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La nouvelle offensive anti-marxiste

par Pascal MORSU, le 20 avril 2021

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Islamo-gau­chisme… Le mot fatal est lancé. Et per­sonne n’est dupe : la minis­tre Fr. Vidal n’a pas annoncé son « enquête » par hasard. Alors que des masses d’étudiants crè­vent lit­té­ra­le­ment de faim sans qu’elle ne fasse rien de nota­ble, l’occa­sion était trop belle de dépla­cer l’atten­tion sur autre chose que le sort de ces jeunes.

Et ça n’a pas raté. Immédiatement, la machine à lamen­ta­tions s’est relan­cée. Pour le socio­lo­gue Eric Fassin, qui se réclame de l’anti­ra­cisme poli­ti­que, « l’islamo-gau­chisme est une insulte ». Avec lui, quel­ques cen­tai­nes d’uni­ver­si­tai­res crient au mac­car­thysme, à la chasse aux sor­ciè­res. Pourtant, si le mot est imagé, il est incontes­ta­ble que cer­tains cou­rants dits de « gauche radi­cale », notam­ment celui de Mélenchon, sont pour le moins com­plai­sants envers les par­ti­sans de l’obs­cu­ran­tisme.

La répu­gnante affaire de l’IEP de Grenoble témoi­gne une fois de plus d’où mène tout ceci. Il aura suffit qu’un ensei­gnant résiste, certes mala­droi­te­ment, à la sacra­li­sa­tion du terme volon­tai­re­ment ambigu d’« isla­mo­pho­bie » pour déclen­cher une méca­ni­que infer­nale [1].

Il faut donc bien le dire : Vidal et Blanquer – et toute la Droite der­rière eux - ne se sont pas saisis du sujet par hasard. Ils savent ce qu’ils font - les pro­vo­ca­tions com­mu­nau­ta­ris­tes à répé­ti­tion les ser­vent et ils s’en ser­vent.

Mais entre les deux camps voci­fé­rants, il y a ceux qui veu­lent penser. Espérons les y aider avec ce texte.

Toute une offen­sive se mène donc actuel­le­ment pour déna­tu­rer le marxisme, lui sub­sti­tuer une soit-disant « théo­rie cri­ti­que ».

Quelles que soient les déné­ga­tions, dans une large mesure, cette offen­sive contre la théo­rie de la lutte de clas­ses s’est nour­rie de tra­vaux pro­duits par des uni­ver­si­tai­res nord-amé­ri­cains. Comme l’écrit E. Fassin, une des figu­res de ce milieu :

« (…) en France, dans ce moment de cris­tal­li­sa­tion intel­lec­tuelle et poli­ti­que pour les études de genre, la réfé­rence aux tra­vaux venus des États-Unis, au nom de l’inter­sec­tion­na­lité ou pas, joue un rôle cen­tral (...) » [2]

En soi, cette filia­tion n’a d’ailleurs rien de condam­na­ble. Tout le pro­blème est que l’his­toire intel­lec­tuelle amé­ri­caine n’est pas iden­ti­que à la nôtre d’un point de vue déci­sif. Marxisme et Mouvement Ouvrier n’ont jamais eu une place équivalente à celles dont ils dis­po­sent (encore) en Europe occi­den­tale. D’où cette remar­que cru­ciale que fait Fassin :

« le fémi­nisme états-unien a dû se défi­nir en regard du mou­ve­ment noir, tandis que le fémi­nisme fran­çais devait le faire par rap­port au marxisme (…) »

Dit autre­ment les fameu­ses études de genre sont nées dans un contexte où le marxisme était très mar­gi­nal.

Ceci expli­que com­ment et pour­quoi ce cou­rant intel­lec­tuel a pu se lier au mou­ve­ment indi­gé­niste – nébu­leuse dont le trait dis­tinc­tif est jus­te­ment de sur­dé­ter­mi­ner les contra­dic­tions eth­nico-racia­les et d’occulter la lutte de clas­ses.

Et force est de cons­ta­ter que la mayon­naise a pris. Récemment encore, la porte-parole du Parti des Indigènes de la République affir­mait qu’« aujourd’hui le PIR rayonne dans toutes les uni­ver­si­tés ». Certes, ce parti reste grou­pus­cu­laire, notam­ment en raison de son recours récur­rent à des thèmes fleu­rant bon Drumont [3] (« le phi­lo­sé­mi­tisme d’État »...). Il n’en demeure pas moins qu’au delà de ses mai­gres effec­tifs, son écho est réel – en pre­mier lieu parmi les jeunes et les uni­ver­si­tai­res, milieux friands d’« inno­va­tions ».

D’une façon plus géné­rale, c’est un fait que, plus lar­ge­ment, les thèses de l’anti­ra­cisme poli­ti­que (on revien­dra sur la ques­tion plus bas) ren­contrent un succès gran­dis­sant dans le monde uni­ver­si­taire, et au-delà : des orga­ni­sa­tions telles que la France Insoumise, le NPA ou la majo­rité de la Jeunesse Communiste se situent peu ou prou sur ce ter­rain.

Revenir sur l’ensem­ble des thèses défen­dues par ce cou­rant n’est évidemment pas pos­si­ble. On espère cepen­dant que l’aperçu ci-des­sous per­met­tra à chacun de se faire une idée...

Dans un ouvrage fon­da­teur de ce cou­rant d’idées, The Politics of Identity : Class, Culture, Social Movements (1992), Stanley Aronowitz écrivait :

« (...) his­to­ri­que­ment , la foca­li­sa­tion exclu­sive des mou­ve­ments de classe sur une défi­ni­tion étroite des ques­tions de jus­tice économique a sou­vent exclu les ques­tions de genre, de race, les ques­tions qua­li­ta­ti­ves (...). L’accent pres­que exclu­sif sur des ques­tions quan­ti­ta­ti­ves étroites a rétréci la base poli­ti­que des mou­ve­ments ouvriers et socia­lis­tes et rendu pres­que iné­vi­ta­ble l’émergence de mou­ve­ments sociaux qui, le plus sou­vent, per­ce­vaient la poli­ti­que de classe comme contraire à leurs objec­tifs ».

