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Lorsque l’ancien secrétaire général de FO, Pascal Pavageau, s’adresse à Emmanuel Macron

« Allo Jupiter, ici la terre », livre entretien avec Laurent Neumann, à lire sans tarder

par Jacques COTTA, le 14 octobre 2019

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J’ai ren­contré pour la pre­mière fois Pascal Pavageau en 2007. Secrétaire fédé­ral à la fédé­ra­tion FO de l’Equipement, de l’Environnement, des Transports et des Services, il pas­sait alors pour être un des meilleurs connais­seurs des ser­vi­ces publics, galons gagnés dans le tra­vail syn­di­cal théo­ri­que et pra­ti­que accom­pli pour démon­ter la RGPP, la Révision Générale des Politiques Publiques si chère à Nicolas Sarkozy. Je décou­vrais un homme sym­pa­thi­que, ouvert, direct. Les éléments qu’il me livrait confir­mait sa répu­ta­tion de fin connais­seur du sujet. Je n’étais pas adhé­rent de FO, et de l’exté­rieur donc, je per­ce­vais déjà celui qui pour­rait donner dans les années à venir le souf­fle syn­di­cal néces­saire non seu­le­ment à sa cen­trale, mais à tra­vers elle à l’ensem­ble du monde syn­di­cal. Je ne m’étais pres­que pas trompé. Elu secré­taire géné­ral de FO au congrès d’avril 2018, repré­sen­tant l’espoir d’un monde syn­di­cal qui aurait besoin de toute son énergie et de sa déter­mi­na­tion pour affron­ter les défis posés par le nou­veau pou­voir d’Emmanuel Macron, il démis­sion­nait de son poste six mois seu­le­ment après avoir pris ses fonc­tions, vic­time d’un coup de force de l’appa­reil qui en dit long sur l’état de la cen­trale, mais plus, sur l’état du syn­di­ca­lisme en géné­ral.

Ceux qui atten­dront dans l’ouvrage qu’il nous livre un règle­ment de compte san­glant en seront pour leurs frais. Pascal Pavageau n’évite pas le sujet, va à l’essen­tiel, mais sans en rajou­ter. Il donne les éléments, évoque le conser­va­tisme d’un appa­reil plus enclin à s’accro­cher au pou­voir qu’à assu­rer le rajeu­nis­se­ment d’un bureau natio­nal dont la moyenne d’âge est alors de 57 ans, plus inté­ressé par le main­tien de ses pri­vi­lè­ges que par la clarté sur le fonc­tion­ne­ment finan­cier de « l’entre­prise FO », plus atta­ché à l’opa­cité qu’à la trans­pa­rence sur les notes de frais, les trans­ports, les primes indues, ou la grille sala­riale. L’appa­reil de la cen­trale aura donc raison de lui.

Il n’évacue pas l’erreur -la bêtise- d’une note rédi­gée en 2016 sous forme de fiche d’infor­ma­tion concer­nant plu­sieurs res­pon­sa­bles pour comp­ta­bi­li­ser ses sou­tiens, oppor­tu­né­ment divul­guée en 2018 par ses oppo­sants pour le pous­ser à la démis­sion. Mais là n’est pas l’essen­tiel. Si règle­ment de compte il y a, ce n’est pas de ce côté qu’il faut le cher­cher. Pascal Pavageau est un mili­tant. Un com­bat­tant. Sa réflexion n’est pas pas tour­née vers un passé sans nul doute dou­lou­reux. C’est devant qu’il regarde, fidèle aux convic­tions qui ont fait de lui durant plus de 28 ans le mili­tant FO reconnu et res­pecté. L’adver­saire est dési­gné sans détour. C’est de Jupiter, d’Emmanuel Macron donc, de sa poli­ti­que, de ses choix, de ses métho­des, de sa vision du social, mais plus, de la vie col­lec­tive en géné­ral, des enjeux de civi­li­sa­tion qu’il nous parle.

Pascal Pavageau n’est pas un dog­ma­ti­que. Il aborde toutes les ques­tions sans inter­dit sous le prisme qui évacue les étiquettes trom­peu­ses de l’ancien monde. La réflexion qu’il nous livre est guidée par la recher­che du « mieux disant social ». Ce ne sont pas les gran­des décla­ra­tions d’inten­tion par­ti­sa­nes qui per­met­tent de le défi­nir, comme beau­coup qui se bap­ti­sent de gauche pour mieux faire la poli­ti­que que la droite rêvait sans pou­voir la réa­li­ser. Son parti, plutôt son parti-pris, se résume en quel­ques ques­tions qui contien­nent en elle-même la réponse. « Défendre la Sécu, c’est être gaul­liste ? ». « Défendre un état fort stra­tège, c’est être sou­ve­rai­niste ? ». « Défendre le pro­tec­tion­nisme indus­triel, c’est être natio­na­liste ? ». « Défendre la valeur tra­vail, c’est être de droite ? ». « Défendre l’inter­dic­tion d’exploi­ta­tion de gaz de schiste, c’est être écologiste ? ». « Défendre le social, c’est être de gauche » ? Pascal Pavageau pos­sède une ossa­ture poli­ti­que sans jamais s’enfer­mer dans le carcan poli­ti­cien, et c’est cela qui attire, convainc, inté­resse, pas­sionne dans les répon­ses qu’il apporte aux ques­tions pré­ci­ses posées par mon confrère Laurent Neumann.

