la secousse de la pan­dé­mie, sa crois­sance a repris et loin d’être sim­ple­ment can­ton­née dans l’économie manu­fac­tu­rière, la place que toutes les gran­des puis­san­ces ancien­nes lui avaient lais­sée, elle est en passe de deve­nir le leader mon­dial de la « high tech ». Son avance dans le domaine de la 5G, la place qu’occu­pent des entre­pri­ses comme Huwei ou Lenovo (qui est née du rachat de la divi­sion grand public d’IBM) se com­plète aujourd’hui d’une percée dans les bio­tech­no­lo­gies. Pendant qu’ici on ne parle que Moderna et Pfizer, les entre­pri­ses chi­noi­ses (notam­ment les trois plus gran­des) ont déjà mis au point des vac­cins contre le COVID et se pré­pa­rent à conqué­rir les mar­chés des pays émergents. Le pou­voir indus­triel chi­nois se double d’un « soft power » qui devien­dra d’autant plus impor­tant dans les années à venir que les uni­ver­si­tés chi­noi­ses pro­dui­sent chaque année autant de doc­teurs que les USA et l’Europe réunis et ce dans toutes les bran­ches de la recher­che…

Dans le sillage de la Chine, d’autres puis­san­ces de moin­dre rang affi­chent leur pré­ten­tion à domi­ner pour leur propre compte cer­tains seg­ments du marché mon­dial. La Russie (qui reste une puis­sance mili­taire majeure) mais aussi l’Inde évidemment, mais la Turquie, l’Arabie Saoudite ou l’Iran cher­chent leur voie. Tout cela est gros de conflits sérieux, mais témoi­gne que le « monde uni­po­laire » de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse », c’est bel et bien ter­miné. Toute la cons­truc­tion de l’UE avait été conçue en pariant sur la pour­suite indé­fi­nie de cette phase du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste qui est aujourd’hui for­close. Les benêts euro­péis­tes chan­tent vic­toire avec la stra­té­gie euro­péenne de vac­ci­na­tion – oubliant au pas­sage que l’Europe de l’Est n’est pas aussi enthou­siaste et que les Hongrois choi­sis­sent aussi le vaccin russe. Mais sur­tout cet épisode de pure pro­pa­gande vise à mas­quer le fait ennuyeux que l’Europe du Nord s’apprête à sai­gner à blanc l’Europe du Sud quand il s’agira de rem­bour­ser les dettes de la pan­dé­mie. La bataille qui s’ouvrira néces­sai­re­ment fera beau­coup plus de morts que la pan­dé­mie.

Comme on a déjà eu l’occa­sion de l’expli­quer, l’un des enjeux des batailles à venir réside dans la pla­te­for­mi­sa­tion de l’économie. Le « great reset » appelé de ses vœux par le WEF (forum économique mon­dial, alias forum de Davos) s’ordonne autour de cette pers­pec­tive. La « grande remise à zéro » est rendue pos­si­ble par le COVID : « Les chan­ge­ments que nous avons déjà obser­vés face au COVID-19 prou­vent qu’il est pos­si­ble de repen­ser nos fon­de­ments économiques et sociaux. » Il ne s’agit évidemment pas de ren­ver­ser le capi­ta­lisme mais d’ins­tau­rer un nou­veau mode de régu­la­tion du capi­ta­lisme : « Ceci est notre meilleure chance d’ins­tau­rer le capi­ta­lisme des par­ties pre­nan­tes - voici com­ment nous pou­vons y par­ve­nir. » (Ces cita­tions et les sui­van­tes se trou­vent sur le site en fran­çais : fr.wefo­rum.org) Le « capi­ta­lisme des par­ties pre­nan­tes » est un projet global de refon­da­tion du capi­ta­lisme qui veut pren­dre en compte non seu­le­ment la COVID mais aussi la ques­tion envi­ron­ne­men­tale et la fra­gi­lité accrue de socié­tés dans les­quel­les les iné­ga­li­tés ne ces­sent de s’aggra­ver. Au fond, le WEF par­tage notre diag­nos­tic : la crise du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste atteint un point où l’effon­dre­ment global du sys­tème devient une pos­si­bi­lité.