Disons-le tout de suite. Ce n’est pas avec le marxisme qu’Aronowitz et ses sem­bla­bles rom­pent des lances. Il suffit de lire Engels :

« D’après la concep­tion maté­ria­liste de l’his­toire, le fac­teur déter­mi­nant dans l’his­toire est, en der­nière ins­tance, la pro­duc­tion et la repro­duc­tion de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davan­tage. Si, ensuite, quelqu’un tor­ture cette pro­po­si­tion pour lui faire dire que le fac­teur économique est le seul déter­mi­nant, il la trans­forme en une phrase vide, abs­traite, absurde. La situa­tion économique est la base, mais les divers éléments de la super­struc­ture – les formes poli­ti­ques de la lutte de clas­ses et ses résul­tats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe vic­to­rieuse, etc., – les formes juri­di­ques, et même les reflets de toutes ces luttes réel­les dans le cer­veau des par­ti­ci­pants, théo­ries poli­ti­ques, juri­di­ques, phi­lo­so­phi­ques, concep­tions reli­gieu­ses et leur déve­lop­pe­ment ulté­rieur en sys­tè­mes dog­ma­ti­ques, exer­cent également leur action sur le cours des luttes his­to­ri­ques et, dans beau­coup de cas, en déter­mi­nent de façon pré­pon­dé­rante la forme. » [4].

Engels défen­dait donc le fait qu’à la racine des pro­ces­sus idéo­lo­gi­ques, il y a les anta­go­nis­mes de classe. Pas plus, pas moins. Notamment, les fac­teurs pure­ment idéo­lo­gi­ques devaient bien sûr être pris en compte, mais à la place qui est la leur, c’est-à-dire déri­vant des pro­ces­sus objec­tifs.

Ceci dit, l’essen­tiel est évidemment dans la der­nière phrase. Aronowitz (et bien d’autres) uti­lise une fai­blesse réelle ou sup­po­sée du vieux mou­ve­ment ouvrier, pro­duit de décen­nies de lutte de clas­ses, pour l’oppo­ser à divers mou­ve­ment « sociaux ». C’est dans ce contexte poli­ti­que que va se déve­lop­per le cou­rant iden­ti­ta­riste, en oppo­si­tion au mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel et en défen­dant la méthode dite des poli­ti­ques iden­ti­tai­res rom­pant avec le « réduc­tion­nisme de classe », le marxisme.

Dès leurs pre­miers textes, Marx-Engels déga­geaient le rôle du pro­lé­ta­riat, de la classe des sala­riés pro­duc­teurs de plus-value :

« Le pro­grès de l’indus­trie, dont la bour­geoi­sie est l’agent sans volonté propre et sans résis­tance, sub­sti­tue à l’iso­le­ment des ouvriers résul­tant de leur concur­rence, leur union révo­lu­tion­naire par l’asso­cia­tion. Ainsi, le déve­lop­pe­ment de la grande indus­trie sape, sous les pieds de la bour­geoi­sie, le ter­rain même sur lequel elle a établi son sys­tème de pro­duc­tion et d’appro­pria­tion. Avant tout, la bour­geoi­sie pro­duit ses pro­pres fos­soyeurs » [5].

Partant de là, on com­prend que leur grande œuvre ait été de tra­vailler à l’unité de classe du pro­lé­ta­riat, à ras­sem­bler ces pro­lé­tai­res au sein d’orga­ni­sa­tions qui leur soient pro­pres – avant tout partis et syn­di­cats. D’où un mou­ve­ment ouvrier centré sur la ques­tion sociale, et se fixant pour objec­tif l’expro­pria­tion du Capital, le socia­lisme.

Il est vrai que la ques­tion des oppres­sions fut moins étudiée par Marx et Engels – leurs suc­ces­seurs s’atta­chant à enri­chir ce socle, notam­ment en ce qui concerne la ques­tion natio­nale. Mais en tout cas, il est clair que la méthode du marxisme était celle du ras­sem­ble­ment de ces cou­ches au sein du mou­ve­ment ouvrier. Ainsi faut-il rap­pe­ler que la grande œuvre de Clara Zetkin fut de cons­ti­tuer un mou­ve­ment des femmes socia­lis­tes, partie inté­grante du PS alle­mand de l’époque (donc pas celle du « mou­ve­ment auto­nome des femmes » inter­clas­siste) [6].

Tout le monde n’est pas sur cette lon­gueur d’onde. On sait que Foucault s’oppo­sait à la concep­tion marxiste du rôle his­to­ri­que du pro­lé­ta­riat, lui oppo­sant la notion de plu­ra­lité des « résis­tan­ces ». Pour Christine Delphy, figure de proue du « fémi­nisme déco­lo­nial » :

« L’émergence sur la scène poli­ti­que depuis plu­sieurs décen­nies de nou­veaux mou­ve­ments sociaux ras­sem­blant des femmes, des « gens de cou­leur », des homo­sexuel-les a mis en cause le dogme com­mu­niste et socia­liste de la place éminente, voire unique, de l’oppres­sion de classe » [7].

L’his­to­rien Pap Ndiaye, proche de ces milieux, est sur la même lon­gueur d’onde et regrette un débat public :

« (…) tra­di­tion­nel­le­ment orga­nisé autour d’une gram­maire ancienne fondée sur deux réfé­rents essen­tiels : le ter­ri­toire et la classe sociale » [8]

Inutile de dire aussi que la pers­pec­tive marxiste du Socialisme ne sus­cite chez nos inter­sec­tion­nels-déco­lo­niaux que scep­ti­cisme quand ce ne sont pas les sar­cas­mes.

