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La bureaucratisation du monde

par Denis COLLIN, le 26 février 2021

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La bureau­cra­ti­sa­tion du monde

La place qu’ont prise les clas­ses intel­lec­tuel­les méri­te­rait d’être repla­cée dans un mou­ve­ment plus géné­ral ana­lysé dès la fin des années 1930 par le trots­kiste ita­lien Bruno Rizzi dans son livre inti­tulé La bureau­cra­ti­sa­tion du monde. Rizzi voyait dans le sys­tème sovié­ti­que sta­li­nien, le nazisme et le fas­cisme et enfin le new Deal de Roosevelt trois déve­lop­pe­ments conver­gents du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste à notre époque, ce qu’il nomma jus­te­ment « bureau­cra­ti­sa­tion du monde ». La thèse de Rizzi s’ins­crit dans un débat qui porte sur la nature de l’URSS, débat qui oppose Trotski et Yvan Crépeau, le pre­mier tenant l’URSS pour un État ouvrier dégé­néré et le second pour un col­lec­ti­visme bureau­cra­ti­que. Cependant se pour­sui­vra dans les mêmes termes, oppo­sant Trotski à deux mem­bres du SWP (parti socia­liste des tra­vailleurs, trots­kiste), James Burnham et Max Shachtman. On trouve toutes les inter­ven­tions de Trotski dans le recueil Défense du marxisme. Après la Seconde Guerre mon­diale, on retrou­vera cette dis­cus­sion sur l’URSS prin­ci­pa­le­ment entre les trots­kis­tes ortho­doxes et ceux qui, der­rière Cornelius Castoriadis, vont fonder Socialisme ou Barbarie. Si on résume sché­ma­ti­que­ment ce qui est en cause : pour les marxis­tes ortho­doxes — et les trots­kis­tes en font partie — les deux seules clas­ses socia­les aptes à domi­ner la société sont la bour­geoi­sie capi­ta­liste et le pro­lé­ta­riat. Il ne peut pas y avoir de « classe bureau­cra­ti­que » comme le sou­tient Rizzi. Mais l’avan­tage de Rizzi tient à ce qu’il a une vue plus large. Concluant son ana­lyse de l’URSS, il écrit sous la tête de cha­pi­tre « Le règne de la petite bour­geoise » : « C’est ainsi que nous le défi­nis­sons, car ce phé­no­mène est géné­ral et non seu­le­ment russe. En U.R.S.S. ce phé­no­mène est sur­tout bureau­cra­ti­que, parce qu’il est né de la bureau­cra­tie ; mais dans les pays tota­li­tai­res, il se nour­rit natu­rel­le­ment parmi les tech­ni­ciens, les spé­cia­lis­tes, les fonc­tion­nai­res syn­di­caux du parti de toutes espè­ces et cou­leurs. Sa matière pre­mière est tirée de la grande armée de la bureau­cra­tie étatique et paraé­ta­ti­que, des admi­nis­tra­teurs des socié­tés ano­ny­mes, de l’Armée, de ceux qui exer­cent une pro­fes­sion libre et de l’aris­to­cra­tie ouvrière même. »

La place qu’à prise cette petite bour­geoi­sie bureau­cra­ti­que dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste découle de l’évolution même de ce mode de pro­duc­tion, évolution que Marx avait déjà ana­ly­sée sans pou­voir encore en tirer toutes les conclu­sions. Rappelons tout de même ce que Marx nous a appris. La dyna­mi­que du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste conduit à la concen­tra­tion et à la cen­tra­li­sa­tion du capi­tal. Des firmes gigan­tes­ques pren­nent pro­gres­si­ve­ment la place des peti­tes entre­pri­ses capi­ta­lis­tes. Dans ces firmes, le tra­vail de direc­tion du procès de tra­vail n’est plus effec­tué par le capi­ta­liste, mais par des fonc­tion­nai­res du capi­tal, des cadres et des mana­geurs, for­mel­le­ment sala­riés et licen­cia­bles, bien que leur par­ti­ci­pa­tion à la dis­tri­bu­tion de la plus-value soit assez nota­ble. Autrement dit, et c’est le pre­mier point, l’expro­pria­tion des capi­ta­lis­tes se fait chaque jour par la logi­que même de l’accu­mu­la­tion du capi­tal.

En second lieu, la socia­li­sa­tion crois­sante du procès de pro­duc­tion dont chaque partie dépend tou­jours plus d’une longue chaîne interne et externe à l’entre­prise sup­pose une crois­sance plus que pro­por­tion­nelle de tâches de coor­di­na­tion et des pro­ces­sus de sur­veillance. Dans le même temps, cette pro­duc­tion est de plus en plus dépen­dante de la maî­trise de tech­ni­ques com­plexes, qui néces­si­tent des connais­san­ces scien­ti­fi­ques sérieu­ses. Même si l’expres­sion est dou­teuse, du point de vue même de l’ana­lyse marxienne, la science devient ainsi comme « une force pro­duc­tive directe » ainsi que le dit Marx dans un pas­sage très (trop) com­menté des Grundrisse.

