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Béton

Enquête sur un matériau au-dessus de tout soupçon.

par Michel PAROLINI, le 1er janvier 2021

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Anselm Jappe, Béton, arme de construction massive du capitalisme, 200 p., L’échappée 2020, ISBN 9782373090772

Lorsque l’on songe aux maté­riaux nocifs pro­duits par la société indus­trielle capi­ta­liste, ce n’est pas le béton qui vient spon­ta­né­ment à l’esprit mais plutôt les pes­ti­ci­des, l’amiante, les matiè­res plas­ti­ques… Pourtant la très libé­rale revue The Guardian qua­li­fiait récem­ment le béton armé de « maté­riau le plus des­truc­teur sur Terre ». En 2015, l’écroulement à Gênes du pont Morandi (du nom de son prin­ci­pal archi­tecte) est venu nous rap­pe­ler que les cons­truc­tions en béton armé ne sont pas faites pour durer mille ans. Comme toutes les pro­duc­tions indus­triel­les en régime capi­ta­liste elles sont frap­pées d’obso­les­cence rapide et iné­luc­ta­ble.

Anselm Jappe, connu pour ces tra­vaux autour de la nou­velle cri­ti­que de la valeur, a saisi l’occa­sion de la catas­tro­phe de Gênes pour mener une enquête appro­fon­die sur ce maté­riau au-dessus de tout soup­çon. Le bilan est inquié­tant : ce n’est plus seu­le­ment l’effon­dre­ment sous sa forme économique, écologique et main­te­nant sani­taire qui nous menace. Il faut désor­mais crain­dre aussi l’écroulement de nom­breu­ses cons­truc­tions et la pers­pec­tive d’un monde cou­vert d’effroya­bles ruines.

Le béton est connu et uti­lisé depuis l’Antiquité, soit comme mor­tier pour lier les pier­res entre elles, soit — cas du béton romain — comme maté­riau des­tiné à rem­pla­cer les pier­res elles-mêmes. Deux inno­va­tions ouvrent une nou­velle ère au béton à la fin du XIXème siècle : d’une part la pro­duc­tion de ciment arti­fi­ciel grâce aux pro­grès de la chimie, d’autre part l’inven­tion du béton armé, c’est à dire l’uti­li­sa­tion d’une arma­ture d’acier qui ren­force la soli­dité du béton, sa doci­lité et sa plas­ti­cité. Le béton armé devient l’unique maté­riau pour bâtir ouvra­ges ou bâti­ments et permet des cons­truc­tions impos­si­bles sans lui.
Avec le béton armé, nous sommes en pré­sence d’un maté­riau dis­po­ni­ble (le sable et le cal­caire sont abon­dants dans la nature) bon marché et « démo­cra­ti­que », en ce qu’il exige moins de moyens et de savoir faire pour sa mise en œuvre.
De fait, son succès est ful­gu­rant. A. Jappe rap­pelle qu’entre 1950 et 2019, la pro­duc­tion annuelle de béton a été mul­ti­pliée par 22 (de 200 mil­lions à 4,4 mil­liards de tonnes) soit un taux de crois­sance trois fois supé­rieur à celui de l’acier. Pourtant le béton armé est loin d’être un maté­riau pérenne et inof­fen­sif. Parmi les effets néga­tifs du béton, on peut citer : sa contri­bu­tion nota­ble au réchauf­fe­ment pla­né­taire (4 à 8 % des émissions de CO2) les besoins très impor­tants en énergie qu’il mobi­lise, la consom­ma­tion d’eau qu’il néces­site y com­pris dans des régions en défi­cit hydri­que, la per­tur­ba­tion des écosystèmes qu’il accé­lère en ren­dant pos­si­ble une urba­ni­sa­tion galo­pante etc. etc.
Par ailleurs, l’acier du béton armé cons­ti­tue son talon d’Achille. Il rouille au contact de l’humi­dité. « 70 % des patho­lo­gies du béton sont dues à la cor­ro­sion » (100) pré­vient un expert. De plus, miné­ral et métal n’ont pas le même coef­fi­cient de dila­ta­tion et se com­por­tent dif­fé­rem­ment. À terme, on sait donc que les cons­truc­tions en béton sont condam­nées. La catas­tro­phe du pont Morandi de Gênes est le memento mori de la civi­li­sa­tion du béton armé.