Certains, comme le phi­lo­so­phe indi­gé­niste Norman Ajari, se disent pour­tant « révo­lu­tion­naire ». Mais ils se gar­dent bien de donner le contenu social de ce terme. Dans le cas amé­ri­cain, même la pers­pec­tive d’un parti des tra­vailleurs, d’un Labor Party, leur est étrangère [9]. Pour eux, dans la conti­nuité de Foucault, le mou­ve­ment ouvrier n’est qu’un mou­ve­ment parmi d’autre, jux­ta­po­sa­ble à d’autres : celui des femmes, des « raci­sés », etc. D’une façon géné­rale, ils se gar­dent bien de for­mu­ler la moin­dre pers­pec­tive poli­ti­que. Sans ambi­guïté, on est en plein dans le mou­ve­men­tisme.

On vient de voir l’angle d’atta­que de nos inter­sec­tion­nels vis-à-vis du marxisme. Venons-en main­te­nant à ce qu’ils défen­dent.

On sait que la poli­ti­que dite iden­ti­taire (« iden­tity poli­tics ») a émergé il y a quel­ques années en s’appuyant sur des tra­vaux en vogue aux États-Unis. Dans une large mesure, cette poli­ti­que se sub­sti­tue à la méthode de la lutte de clas­ses. En France, le recours récur­rent à la thé­ma­ti­que des vio­len­ces poli­ciè­res est lar­ge­ment uti­lisé à cet effet.

L’idée maî­tresse est de partir des « iden­ti­tés » (de race, de genre, voire même – suprême audace – de classe) aux­quel­les on assi­gne un indi­vidu pour ana­ly­ser les phé­no­mè­nes sociaux et mobi­li­ser. En clair, il s’agit de divi­ser le sala­riat, la jeu­nesse sur l’axe eth­ni­que, de genre, etc.

Tout ceci se conju­gue avec une pri­mauté donnée à l’idéo­lo­gie. R. Grosfroguel, autre icône « déco­lo­niale » pré­sente ses tra­vaux dans les termes sui­vants :

« La vieille oppo­si­tion marxiste entre infra­struc­ture et super­struc­ture est rem­pla­cée par une struc­ture his­to­ri­que hété­ro­gène ou « hété­rar­chie », c’est-à-dire une arti­cu­la­tion com­pli­quée de hié­rar­chies mul­ti­ples, dans les­quel­les la sub­jec­ti­vité et l’ima­gi­naire social sont cons­ti­tu­tifs des struc­tu­res du sys­tème-monde » [10].

Le lec­teur pressé ne verra pas malice dans tout ceci, c’est pour­tant déci­sif. La césure marxiste entre infra­struc­ture et super­struc­ture est incontour­na­ble à toute démar­che maté­ria­liste, qui s’appuie sur les pro­ces­sus maté­riels, eux-mêmes étant à la source des pro­ces­sus idéo­lo­gi­ques. En écrivant de telles choses, en abo­lis­sant la dis­tinc­tion entre struc­ture et super­struc­ture, Grosfoguel ne fait que sur­dé­ter­mi­ner le poids des idéo­lo­gies.

Tout ceci nous permet de déga­ger un trait saillant de ces cou­rants : leur méthode est Idéologique au sens marxiste du terme. Ce n’est pas sans raison que de nom­breux auteurs par­lent de sub­jec­ti­visme à propos des poli­ti­ques iden­ti­tai­res.

Et il n’est pas inu­tile de rap­pe­ler ce qu’affir­mait l’Idéologie Allemande :

« Chez les jeunes-hégé­liens, les repré­sen­ta­tions, idées, concepts, en un mot les pro­duits de la cons­cience, qu’ils ont eux-mêmes promue à l’auto­no­mie, pas­sent pour les chaî­nes réel­les des hommes au même titre qu’ils sont pro­cla­més comme étant les liens réels de la société humaine par les vieux-hégé­liens. Il va donc de soi que les jeunes-hégé­liens doi­vent lutter uni­que­ment contre ces illu­sions de la cons­cience. (...) Ils oublient seu­le­ment qu’eux-mêmes n’oppo­sent rien qu’une phra­séo­lo­gie à cette phra­séo­lo­gie (...) » [11].

On remar­quera aussi le peu d’atten­tion que por­tent ces auteurs à des ques­tions comme la régres­sion sociale, la finan­cia­ri­sa­tion et ses consé­quen­ces socia­les, etc. C’est aussi pro­fon­dé­ment signi­fi­ca­tif d’un cou­rant d’idées pure­ment idéo­lo­gi­que.

Il faut aussi dire un mot de cette fameuse « inter­sec­tion­na­lité », si en vogue dans les milieux intel­lec­tuels, et censée amen­der ces poli­ti­ques iden­ti­tai­res dans le sens de la prise en compte de la situa­tion des mino­ri­tés.

Selon les « spé­cia­lis­tes », cette concep­tion a émergé en réac­tion aux contra­dic­tions pro­pres aux mou­ve­ments « fémi­nis­tes » nord-amé­ri­cains, quoiqu’on pense par ailleurs de ces mou­ve­ments. On sait qu’aux USA (mais aussi en France), ces grou­pes sont de plus en plus éloignés du mou­ve­ment ouvrier. De plus en plus, ils reflè­tent les aspi­ra­tions d’une couche (petite-)bour­geoise, blan­che et éduquée – aux U.S.A., sou­vent proche du Parti Démocrate. C’est évidemment lié à la crise et au reflux du mou­ve­ment ouvrier, sur­tout des syn­di­cats. Bien sûr, cette appro­che sus­cite des résis­tan­ces : les fémi­nis­tes noires, confron­tées quo­ti­dien­ne­ment aux consé­quen­ces de la réac­tion sociale, de la misère et du racisme, n’y trou­vent pas leur compte. D’où le Black femi­nism.