En troi­sième lieu, la pro­priété du capi­tal elle-même devient une pro­priété sociale : le déve­lop­pe­ment du crédit et des socié­tés par actions, indis­pen­sa­bles moyens de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal et de pro­duc­tion de capi­tal fictif, laisse le capi­ta­liste lui-même aux marges du sys­tème. Il existe effec­ti­ve­ment de richis­si­mes capi­ta­lis­tes qui contrô­lent indi­rec­te­ment une part consi­dé­ra­ble de la richesse sociale, mais ils ne repré­sen­tent en capi­tal qu’une petite mino­rité face aux inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels, aux ban­ques, aux fonds de pen­sion, aux fonds sou­ve­rains, etc.

En qua­trième lieu, la pla­te­for­mi­sa­tion de l’économie avec l’intro­duc­tion des tout-puis­sants acteurs de « l’économie numé­ri­que, les GAFAM et leurs émules qui ten­dent à deve­nir un pseudo-marché et s’acca­pa­rent en tant qu’inter­mé­diai­res une part consi­dé­ra­ble de la plus-value qu’ils n’ont pro­duite eux-mêmes à aucun titre. Avec quel­ques dizai­nes de mil­liers d’employés tout au plus, ces entre­pri­ses ont une capi­ta­li­sa­tion bour­sière bien supé­rieure aux mas­to­don­tes du com­merce comme Wall Mart (1,2 mil­lions d’employés) ou de l’indus­trie auto­mo­bile. Cette capi­ta­li­sa­tion extra­va­gante reflète sim­ple­ment la capa­cité des GAFAM et tutti quanti à s’acca­pa­rer la plus-value pro­duite dans les sec­teurs pro­duc­tifs de l’économie.

Enfin, au-dessus de cet édifice de plus en plus com­plexe du capi­tal, les déci­sions stra­té­gi­ques et d’orga­ni­sa­tions ten­dent à être rem­plies par les gros cabi­nets d’audit, BCG, KPMG, MacKinsey, Deloitte, PricewaterhouseCoopers (PwC), Bain & Company, etc. Ces grou­pes emploient au total des cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes. PwC, à lui seul, employe 260 000 per­son­nes pour un chif­fre d’affai­res de plus de 40 mil­liards de dol­lars. KPMG a 270 000 employés. Deloitte a 330 000 employés. Les sept majors emploient plus d’un mil­lion de per­son­nes. Chaque année, ils renou­vel­lent un quart de leurs employés… qui se retrou­vent dans les cadres diri­geants des entre­pri­ses audi­tées !

On voit ainsi que la bureau­cra­tie capi­ta­liste, cette bureau­cra­tie invi­si­ble qui dénonce tous les matins comme un mantra la bureau­cra­tie, n’a rien à envier à la bureau­cra­tie sovié­ti­que. Sinon qu’aucun “idéal” ne vient entra­ver son cynisme et qu’elle n’a donc besoin ni de purges ni de féro­ces luttes idéo­lo­gi­ques pour domi­ner.

On pour­rait donc donner crédit aux thèses de Bruno Rizzi. L’his­toire du capi­ta­lisme au cours du der­nier siècle est bien l’his­toire de la bureau­cra­ti­sa­tion du monde. La révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne a été battue par la mana­ge­rial revo­lu­tion, pour repren­dre le titre du livre de James Burnham, publié en 1941, peu après sa rup­ture avec le trots­kisme, un livre qui a ins­piré le 1984 d’Orwell. Il fau­drait main­te­nant ajou­ter deux thèses.

Premièrement, la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle n’est pas cette classe débile que dépei­gnent les marxis­tes ortho­doxes. Contrôlant des por­tions impor­tan­tes de la machi­ne­rie du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, elle est cons­ciente de sa valeur et réclame sa part du gâteau, sinon le gâteau tout entier (une ten­ta­tion qui l’amène pous­ser le flirt avec les idées révo­lu­tion­nai­res).

Deuxièmement, une partie de cette petite-bour­geoi­sie a vu dans le mou­ve­ment ouvrier et les idéaux socia­lis­tes un moyen de conqué­rir le pou­voir pour son propre compte. Pour ce faire, elle a non seu­le­ment adopté les mots et les slo­gans du socia­lisme — ce fut le cas dans les pays ex-colo­niaux, tous, pres­que sans excep­tions, tombés du Charybde de la domi­na­tion impé­ria­liste dans le Scylla des tyran­neaux autoch­to­nes qui le plus sou­vent n’ont fait que suivre les traces des anciens maî­tres. Dans les pays capi­ta­lis­tes avan­cés, la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle a fait sa jonc­tion avec l’oli­gar­chie du mou­ve­ment ouvrier, née des vic­toi­res mêmes du syn­di­ca­lisme et des partis socia­lis­tes et que Robert Michells a si bien ana­ly­sée.