C’est ainsi que durant plus de 250 pages il passe au crible la poli­ti­que d’Emmanuel Macron sans jamais se lais­ser aller à la faci­lité de la condam­na­tion consen­suelle. Il décor­ti­que, ana­lyse, argu­mente. L’exer­cice pour­rait sem­bler ardu, voire indi­geste. Il n’en n’est rien. Il agré­mente plu­sieurs de ses nom­breu­ses répon­ses de confi­den­ces sur ses rap­ports passés avec les hommes du pou­voir. Aidé par sa grand-mère dont les cita­tions sont sou­vent suc­cu­len­tes, son sens de la for­mule, ses réfé­ren­ces ciné­ma­to­gra­phi­que et ses notes d’humour ren­dent la lec­ture aisée, acces­si­ble à un lec­to­rat qui ne devrait pas se limi­ter aux cou­ches mili­tan­tes tra­di­tion­nel­les. Les négo­cia­tions qu’il évoque sont révé­la­tri­ces du point de vue du Président de la République qu’il affronte sans répit, celui qui prône tou­jours l’indi­vidu contre le col­lec­tif, la réus­site per­son­nelle contre la réa­li­sa­tion, l’égoïsme contre la soli­da­rité. Il livre de Macron un por­trait rapide, mais impi­toya­ble, nourri d’anec­do­tes. Macron le séduc­teur, Macron le pro­vo­ca­teur, Macron le mani­pu­la­teur, Macron le men­teur, l’hypo­crite ou encore le tru­queur.

Derrière la poli­ti­que qu’il démonte avec minu­tie, il met à nue le sys­tème, les rap­ports sociaux, le capi­ta­lisme dont il démon­tre les rava­ges et la lutte impla­ca­ble enga­gée pour sou­met­tre l’huma­nité. L’ubé­ri­sa­tion, la réap­pa­ri­tion du tra­vail à la tache, l’indi­vi­dua­li­sa­tion des droits contre les poli­ti­ques publi­ques, les iné­ga­li­tés et l’injus­tice, la répar­ti­tion des riches­ses qui favo­rise un petit groupe à un pôle lors­que la majo­rité s’appau­vrit à l’autre, le rôle de la fis­ca­lité dans le déve­lop­pe­ment des iné­ga­li­tés, le bou­le­ver­se­ment annoncé de notre modèle sociale à tra­vers les mesu­res qui visent notam­ment la pro­tec­tion sociale, l’aban­don des valeurs à la sauce orwel­lienne, indi­vidu contre famille, acti­vité contre emploi, indi­vi­duel contre col­lec­tif, condi­tion­na­lité contre uni­ver­sa­lité, res­pon­sa­bi­lité contre soli­da­rité, retraite par point ou le tra­vail sans fin… C’est une révo­lu­tion civi­li­sa­tion­nelle qui s’annonce, avec ses effets dévas­ta­teurs pré­vi­si­bles, qui permet de com­pren­dre les explo­sions ici et là, dont la révolte des Gilets jaunes qui pour­raient bien n’être qu’une répé­ti­tion géné­rale, tel­le­ment la poli­ti­que macro­nienne syno­nyme de mépris social des tra­vailleurs est source de vio­lence. Adepte du parler vrai, Pavageau qui replace dans la conti­nuité his­to­ri­que, des années 80 à nos jours, les dif­fé­ren­tes réfor­mes actuel­les et les réac­tions qu’elles sus­ci­tent, ne se fait pas avare d’auto­cri­ti­ques ou sim­ple­ment de cri­ti­ques envers les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les, dis­tan­tes, sinon absen­tes, de mou­ve­ments qui met­tent en branle les « sans dents », les « casse-toi pauvre con » en pas­sant par « ceux qui ne sont rien ».

Sur cha­cune des ques­tions, il s’engage direc­te­ment en pro­po­sant des pistes qui méri­tent atten­tion et dis­cus­sion. Ce livre ne limite pas le propos à son sujet de pré­di­lec­tion, la ques­tion sociale qu’il a affron­tée en qua­lité de mili­tant FO durant plus de vingt cinq ans, et de res­pon­sa­ble durant plus de dix ans. Il traite aussi sa vision de l’Europe, de l’écologie, du déve­lop­pe­ment dura­ble, de la décrois­sance, tou­jours en rela­tion avec les préoc­cu­pa­tions du corps social.
Sur toutes ces ques­tions le champs de la réflexion demeure ouvert. En pas­sant au crible la poli­ti­que de Jupiter comme il le fait, en s’enga­geant sur une large gamme de ques­tions, Pascal Pavageau dégage la voie à une autre poli­ti­que, radi­ca­le­ment dif­fé­rente. Il s’affirme comme homme d’expé­rience pou­vant contri­buer aux regrou­pe­ments sal­va­teurs. Un éclairage puis­sant dans la noir­ceur actuelle.

Allo Jupiter, ici la Terre, à lire, à réflé­chir, à dis­cu­ter… pour peser, pour se ras­sem­bler.