On trou­vera de nom­breu­ses défi­ni­tions de cette « inter­sec­tion­na­lité ». Celle ci-des­sous permet de saisir l’ampleur de la ques­tion posée :

« L’inter­sec­tion­na­lité est d’abord une théo­rie cri­ti­que au sens où elle permet de for­mu­ler des inté­rêts nor­ma­tifs spé­ci­fi­ques, ceux de mino­ri­tés situées à l’inter­sec­tion des grands axes de struc­tu­ra­tion des iné­ga­li­tés socia­les et dont les inté­rêts ne sont pas repré­sen­tés par des mou­ve­ments sociaux » [12].

En fran­çais com­pré­hen­si­ble, ceci signi­fie que cette théo­rie per­met­trait de pren­dre en compte les spé­ci­fi­ci­tés des luttes de grou­pes igno­rés par les grands mou­ve­ments sociaux, par exem­ple les femmes noires ou les LGBT cata­lans.

Le socio­lo­gue A. Policar fait des remar­ques impor­tan­tes à ce sujet [13]. Il remar­que tout d’abord que pour pren­dre en compte ces spé­ci­fi­ci­tés, l’appro­che inter­sec­tion­nelle « se refu­se­rait à bâtir des caté­go­ries d’une trop grande géné­ra­lité (par exem­ple les femmes ou les Noirs) ». Ce qui signi­fie donc qu’une telle méthode s’inter­dit les ana­ly­ses de classe. Au final, à force de seg­men­ta­tion, cette inter­sec­tion­na­lité abou­ti­rait à se cen­trer sur l’indi­vi­dua­lité :

« Il ne s’agit dès lors plus de com­bat­tre les domi­na­tions à un niveau struc­tu­rel, mais à un niveau pure­ment indi­vi­duel : on devient aveu­gle aux méca­nis­mes sociaux qui les per­pé­tuent. Cela impli­que une sorte de réduc­tion des struc­tu­res aux indi­vidu.e.s, d’indi­vi­dua­li­sa­tion des rap­ports de domi­na­tion. On lutte contre les expres­sions de la domi­na­tion, qui n’en sont que les symp­tô­mes, au lieu de s’en pren­dre au sys­tème qui les pro­duit » [14].

Policar insiste par ailleurs sur les non-dits de cette fameuse appro­che, notam­ment

« la pro­pen­sion à pri­vi­lé­gier les ques­tions iden­ti­tai­res sur l’ana­lyse des struc­tu­res socia­les ».

St. Roza a d’ailleurs pro­cédé à une ana­lyse méti­cu­leuse du texte fon­da­teur de cette inter­sec­tion­na­lité [15] (celui K. Crenshaw), rela­tif aux vio­len­ces dont sont l’objet des grou­pes de femmes noires. Comme on l’ima­gine, les raci­nes socia­les de cette situa­tion sont sys­té­ma­ti­que­ment occultées.

Ladite méthode n’est donc pas si inno­cente. Son non-dit, c’est l’hos­ti­lité au marxisme qu’elle véhi­cule.

On sait que l’uni­ver­sa­lisme est le fon­de­ment du régime répu­bli­cain (bour­geois) établi en 1789. Cette phi­lo­so­phie poli­ti­que pré­co­nise d’accor­der à tout citoyen des droits iden­ti­ques, quel­les que soient ses par­ti­cu­la­ri­tés socia­les, cultu­rel­les ou reli­gieu­ses. Cet uni­ver­sa­lisme s’oppose donc aux iné­ga­li­tés et aux pri­vi­lè­ges, dont l’abo­li­tion fut votée par l’Assemblée cons­ti­tuante lors de la nuit du 4 août (1789). La Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen a consa­cré ce prin­cipe égalitaire que la France révo­lu­tion­naire puis napo­léo­nienne a ensuite concré­tisé, avec son fameux arti­cle I : « Les hommes nais­sent et demeu­rent libres et égaux en droits ».

Certes l’écart entre les inten­tions affi­chées et la réa­lité est incontes­ta­ble. Cet uni­ver­sa­lisme ne pou­vait s’émanciper de la société dans laquelle il bai­gnait. Les femmes, notam­ment ne béné­fi­ciè­rent que tar­di­ve­ment de l’appli­ca­tion de ces prin­ci­pes. Quant aux peu­ples colo­niaux, la voie de la citoyen­neté leur fut barrée. Il fau­drait aussi évoquer l’escla­vage, à propos duquel la République bour­geoise hésita lon­gue­ment.

Marx a aussi lon­gue­ment dis­cuté des limi­tes de cette émancipation poli­ti­que (qu’il dis­tin­guait de « l’émancipation humaine », l’expro­pria­tion du Capital) dans la Question Juive. Pour résu­mer, il ne sau­rait être ques­tion d’une émancipation autre que for­melle sans émancipation de la société bour­geoise. Mais ceci ne remet pas en cause le fait que l’« émancipation poli­ti­que » est un acquis démo­cra­ti­que, deman­dant à être défendu. Ce n’est pas pour rien que Marx et Engels vouaient une véri­ta­ble dévo­tion à la Révolution fran­çaise. Constatons que pour Engels :

« (…) l’Égalité est deve­nue le cri de guerre spé­cia­le­ment du pro­lé­ta­riat fran­çais » [16]

Mais nos déco­lo­niaux ne goû­tent guère ces valeurs. L.-G. Tin, ex-pré­si­dent du Conseil Représentatif des Associations Noires et proche de ce milieu, a récem­ment publié un texte car­ré­ment titré « L’impos­ture uni­ver­sa­liste ». A. M’bembe, décri­vant la pensée déco­lo­niale, ne dit pas autre chose :

« J’évoquerai pour com­men­cer la cri­ti­que, non pas de l’Occident sui gene­ris, mais des effets d’aveu­gle­ment et de cruauté induits par une cer­taine concep­tion – je dirais colo­niale – de la raison, de l’huma­nisme et de l’uni­ver­sa­lisme » [17].