Mais le pro­blème du béton, au-delà des catas­tro­phes qu’il occa­sionne ou ampli­fie, c’est aussi les formes de vie qu’il impose. Des condi­tions his­to­ri­ques de sa pro­duc­tion, Anselm Jappe passe à l’examen des cons­truc­tions qu’il permet. L’occa­sion d’inter­ro­ger l’archi­tec­ture dite « moderne » et les rava­ges de l’urba­nisme contem­po­rain. Bien sûr le pro­blème est vaste et dépasse le cadre res­treint de ce petit livre. Mais enfin quel­ques véri­tés sont tou­jours bonnes à dire ou à être rap­pe­lées. Pêle-mêle : la conni­vence des archi­tec­tes contem­po­rains, et des plus fameux tel Le Corbusier, avec les régi­mes tota­li­tai­res ou fas­cis­tes ; l’impo­si­tion à des mil­lions de gens, sous cou­vert de moder­nité, de cadres de vie inhu­mains pro­duc­teurs de vio­lence et de déses­poir ; la des­truc­tion de l’auto­no­mie des popu­la­tions qui maî­tri­saient autre­fois des savoirs faire archi­tec­tu­raux ver­na­cu­lai­res ; l’enlai­dis­se­ment du monde, son homo­gé­néi­sa­tion, la condam­na­tion à terme des par­ti­cu­la­ris­mes qui font le charme et la poésie des dif­fé­rents habi­tats.

La der­nière partie de l’ouvrage est celle qui est la plus ori­gi­nale, puis­que l’auteur pro­pose une ana­lyse qui expose « l’iso­mor­phisme » entre le béton et la logi­que de la valeur mar­chande. Qu’est-ce à dire ? Selon Anselm Jappe, « le béton cons­ti­tue l’un des cotés concrets de l’abs­trac­tion mar­chande pro­duite par la valeur qui est crée elle-même par le tra­vail abs­trait. » (175) Il faut rap­pe­ler tout d’abord que l’abs­trac­tion dont on parle ici a un carac­tère bien réel. L’ana­lyse de la valeur par Marx a en effet mis en évidence le double carac­tère du tra­vail : d’une part tout tra­vail est concret (le tra­vail du maçon n’est pas celui du char­pen­tier qui n’est pas celui de l’infor­ma­ti­cien etc.) mais d’autre part tous ces tra­vaux ne sont com­men­su­ra­bles que parce qu’ils repré­sen­tent dit Marx « une même gelée de tra­vail humain indif­fé­ren­cié. » C’est ce que Marx nomme le tra­vail abs­trait. La valeur des pro­duits du tra­vail est déter­mi­née à partir de cette abs­trac­tion. Le triom­phe de la valeur dans les socié­tés où règne le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est donc aussi le triom­phe de l’abs­trac­tion, une gigan­tes­que reduc­tio ad unum. Il existe, expli­que A. Jappe, « deux maté­riaux qui démon­trent une adé­qua­tion par­faite avec le tra­vail abs­trait et qui pri­ment sur tous les autres par leur syn­to­nie par­faite avec la valeur, par un véri­ta­ble iso­mor­phisme : le béton et le plas­ti­que » (185). Osons un rap­pro­che­ment : de la même façon que dans la phi­lo­so­phie kan­tienne l’intui­tion sen­si­ble est néces­saire au concept pour qu’il ne reste pas vide, cer­tains maté­riaux, comme le béton ou le plas­ti­que, nous per­met­tent d’intui­tion­ner la valeur mar­chande, de la rendre en quel­que sorte sen­si­ble, repré­sen­ta­ble. Mais, et il faut bien y insis­ter, cette abs­trac­tion n’est pas une vue de l’esprit. Elle est un procès effec­tif qui trans­forme notre monde, l’homo­gé­néise, l’appau­vrit, ramène tout le divers au Même. Le monde capi­ta­liste est un monde dans lequel le mort saisit le vif.