Il s’agit pour le WEF de pro­po­ser des pla­te­for­mes qui explo­rent toutes les dimen­sions de ce chan­ge­ment global. Les auteurs le reconnais­sent : « Le niveau de coo­pé­ra­tion et d’ambi­tion que cela impli­que est sans pré­cé­dent. » C’est bien le retour de l’ultra-impé­ria­lisme » ima­giné par des auteurs marxis­tes comme Kautsky comme une nou­velle ère de déve­lop­pe­ment paci­fi­que du capi­ta­lisme. Cet ultra-impé­ria­lisme ne fut que la rêve­rie de réfor­mis­tes désem­pa­rés. Cependant, les auteurs de la pla­te­forme du WEF sou­tien­nent : « Mais il ne s’agit pas d’un rêve impos­si­ble. En effet, un des points posi­tifs de la pan­dé­mie est qu’elle a montré à quelle vitesse nous pou­vions appor­ter des chan­ge­ments radi­caux à nos modes de vie. Presque ins­tan­ta­né­ment, la crise a contraint les entre­pri­ses et les par­ti­cu­liers à aban­don­ner des pra­ti­ques long­temps consi­dé­rées comme essen­tiel­les, des voya­ges aériens fré­quents au tra­vail dans un bureau. » Ce qui était ini­ma­gi­na­ble est devenu pos­si­ble grâce au choc de la pan­dé­mie. C’est, expo­sée clai­re­ment, la stra­té­gie du choc bien ana­ly­sée par Naomi Klein. Les com­plo­tis­tes voient dans le COVID un com­plot des puis­san­ces occultes et ser­vent sur un pla­teau les argu­ments des anti-com­plo­tis­tes sti­pen­diés. Non, il n’y a pas de com­plot, mais des stra­té­gies, des orien­ta­tions de la classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale qui peu­vent se saisir de l’occa­sion de la crise pour briser tous les obs­ta­cles. Le WEF n’est pas le club secret des « maî­tres du monde », mais l’émanation publi­que et même assez fran­che de cette classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale déjà bien ana­ly­sée, il y a deux décen­nies, par Leslie Sklair.

La pla­te­forme « great reset » note encore : « les popu­la­tions ont mas­si­ve­ment montré leur volonté de faire des sacri­fi­ces au nom des tra­vailleurs de la santé et autres pro­fes­sions essen­tiel­les, ainsi que des popu­la­tions vul­né­ra­bles, telles que les per­son­nes âgées. Et de nom­breu­ses entre­pri­ses se sont mobi­li­sées pour sou­te­nir leurs employés, leurs clients et les com­mu­nau­tés loca­les, en évoluant vers le type de capi­ta­lisme des par­ties pre­nan­tes auquel elles n’avaient aupa­ra­vant accordé qu’un inté­rêt de pure forme. » On notera qu’il n’est pas fait men­tion des sacri­fi­ces néces­sai­res que l’on pour­rait deman­der aux magnats de la finance, aux action­nai­res et autres « ton­deurs de cou­pons » comme on disait jadis. Non, il s’agit bien d’obte­nir de nou­veaux sacri­fi­ces de la part des popu­la­tions et impo­ser des réfor­mes qui n’avaient pas pu être impo­sées dans le passé. Puisque les popu­la­tions sem­blent accep­ter des contrain­tes qu’il aurait semblé ini­ma­gi­na­ble d’impo­ser en temps normal, nos rédac­teurs disent sim­ple­ment : « il faut battre le fer quand il est chaud ».

Évidemment tout cela est pré­senté sous l’embal­lage plus allé­chant de la cons­truc­tion d’une société meilleure : « Le pro­gramme de Grande remise à zéro se com­po­se­rait de trois éléments prin­ci­paux. Le pre­mier orien­te­rait le marché vers des résul­tats plus justes. À cette fin, les gou­ver­ne­ments devraient amé­lio­rer la coor­di­na­tion (par exem­ple en matière de poli­ti­que bud­gé­taire, régle­men­taire et fis­cale), moder­ni­ser les accords com­mer­ciaux et créer les condi­tions néces­sai­res à une « économie des par­ties pre­nan­tes ». À l’heure où l’assiette fis­cale se dégrade tandis que la dette publi­que monte en flèche, les gou­ver­ne­ments ont de bonnes rai­sons de pour­sui­vre une telle action. »