« (…) à force de tenir pen­dant si long­temps le « modèle répu­bli­cain » pour le véhi­cule achevé de l’inclu­sion (…), l’on a fini par faire de la République une ins­ti­tu­tion ima­gi­naire et à en sous-esti­mer les capa­ci­tés ori­gi­nai­res de bru­ta­lité, de dis­cri­mi­na­tion et d’exclu­sion » [18].

Quant à l’uni­ver­si­taire M. Fatou-Niang, elle s’en donne aussi à cœur joie dans le recueil « Racismes en France » :

« La France de 2020 n’est pas celle de la III° République (…). Dans ce monde-là, l’uni­ver­sel est sur­dité, arro­gance (…). Sûr de son droit, cet uni­ver­sa­lisme bâillonne, occupe écrans et colon­nes de maga­zine, tout en criant à la dic­ta­ture des mino­ri­tés, à la ten­ta­tive d’assas­si­nat de la raison répu­bli­caine par les émotions iden­ti­ta­ris­tes (...). Ce com­mu­nau­ta­risme blanc qui n’annonce pas sa cou­leur est juge et partie ».

On voit qu’il n’y a rien d’outran­cier à décrire ce cou­rant comme hos­tile à l’uni­ver­sa­lisme, ethno-dif­fé­ren­cia­liste ou com­mu­nau­ta­riste – comme on voudra. Précisons à toutes fins utiles que cette défense de l’uni­ver­sa­lisme répu­bli­cain ne vaut pas pour ral­lie­ment à la V° République et ses ins­ti­tu­tions. La République que nous vou­lons reste la République Sociale, expro­priant le Capital. Mais il est clair qu’on n’avan­cera pas dans cette voie en se ral­liant au com­mu­nau­ta­risme de M’Bembe et autres !

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rap­pe­lons donc ce qu’est le com­mu­nau­ta­risme. La phi­lo­so­phe C. Kintzler a écrit un texte convain­cant sur le sujet. Pour elle, le com­mu­nau­ta­risme :

« consiste à ériger un groupe en agent poli­ti­que, à vou­loir pour lui des droits et des devoirs dis­tincts des droits et devoirs com­muns à tous. On peut donner comme exem­ple la reven­di­ca­tion de « cor­si­sa­tion des emplois » (...)

Le com­mu­nau­ta­risme poli­ti­que c’est l’offi­cia­li­sa­tion de la dif­fé­rence des droits : elle peut pren­dre le nom soft d’équité (« chacun et sur­tout cha­cune à sa juste place »), elle peut pren­dre le nom soft de « dis­cri­mi­na­tion posi­tive » ou d’ « accom­mo­de­ment rai­son­na­ble », mais il s’agit tou­jours d’établir des pri­vi­lè­ges et cor­ré­la­ti­ve­ment des han­di­caps. C’est la rup­ture de l’égalité des droits. » [19]

Ceci étant pré­cisé, l’uni­ver­sa­lisme défrise donc nos déco­lo­niaux. Ainsi M’Bembe se reven­di­que-t-il d’une « démo­cra­tie cos­mo­po­lite » cédant la place au « vieil uni­ver­sa­lisme ». Quant à Ajari, il dénonce :

« l’oppo­si­tion com­mode entre d’un côté des par­ti­cu­la­ris­mes iden­ti­tai­res néces­sai­re­ment réac­tion­nai­res ou bar­ba­res et, de l’autre, l’uni­ver­sa­lité sal­va­trice d’un sujet poli­ti­que ».

Pour en abou­tir à écrire que :

« la théo­rie cri­ti­que gagne­rait à cesser d’accor­der une valeur posi­tive par défaut à l’uni­ver­sel et, à l’inverse, une valeur néga­tive au par­ti­cu­lier ».

Il existe des pays où sévit ce com­mu­nau­ta­risme reven­di­qué par Ajari ou M’Bembe. En Angleterre, par exem­ple, existe une tra­di­tion juri­di­que remon­tant au XVIII° siècle et consis­tant à accor­der des déro­ga­tions à la loi ordi­naire à des indi­vi­dus en raison de leur reli­gion. Dit autre­ment l’égalité des citoyens face à la loi n’est pas un prin­cipe reconnu.

Et dans ce mer­veilleux pays :

« … les musul­ma­nes peu­vent exiger d’être soi­gnées par des femmes à l’hôpi­tal public. Piscines et clubs de sport pro­po­sent des horai­res amé­na­gés pour sépa­rer les sexes. Des ban­ques offrent des pla­ce­ments ou des prêts confor­mes à la loi isla­mi­que. Les avo­cats sont formés aux pré­cep­tes de l’islam pour les pro­cé­du­res civi­les et il existe plus de 80 tri­bu­naux offi­cieux appli­quant la charia dans le cadre de média­tion de liti­ges civils » [20].

Voilà ce qu’est en fait la « démo­cra­tie cos­mo­po­lite » que veu­lent nous vendre les com­mu­nau­ta­ris­tes.

Ce qu’en écrivent St. Beaud et G. Noiriel suffit à répon­dre aux cons­truc­tions com­mu­nau­ta­ris­tes :

« Depuis les débuts de la III° République, les conser­va­teurs ont tou­jours tenté de pré­sen­ter les ques­tions socia­les comme des pro­blè­mes d’iden­tité natio­nale. Ce qui est vrai­ment nou­veau dans le contexte poli­ti­que actuel, c’est la mar­gi­na­li­sa­tion de l’autre tra­di­tion répu­bli­caine, la tra­di­tion pro­gres­siste, défen­due, jusque dans les années 1980, par la gauche, mais aussi par une bonne partie du camp libé­ral. (...)

