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LFI et l’islamisme

par Denis COLLIN, le 5 novembre 2019

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Comparée aux dra­ma­ti­ques pro­blè­mes sociaux qui assaillent la majo­rité des habi­tants de ce pays, com­pa­rée à la réforme de l’assu­rance-chô­mage, à la réforme en cours des retrai­tes, et à la liste inter­mi­na­ble des mau­vais coups de ce gou­ver­ne­ment Macron-Philippe, gou­ver­ne­ment le plus à droite depuis Pétain, la que­relle de l’isla­mo­pho­bie pour­rait paraî­tre mineure et ne concer­ner qu’une mino­rité d’agités des réseaux sociaux comme le disent les com­men­ta­teurs de Radio-Paris (« Radio Paris ment… »), pardon de France-Inter ou France-Culture (où il y a de moins de culture).

Pourtant l’appel à mani­fes­ter le 10 novem­bre 2019 contre « l’isla­mo­pho­bie » marque sym­bo­li­que­ment un tour­nant qu’on peut dire déci­sif. On savait depuis long­temps que le NPA, l’UNEF ou les Verts avaient pour l’isla­misme les yeux de Chimène. On savait cer­tains sec­teurs du PCF ou de LFI déjà pas­sa­ble­ment gan­gré­nés. Mais là un pas a été fran­chi. Mélenchon et tout le groupe par­le­men­taire LFI appel­lent à mani­fes­ter der­rière le ban et l’arrière-ban de l’isla­misme « Frères Musulmans », le CCIF, les prê­cheurs les plus réac­tion­nai­res, les plus miso­gy­nes, les pires par­ti­sans d’un islam oppres­seur des femmes comme Nader Abou Anas. Mélenchon, jadis répu­bli­cain laïque intran­si­geant (disait-il) est main­te­nant à la remor­que des isla­mis­tes – même s’il conti­nue de dire qu’il défend sim­ple­ment le droit des musul­mans de pra­ti­quer leur foi, alors qu’il s’agit de bien autre chose : EELV, NPA, LFI, PCF etc. appor­tent leur sou­tien à l’entre­prise de sou­mis­sion des musul­mans fran­çais à l’orga­ni­sa­tion fac­tieuse des Frères Musulmans et autres inté­gris­tes qui veu­lent impo­ser le port du voile à toutes les femmes répu­tées musul­ma­nes. La France Insoumise est deve­nue la France Soumise, la France de la sou­mis­sion.

Ce lâche aban­don, cette capi­tu­la­tion en rase cam­pa­gne para­chève l’effon­dre­ment de la « gauche ». Les par­ti­sans enra­gés de la PMA (et de facto de la GPA), les « fémi­nis­mes 2.0 » sont main­te­nant à la remar­que de ceux qui pen­dent les homo­sexuels dans les pays où ils ont le pou­voir, de ceux qui veu­lent can­ton­ner les femmes à la maison pour satis­faire les besoins de leur mari (faute de quoi elles seront per­sé­cu­tées par les anges) ! Dans ce monde de fous, où tout est mis cul par-dessus tête, le mou­ve­ment ouvrier, les tra­vailleurs dépen­dants et indé­pen­dants, les petits arti­sans et pay­sans, tout ce qui cons­ti­tue le « petit peuple » de ce pays est désor­mais privé de toute repré­sen­ta­tion poli­ti­que. Pour le plus grand bon­heur de Mme Le Pen qui compte bien tirer les mar­rons du feu. D’ailleurs cer­tains son­da­ges indi­quent que 63% des électeurs de LFI seraient prêts à voter pour Marine Le Pen dans un second tour pré­si­den­tiel face à Macron, pen­dant que Mélenchon a perdu toute chance sérieuse dans cette course.

Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre, disait un pro­verbe latin qui s’appli­que à mer­veille aux chefs de LFI. Il y a des expli­ca­tions plus pro­saï­ques : les muni­ci­pa­les appro­chent, les der­niers bas­tions du PCF et ceux de LFI sont en Seine-Saint-Denis, là où les isla­mis­tes détien­nent sou­vent la clé du scru­tin. LFI a vendu son droit d’ainesse pour un plat de len­tilles électorales qu’elle ne man­gera jamais, car les isla­mis­tes ne veu­lent pas être flat­tés, ils veu­lent le pou­voir.

Comment cela est-il pos­si­ble ? Comment les espoirs nés de la cam­pa­gne de Mélenchon en 2017 et du résul­tat for­mi­da­ble du pre­mier tour ont-ils pu être gâchés à ce point ? On peut cher­cher les fon­de­ments théo­ri­ques du désas­tre dans la pensée du « lider maximo » : ses livres L’ère du peuple, Le hareng de Bismarck ou encore De la vertu sont des livres à pré­ten­tion théo­ri­que de la plus grande confu­sion d’où émerge tout de même l’idée qu’il faut chan­ger de « sujet révo­lu­tion­naire » pour rem­pla­cer le vieux pro­lé­ta­riat par le « peuple urba­nisé ». Cette bouillie « théo­ri­que » est par­fai­te­ment com­pa­ti­ble avec la pensée de cette autre grande spé­cia­liste en bouillie « post-marxiste », Chantal Mouffe, une des gran­des ins­pi­ra­tri­ces de Mélenchon, quoi qu’il s’en défende et pré­tende n’avoir jamais lu Mouffe. Comme son alter ego Macron, Mélenchon a cultivé sa propre image de « prince phi­lo­so­phe ». Dans le désert intel­lec­tuel de ce pays, il a pu donner le change. Mais la réa­lité a montré qu’il n’était ni prince (au sens de Machiavel) ni phi­lo­so­phe. Cette fai­blesse théo­ri­que camou­flée par une véri­ta­ble maes­tria rhé­to­ri­que n’est cepen­dant pas l’expli­ca­tion suf­fi­sante de la déconfi­ture de LFI.