Au total donc, malgré ses limi­tes, la lec­ture du nouvel opus d’Anselm Jappe est sti­mu­lante et ins­truc­tive. Cet auteur a déjà pro­duit une œuvre impor­tante. Son incur­sion sur un ter­rain moins théo­ri­que et qui relève davan­tage de l’enquête est une occa­sion de faire fonc­tion­ner les concepts qu’il arti­cule dans ses autres ouvra­ges et d’en éprouver la fécondité. Ce tra­vail est loin d’être inu­tile et donne des clés pré­cieu­ses pour com­pren­dre le (triste) monde contem­po­rain.

Messages

  • Peut-on être en désaccord sur ce site ?
    Ce texte a un côté intéressant : rappeler le progrès extraordinaire que constitue la mise en œuvre de cette nouvelle manière de construire.
    Un côté idéologique désespérant : se saisir de n’importe quel sujet pour dire que tout progrès technique est néfaste puisqu’il peut être plus ou moins mal mis en œuvre.
    Si je poursuivais la pensée de cet auteur je dirai : retournons à la civilisation paléolithique et tout sera bien. Et encore : la production de pierre taillée permettait de mieux tuer son voisin ...

    • "Peut-on être en désaccord sur ce site ?" Evidemment et on peut entendre vos arguments. Cette recension d’Anselm Jappe nous a semblé utile, ne serait-ce que pour ouvrir un débat nécessaire aujourd’hui. Par ailleurs, Jappe dit pis que pendre de moi sans que je sache pourquoi alors que mon seul propos à son sujet avait été de faire une recension plutôt laudative d’un de ses livres. L’atmosphère de ce pays et de quelques autres est devenue proprement irrespirable et il est devenu difficile de discuter sereinement et d’échanger des arguments rationnels sans se lancer à la figure toutes sortes de noms d’oiseaux.
      Denis COLLIN

  • Bonjour,
    En réponse à Jean : la question n’est plus, et depuis longtemps, de distinguer entre progrès technique néfaste et progrès technique positif, ni de mesurer la pertinence de sa mise en œuvre. Comme le dit Heidegger, la technique moderne n’est pas seulement un moyen : elle est un mode de dévoilement.

    " Qu’est-ce que la technique moderne ? Elle est un dévoilement. C’est seulement lorsque nous arrêtons notre regard sur ce trait fondamental que ce qu’il y a de nouveau dans la technique moderne se montre à nous. Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée (...) La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est de par l’essence de la centrale. Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il ? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande, l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué là-bas une industrie des vacances".

    Ce dévoilement est celui d’une vérité : celle du capitalisme considéré comme une manifestation toute puissante et en grande partie incontrôlée de la technique, dont le béton est l’une des formes privilégiées, coagulées. Il n’y a qu’à observer la rapidité avec laquelle les banlieues modernes sont construites, et leur laideur absolue, pour comprendre intuitivement ce fait.

  • merci Denis Colin de nous faire connaître ce nouveau texte intéressant de Anselm Jappe

  • en réponse à Laurent

    D’abord une longue citation de Heidegger, qui, comme d’habitude, empile des mots sans significations créés ad’hoc que des exégètes prennent pour les tables de la loi (sans doute que les mêmes révèrent également ses logorrhées pro nazi, ou peut-être qu’ils ne se sont même pas aperçus qu’elles étaient pro nazi ...)

    Ensuite vous prenez un exemple compréhensible :
    "Il n’y a qu’à observer la rapidité avec laquelle les banlieues modernes sont construites, et leur laideur absolue …" Admettons que pour vous, et suivant le politiquement correct d’aujourd’hui, les banlieues soient laides.
    En quoi le béton armé impose-t-il cette laideur ? Je vous signale que le Corbusier a abondamment utilisé ce matériau et que beaucoup d’architectes considèrent ses réalisations comme remarquables.

    Si vous voulez dire que le capitalisme crée des inégalités, comme tous les régimes politique depuis le néolithique, et donc en particulier dans les logements, inutile d’incriminer le béton armé dans ce fait social.

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