Cette tra­di­tion pro­gres­siste affirme dans le même temps que les repré­sen­tants du peuple doi­vent res­pec­ter l’auto­no­mie des citoyens et leur manière de vivre, car l’inté­gra­tion au sein de la com­mu­nauté natio­nale ne peut se faire à coups de baguette. Ce sont ces prin­ci­pes répu­bli­cains qui ont permis aux mil­lions d’immi­grants ins­tal­lés dans notre pays depuis un siècle de se fondre dans la société fran­çaise » [21].

De façon plus ou moins avouée, pour nombre d’inter­sec­tion­nels, la ques­tion des ques­tion, est celle des races.

En France, E. Fassin déjà cité fait figure de pré­cur­seur :

« Avec le 11-Septembre 2001 s’impose la thèse du ’conflit des civi­li­sa­tions’ (...) qui par­ti­cipe d’une racia­li­sa­tion du monde. Les reli­gions fonc­tion­nent désor­mais comme des caté­go­ries racia­les.

Les émeutes urbai­nes de la fin 2005 vont cris­tal­li­ser toutes ces évolutions et finir de racia­li­ser notre grille de lec­ture, par-delà les oppo­si­tions poli­ti­ques ».

Notons en pas­sant, même si ce n’est pas l’essen­tiel, cette étrange ten­ta­tive de pré­sen­ter « les reli­gions comme des caté­go­ries racia­les ». Tout ceci ne résiste évidemment pas à l’examen. Mais Fassin a besoin d’affir­mer cela pour jus­ti­fier son sui­visme vis-à-vis des obs­cu­ran­tis­tes, d’assi­mi­ler anti­ra­cisme (légi­time aux yeux de tous) et com­plai­sance envers la bigo­te­rie musul­mane (beau­coup moins légi­time, y com­pris à gauche).

Selon Fassin, la ques­tion raciale serait donc désor­mais déci­sive [22]. À l’heure où le capi­ta­lisme mon­dia­lisé jette par mil­lions des tra­vailleurs dans la misère et la pré­ca­rité par mil­lions, on a envie de dire : cha­peau l’artiste ! Il est vrai que ce pro­lé­ta­riat, silen­cieux, désor­mais peu orga­nisé, n’occupe pas les feux de la rampe. S’y inté­res­ser, tra­vailler à le redo­ter d’une repré­sen­ta­tion, c’est s’inté­res­ser à l’obscur…

En tout cas, au pro­lé­ta­riat indus­triel, cen­tral pour les marxis­tes des XIX° et XX° siè­cles, il fau­drait sub­sti­tuer les « raci­sés ».

« Les émeutes urbai­nes de la fin 2005 vont cris­tal­li­ser toutes ces évolutions et finir de racia­li­ser notre grille de lec­ture, par-delà les oppo­si­tions poli­ti­ques ».

« La racia­li­sa­tion qui pèse sur ces mino­ri­tés racia­les tra­verse la société tout entière ».

De même, l’uni­ver­si­taire pari­sienne N. Guerif, autre figure de « l’anti­ra­cisme poli­ti­que », défend des concep­tions ouver­te­ment racia­lis­tes dans le recueil « Racismes en France » :

« (…) il importe de pré­ci­ser qu’à l’aune de ce que la race est et fait, le social lui est tou­jours subor­donné, elle lui préexiste et le condi­tionne : la race fonde le social » [23].

« S’en tenir à une stricte expli­ca­tion par le social revient à aggra­ver la cécité à l’œuvre tout en tra­his­sant l’entre­prise de blan­chi­ment qui se joue en sous-main pour ne rien céder à la race qui sous-tend tout rap­port de pou­voir et tout rap­port social » [24].

Soit dit en pas­sant, on com­prend pour­quoi Foucault est une véri­ta­ble icône dans ce milieu. Les méca­nis­mes de domi­na­tion, l’oppres­sion : on est au cœur des pro­blé­ma­ti­ques fou­cal­dien­nes, de son oppo­si­tion au maté­ria­lisme marxiste. Comme l’écrit St. Roza :

« Foucault a incontes­ta­ble­ment sorti de l’ombre une série d’oppres­sions jusque- là rare­ment remar­quées (…) : l’inter­ne­ment psy­chia­tri­que, l’empri­son­ne­ment, l’homo­sexua­lité (…). En cela, ses recher­ches cons­ti­tuent une impor­tante source d’enri­chis­se­ment de cette réflexion. Toutefois, dans ses tra­vaux, les nou­vel­les figu­rent des domi­nés se sub­sti­tuent aux ancien­nes plutôt qu’elles ne s’y ajou­tent. On n’a pas suf­fi­sam­ment pris en consi­dé­ra­tion le fait que dans la phi­lo­so­phie fou­cal­dienne, la ques­tion de l’exploi­ta­tion et des iné­ga­li­tés socio-économiques, sans être tota­le­ment absente, est relé­guées à la péri­phé­rie de l’ana­lyse (...) » [25]

Inutile de dire, donc, que les tra­vaux de Foucault conver­gent avec ceux des uni­ver­si­tai­res qui se situent sur le ter­rain « déco­lo­nial », « inter­sec­tion­nel », etc.

On sait que les milieux com­mu­nau­ta­ris­tes se gar­ga­ri­sent d’avoir dégagé un nouvel anti­ra­cisme, dit « poli­ti­que ». De quoi s’agit-il vrai­ment ?

Historiquement, en France, l’anti­ra­cisme est apparu, en tout cas à une échelle de masse, avec l’affaire Dreyfus. Et jusqu’aux années 50, cet anti­ra­cisme, prin­ci­pa­le­ment porté par le MRAP, était foca­lisé sur la lutte contre l’anti­sé­mi­tisme. Durant cette décen­nie, les luttes de libé­ra­tions des peu­ples colo­ni­sés amè­nent les mou­ve­ments anti­ra­cis­tes à se préoc­cu­per de plus en plus du racisme dont sont l’objet les immi­grés, essen­tiel­le­ment ori­gi­nai­res d’Afrique - leur nombre passe de 15 % en 1962 à 42 % en 2009 [26] de la popu­la­tion immi­grée.