Pour sortir des géné­ra­li­tés enve­lop­pées dans des paro­les miel­leu­ses, il faut aller feuille­ter les nom­breux docu­ments publiés par le WEF. Toutes ont un seul objec­tif : ren­for­cer la « rési­lience » du sys­tème, c’est-à-dire du sys­tème capi­ta­liste mon­dial. Mais, et c’est à sou­li­gner, les divers inter­ve­nants cher­chent à cons­truire une « société inclu­sive », c’est-à-dire réno­ver le capi­ta­lisme et en faire une nou­velle fron­tière. Ils sont très inquiets des consé­quen­ces de la situa­tion pré­sente et comme ils ne sont pas là pour faire de la pro­pa­gande sur les grands médias mais pour convain­cre les déci­deurs, ils peu­vent employer un lan­gage de vérité (au moins par­tielle) : « En 2020, la mon­dia­li­sa­tion économique est au point mort, la cohé­sion sociale est érodée par des trou­bles impor­tants et une pola­ri­sa­tion poli­ti­que, et une réces­sion en cours menace les moyens de sub­sis­tance des per­son­nes qui se trou­vent au bas de l’échelle des reve­nus. Alors qu’une nou­velle réces­sion mon­diale pro­vo­quée par la pan­dé­mie de santé COVID-19 a un impact sur les économies et les mar­chés du tra­vail, des mil­lions de tra­vailleurs ont connu des chan­ge­ments qui ont pro­fon­dé­ment trans­formé leur vie au sein et en dehors du tra­vail, leur bien-être et leur pro­duc­ti­vité. L’une des carac­té­ris­ti­ques de ces chan­ge­ments est leur nature asy­mé­tri­que : ils tou­chent les popu­la­tions déjà défa­vo­ri­sées avec plus de féro­cité et de rapi­dité. » Il faut donc d’urgence remé­dier à ces trans­for­ma­tions socia­les, avant que tout cela jette à bas le sys­tème lui-même. Ainsi le rap­port 2020 sur l’emploi expli­que-t-il : « Pendant une demi-décen­nie, le Forum économique mon­dial a suivi l’impact de la qua­trième révo­lu­tion indus­trielle sur le marché du tra­vail, en iden­ti­fiant l’ampleur poten­tielle du dépla­ce­ment des tra­vailleurs ainsi que les stra­té­gies visant à faci­li­ter la tran­si­tion entre les emplois en déclin et les nou­veaux rôles. Le rythme fon­da­men­tal des pro­grès vers une plus grande incur­sion tech­no­lo­gi­que dans le monde du tra­vail n’a fait que s’accé­lé­rer au cours des deux années qui se sont écoulées depuis l’édition 2018 du rap­port. Sous l’influence de la réces­sion économique actuelle, les ten­dan­ces sous-jacen­tes à l’aug­men­ta­tion tech­no­lo­gi­que du tra­vail se sont accé­lé­rées. S’appuyant sur la métho­do­lo­gie du rap­port sur l’avenir de l’emploi élaborée en 2016 et 2018, cette troi­sième édition du rap­port sur l’avenir de l’emploi pour 2020 donne un aperçu global de l’aug­men­ta­tion tech­no­lo­gi­que actuelle du tra­vail, des emplois et com­pé­ten­ces émergents et per­tur­bés, de l’expan­sion prévue de la reconver­sion et de l’amé­lio­ra­tion des com­pé­ten­ces en masse dans les dif­fé­rents sec­teurs d’acti­vité ainsi que des nou­vel­les stra­té­gies pour des tran­si­tions effi­ca­ces de la main-d’œuvre à l’échelle. » Tout ce dis­cours est bien connu et 2020 est bien dans la lignée de ce qui avait été pro­posé les années pré­cé­den­tes. Comment faire mieux passer la restruc­tu­ra­tion du capi­ta­lisme mon­dial ? Voilà la ques­tion.

Le pro­blème du « great reset » n’est pas que ses par­ti­sans man­quent d’idées. Ils ont même du cœur et s’inquiè­tent du sort des plus fra­gi­les. Mais toutes ces belles et géné­reu­ses idées se réa­li­se­ront comme d’habi­tude comme des cau­che­mars. D’une part l’appel à la coo­pé­ra­tion des nations et de toutes les « par­ties pre­nan­tes » res­tera un vœu pieux. Les États col­la­bo­re­ront, n’en dou­tons pas, pour trou­ver le meilleur moyen de sou­met­tre et de dis­ci­pli­ner les tra­vailleurs dont la condi­tion s’est déjà for­te­ment dégra­dée. Mais le reste, ce sera busi­ness as usual et chacun pour soi. Ni les Chinois ni les Américains n’ont l’inten­tion de se sou­met­tre aux avis des autres nations qui com­men­cent à trou­ver un peu pesante leur domi­na­tion…