Le pro­gramme de LFI, « L’avenir en commun » (AEC), devenu le livre sacré du mou­ve­ment, com­porte à côté d’excel­len­tes choses, des ambi­guï­tés et de non-dits et même de fran­ches absur­di­tés. Nous avions cru (un peu naï­ve­ment) que les désac­cords avec le pro­gramme pas­se­raient au second plan face à la dyna­mi­que du mou­ve­ment dans la cam­pa­gne de 2017. Cela aurait été pos­si­ble si LFI était deve­nue un véri­ta­ble « intel­lec­tuel col­lec­tif », c’est-à-dire un parti avec des mili­tants qui dis­cu­tent de l’orien­ta­tion, de l’ana­lyse de la situa­tion. Mais Mélenchon s’est opposé avec la plus extrême fer­meté à la trans­for­ma­tion de LFI en parti. Le mou­ve­ment devait rester « gazeux » pour que le leader cha­ris­ma­ti­que, le chef du « parti per­son­nel » (cf. Mauro Calise, Il par­tito per­so­nale. I due corpi del leader.) puisse en garder la maî­trise. Le mou­ve­ment gazeux est d’ailleurs en voie de liqui­da­tion puisqu’il n’a pas de stra­té­gie pour les muni­ci­pa­les (allian­ces au cas par cas avec des listes « citoyen­nes ») après avoir subi une sévère raclée aux euro­péen­nes. On sait cepen­dant que, der­rière le parti per­son­nel, il y a des grou­pes dif­fé­rents qui agis­sent au sommet, que les élus du 93 ont leurs pro­pres inté­rêts, que les « héri­tiers » de Mélenchon se bous­cu­lent au por­tillon.

Mais le gaz s’évapore. On ne compte plus les grou­pes de la France Insoumise dis­souts dès que leur orien­ta­tion contre­di­sait les vues (du moment) du chef suprême. Ainsi le groupe Hebert, dis­sout pour cause de laï­cisme. Nombreux sont les diri­geants de LFI qui ont claqué la porte ou ont été exclus sur un tweet du chef : Liem Hoang Ngoc, économiste venu du cou­rant Emmanuelli du PS, François Cocq, pilier du Parti de Gauche, Charlotte Girard, la veuve du « fils » trop tôt dis­paru, François Delapierre, Georges Kuzmanovic, qui a fondé « République sou­ve­raine », Henri Pena-Ruiz, lynché aux jour­nées d’été 2019 par les isla­mis­tes de LFI, Thomas Guénolé, sans parler de tous ceux qui se sont éloignés sans rien dire. Le capi­tal de sym­pa­thie que le can­di­dat Mélenchon s’était attiré dans cer­tains milieux intel­lec­tuels « anti­li­bé­raux » est pres­que entiè­re­ment dila­pidé.

Délaissant l’idée un peu gram­scienne d’un « bloc de clas­ses » popu­laire, Mélenchon a adopté avec près d’un demi-siècle de retard toutes les théo­ries gau­chis­tes qui firent florès au len­de­main de mai 68. Oubliant que « tout ce qui bouge n’est pas rouge », il se laisse bal­lo­ter par les cou­rants les plus déli­rants. Car l’isla­mi­sa­tion de LFI se com­bine avec l’influence des végans en la per­sonne de Bastien Lachaud, un ardent mili­tant de la fer­me­ture des abat­toirs et de la « libé­ra­tion ani­male », avec expé­di­tions noc­tur­nes dans les élevages. On cultive aussi avec pas­sion toutes les inno­va­tions socié­ta­les : ainsi Mélenchon a déclaré que la filia­tion était tou­jours sociale et seu­le­ment sociale et apporté son sou­tien à Macron dans l’affaire de la « PMA pour toutes ». Il rejoint ainsi les aspi­ra­tions de son « peuple urba­nisé » de petits bour­geois intel­lec­tuels de style et de pensée « cali­for­niens », puis­que c’est en Californie et dans les uni­ver­si­tés amé­ri­cai­nes que se sont déve­lop­pées ces inven­tions et notam­ment celle de « parent d’inten­tion » qui sous-tend le dis­cours mélen­cho­nien.

Le soir du pre­mier tour de la pré­si­den­tielle de 2017, Mélenchon a pro­clamé lui-même sa propre défaite. Alors que s’ouvrait l’oppor­tu­nité de la cons­truc­tion d’un nou­veau parti popu­laire, laïque, répu­bli­cain et social, il s’est sui­cidé en direct en pleur­ni­chant qu’on lui avait volé sa vic­toire. Cette explo­sion en vol du « lider maximo » en a montré les limi­tes et la ligne erra­ti­que suive après l’a confirmé. Les légis­la­ti­ves devaient être la revan­che de LFI et Mélenchon se voyait déjà pre­mier minis­tre de Macron. Ensuite on a eu un tour­nant « gau­chiste » qui conduit à la situa­tion actuelle avec entre temps les erran­ces euro­péen­nes et les retrou­vailles avec Tsipras au Parlement euro­péen dans le groupe GUE.

Un ancien de LFI écrivait, il y a plu­sieurs mois, que « le moment Mélenchon » est passé. Rien de plus vrai.

Souvenons-nous : « il n’est pas de sau­veur suprême, ni Dieu, ni César ni tribun. Producteurs sau­vons-nous nous-mêmes, décré­tons le salut commun ! »