L’impor­tant est que jusqu’aux années 80, cet anti­ra­cisme se situait sur­tout dans le cadre de la gauche et du mou­ve­ment ouvrier, quelle que soit par ailleurs la poli­ti­que des gran­des orga­ni­sa­tions ouvriè­res - rap­pe­lons que PCF et SFIO sou­tin­rent très long­temps le colo­nia­lisme, l’Union Française. On se sou­vient des géné­ra­tions de mili­tants qui défen­daient le mot d’ordre de « Français-immi­grés, une seule classe ouvrière ! ». Cet anti­ra­cisme se situait dans la conti­nuité de la méthode de Marx :

« Le Conseil cen­tral (de la I° Internationale – NR) à Londres doit s’atta­cher tout par­ti­cu­liè­re­ment à éveiller dans la classe ouvrière anglaise la cons­cience que l’émancipation natio­nale de l’Irlande n’est pas pour elle une ques­tion abs­traite de jus­tice ou de sen­ti­ments huma­ni­tai­res, mais la condi­tion pre­mière de leur propre émancipation sociale ».

Marx tra­vaillait à la jonc­tion entre ouvriers anglais et irlan­dais, ce que nos déco­lo­niaux dénon­cent de nos jours comme de « l’anti­ra­cisme fra­ter­na­liste » (cette aver­sion dit tout).

A partir des années 80, la ques­tion immi­grée prend une acuité encore plus impor­tante, notam­ment avec la montée du lepé­nisme. C’est l’époque de SOS Racisme, orga­ni­sa­tion cana­li­sant l’anti­ra­cisme spon­tané de mil­lions de jeunes sur le ter­rain moral, avec les métho­des du show-biz, et en conni­vence avec le Parti Socialiste – Mitterrand est alors à l’Élysée. Les orga­ni­sa­tions anti­ra­cis­tes (avant tout le MRAP) sont quant à elles en recul, lar­ge­ment rin­gar­di­sées et subis­sant le sort du PCF qui com­mence alors son lent déli­te­ment, d’ailleurs accé­léré par l’épisode scan­da­leux du « bull­do­zer de Vitry », les cam­pa­gnes chau­vi­nes du type « Produisons fran­çais ! ».

C’est dans ce contexte qu’émerge le soit-disant anti-racisme poli­ti­que. Selon E. Fassin :

« Dans les années 2000, et en par­ti­cu­lier avec l’ère Sarkozy, on a davan­tage pris cons­cience du rôle des pou­voirs publics dans la pro­duc­tion de ces logi­ques struc­tu­rel­les (...). Sans doute l’État reven­di­que-t-il haut et fort son enga­ge­ment anti­ra­ciste ; il n’empê­che : la dimen­sion raciale des poli­ti­ques publi­ques nour­rit une racia­li­sa­tion de la société. C’est dans ce contexte que se déve­loppe un anti­ra­cisme poli­ti­que » [27].

On n’est évidemment pas obligé de suivre Fassin dans ses outran­ces ; à chacun d’appré­cier si on peut parler de « racia­li­sa­tion de la société »… Mais l’impor­tant est cet « anti­ra­cisme poli­ti­que » :

« Deux anti­ra­cis­mes s’affron­taient : d’un côté, les tenants de l’uni­ver­sa­lisme [28] ; de l’autre, les porte-parole des raci­sés. » [29].

« L’anti­ra­cisme poli­ti­que » est donc une concep­tion qui émerge en oppo­si­tion aux valeurs uni­tai­res du mou­ve­ment ouvrier et en s’appuyant sur une soit-disant racia­li­sa­tion de la société (le fameux « racisme d’État ») .

Son propos n’est d’ailleurs pas de ras­sem­bler les sala­riés, au-delà de leurs ori­gi­nes face aux gou­ver­ne­ments capi­ta­lis­tes, comme le défen­dait Marx. Il est de favo­ri­ser une soit-disant auto-orga­ni­sa­tion des « raci­sés », de divi­ser la classe ouvrière sur un axe eth­nico-racial. « La classe ouvrière noire est une classe en soi, dans le sens de Marx » écrit Ajari à propos du fon­da­teur du Socialisme scien­ti­fi­que, qui ne lui a pour­tant rien fait.

Et les cons­truc­tions rela­ti­ves à un soit-disant « pri­vi­lège blanc » se com­pren­nent aisé­ment dans ce contexte. Toujours selon Fassin :

« on parle aussi de blan­chité, qui est « moins une ques­tion d’épiderme que de posi­tion sociale et économique dans un contexte socio-his­to­ri­que donné ». C’est le pri­vi­lège du domi­nant » [30].

Le res­pon­sa­ble de l’oppres­sion des « raci­sés », c’est donc d’abord le « blanc », pas l’État, pas le Capital…

Là encore, par le plus grand des hasards, le cou­rant post­co­lo­nial tire ses ori­gi­nes des post­co­lo­nial stu­dies amé­ri­cai­nes. Rappelons quand même qu’à l’ori­gine de toutes ces stu­dies, il y a les tra­vaux de l’amé­ri­cano-pales­ti­nien E. Said qui dans sont livre l’Orientalisme (1978) ne ména­geait pas l’« euro­cen­trisme » marxien.

A. M’bembe, l’une des gran­des figu­res de ce cou­rant, assi­gne deux tâches à ce cou­rant :

« décons­truire les savoirs impé­riaux qui ont rendu pos­si­ble la domi­na­tion des socié­tés non euro­péen­nes » (ce qui rejoint les objec­tifs très dis­cu­ta­bles, car idéo­lo­gi­ques, que s’était donné Saïd),

et mener :

« la cri­ti­que de toutes les formes d’uni­ver­sa­lisme qui, hos­ti­les à la dif­fé­rence, et, par exten­sion à la figure d’Autrui, pré­ten­dent faire de l’Occident le mono­pole de la vérité et de l’humain » [31].