Plus fon­da­men­ta­le­ment, les gens du WEF savent, comme tous les capi­ta­lis­tes un peu luci­des que « les carot­tes sont cuites », c’est-à-dire que les res­sorts fon­da­men­taux de l’accu­mu­la­tion du capi­tal sont ou brisés ou en train de s’épuiser. Pour que ce mode de pro­duc­tion puis­que conti­nuer à assu­rer une accu­mu­la­tion du capi­tal suf­fi­sante pour que les indi­vi­dus puis­sent avoir quel­que chance de récol­ter les miet­tes de la crois­sance et éventuellement de se faire une place au soleil, il faut deux condi­tions : pre­miè­re­ment, de l’énergie à très bon marché, ce qu’a été l’énergie fos­sile depuis les débuts de la révo­lu­tion indus­trielle ; et deuxiè­me­ment, une démo­gra­phie suf­fi­sante pour qu’on ait tou­jours de la main-d’œuvre à bon marché à s’offrir et des débou­chés nou­veaux pour les mar­chan­di­ses. Pour la pre­mière condi­tion, d’une part l’énergie fos­sile com­mence à s’épuiser et coûte de plus en plus cher à extraire. Il reste beau­coup de char­bon… Mais tout cela pro­duira du CO2 en masse et contri­buera à rendre la pla­nète invi­va­ble et à pré­ci­pi­ter la crise – le WEF ne cesse d’insis­ter sur ce point. Concernant le deuxième point, nous sommes en train d’arri­ver à un pic. La mul­ti­pli­ca­tion par 7 de la popu­la­tion mon­diale qui a assuré le triom­phe du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste n’est pas une opé­ra­tion qui pourra être réé­di­tée ! La tech­no­lo­gie ne pourra rien à tout cela.

La vérité est que le capi­ta­lisme n’a pas devant lui une nou­velle période de crois­sance et d’avan­cées tech­no­lo­gi­ques heu­reu­ses. C’est au contraire une période de sta­gna­tion, de crises et de décrois­sance (dont la pan­dé­mie nous a donné un avant-gout) qui se pro­file et qui mettra sérieu­se­ment à mal la fameuse « rési­lience » du sys­tème, lequel ne pourra sur­vi­vre qu’on plon­geant l’huma­nité dans la bar­ba­rie.

Quelques conclusions

Le com­plo­tisme a ceci d’absurde, entre autres choses, qu’il pose qu’une poi­gnée de capi­ta­lis­tes sont les maî­tres du monde et qu’ils peu­vent tirer toutes les ficel­les qui leur per­met­tent de domi­ner éternellement. Il n’en est évidemment rien. La grande trans­for­ma­tion du capi­ta­lisme dont le WEF se fait le chan­tre est impos­si­ble. Et les capi­ta­lis­tes ne savent pas plus que les autres humains à quel saint ils doi­vent se vouer. Qu’une poi­gnée d’ultra­ri­ches se goin­fre ne signi­fie abso­lu­ment pas que le sys­tème soit puis­sant. La roche tar­péienne est proche du Capitole, disait-on à Rome. Les Bezos, Gates, et autres Arnaud sont pour une part des images cons­trui­tes par la société du spec­ta­cle qui mas­quent la réa­lité. Quand Elon Musk, PDG de Tesla triple sa for­tune en quel­ques mois grâce à une entre­prise qui ne rap­porte pas un dollar (ou pres­que), ce qui est attendu de nous, c’est la foi, la foi du char­bon­nier, dans la réa­lité de cette mon­ta­gne de mon­naie vir­tuelle. À côté de ces fan­tai­sies, la trans­sub­stan­tia­tion du corps du Christ dans la sainte eucha­ris­tie appa­raît comme une his­toire par­fai­te­ment ration­nelle et réa­liste !

Rien n’empê­chera l’effon­dre­ment du sys­tème. Trois ans ou trente ans, c’est assez peu à l’échelle his­to­ri­que, mais beau­coup de gens s’accor­dent sur ce délai maxi­mal. La ques­tion n’est pas de savoir si le sys­tème capi­ta­liste s’effon­drera, mais com­ment il s’effon­drera. Les opti­mis­tes écarteront d’un revers de manche nos pré­dic­tions, oubliant qu’un pes­si­miste est un opti­miste bien informé. La « belle époque » pré­cé­dait la pre­mière guerre mon­diale et les « années folles » la seconde. L’homo ludens joue encore mais la « teuf » est finie. Serons-nous capa­bles de pré­ser­ver le monde quand le capi­tal s’effon­drera ?

Le 29 décem­bre 2020