En clair, sous pré­texte d’exal­ter les dif­fé­ren­ces qui par­cou­rent une société, le post­co­lo­nia­lisme s’oppose au marxisme qui s’appuie lui-même sur l’uni­ver­sa­lisme des Lumières, avec notam­ment la cen­tra­lité des reven­di­ca­tions égalitaires.

En tout cas, arrivé en France, le post­co­lo­nia­lisme devient un thème de recher­che visant à « penser les arti­cu­la­tions colo­ni­sa­tion/immi­gra­tion », ce qui n’a rien de cri­ti­qua­ble. De même, appré­cier l’impact de la colo­ni­sa­tion sur les puis­san­ces (ex-)colo­nia­les est incontes­ta­ble­ment utile. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, les incontes­ta­bles pré­ju­gés dont sont l’objet noirs et magh­ré­bins sont indis­so­cia­bles du passé colo­nial de la France.

Tout le pro­blème est le résul­tat de ces recher­ches. Pour Fr. Vergès, « la France est lit­té­ra­le­ment une créa­tion de son Empire colo­nial » [32], ce qui fait écho aux posi­tions affir­mées par les « indi­gè­nes de la République », pour qui « la déco­lo­ni­sa­tion de la République reste à l’ordre du jour ! » [33]. Dans un arti­cle récent, L. Cukierman, de l’asso­cia­tion « Décoloniser les arts » s’inter­roge sans sour­ciller : « Y-a-t-il eu une réelle déco­lo­ni­sa­tion ? » [34] (on ima­gine sa réponse). Plus géné­ra­le­ment, l’école déco­lo­niale insiste sur la conti­nuité qui existe entre le sort des indi­gè­nes colo­niaux et celui des popu­la­tions immi­grées :

« selon la théo­rie déco­lo­niale, la ‘colo­nia­lité du pou­voir’ ne s’achève pas avec le colo­nia­lisme : au contraire elle se ren­force avec le ‘sys­tème monde’ dans le capi­ta­lisme moderne qui impose une clas­si­fi­ca­tion raciale-eth­ni­que des gens » [35]

Rappelons que l’une des tra­di­tions de la République en France, certes bour­geoise, est de ne pas recou­rir aux sta­tis­ti­ques eth­ni­ques – ce que dénon­cent tous les com­mu­nau­ta­ris­tes. Il est donc pour le moins piquant de voir nos com­mu­nau­ta­ris­tes dénon­cer « une clas­si­fi­ca­tion raciale-eth­ni­que des gens »…

On peut haus­ser les épaules face à ces outran­ces de cour d’école. Jusqu’à preuve du contraire les mani­fes­ta­tions indi­gé­nis­tes ne subis­sent pas le sort des mani­fes­tants algé­riens de 1961 ou 1945. Il est pour­tant cer­tain que l’obten­tion de droits poli­ti­ques plus ou moins larges selon le statut ne fait que mettre au pre­mier plan les iné­ga­li­tés socia­les (loge­ment, emploi) dont sont l’objet les habi­tants des ban­lieues ouvriè­res (et qui se sont accen­tuées au fil des ans et du déman­tè­le­ment des acquis sociaux). Mais la montée de ces iné­ga­li­tés frappe tous les tra­vailleurs, quelle que soit leur ori­gine, leur cou­leur de peau. Ce n’est pas le racisme, mais le capi­ta­lisme qui est en cause !

En tout cas, l’impor­tant est qu’encore une fois, ces « théo­ries » per­met­tent de divi­ser les tra­vailleurs entre « sou­chiens » et « indi­gè­nes » au lieu de tra­vailler à leur jonc­tion contre l’État capi­ta­liste et les patrons.

Au risque de heur­ter nos com­mu­nau­ta­ris­tes, il faut redire qu’il se trouve que la bour­geoi­sie fran­çaise a une tra­di­tion de rejet du racisme, insé­pa­ra­ble de l’uni­ver­sa­lisme au sein de son État.

« Le jaco­bi­nisme, c’est l’apogée dans la ten­sion de l’énergie révo­lu­tion­naire à l’époque de l’auto-émancipation de la société bour­geoise » [36].

Alors que la bour­geoi­sie amé­ri­caine avait cons­truit son État sur une base escla­va­giste, la révo­lu­tion fran­çaise émancipa les juifs, ouvrit la voie de l’abo­li­tion de l’escla­vage. De même, la théo­rie de la natio­na­lité for­mu­lée par Renan (1882) insiste-t-elle sur son carac­tère non racial. Certes, cette tra­di­tion n’a pas béné­fi­cié aux peu­ples colo­niaux, répu­tés « indi­gè­nes ». Mais chacun sait que parmi ceux qui béné­fi­ciaient de la citoyen­neté fran­çaise, les dis­cri­mi­na­tions ont tou­jours été limi­tées.

Pourtant, aux alen­tours des années 2010 appa­rut pour­tant l’étrange concept de « racisme d’État ». Et encore récem­ment, la socio­lo­gue Nacira Guénif évoquait un racisme ins­tallé « à tous les niveaux » de l’État. Admirons le sens de la nuance…

Évidemment, nombre d’intel­lec­tuels, pas tous de droite, réa­gi­rent, tant il était gro­tes­que de lais­ser croire qu’on pou­vait assi­mi­ler le régime de la V° République, aussi cri­ti­qua­ble fut-il, et l’État nazi ou celui de l’apar­theid (dans ces États, pour le coup, le racisme était effec­ti­ve­ment pré­sent « à tous les niveaux »). Encore une fois, chaque pays a son Histoire propre, et dans le cas fran­çais, les tra­di­tions pre­nant racine dans la Révolution res­tent pré­gnan­tes.

Nos déco­lo­niaux durent donc faire machine arrière. Un subtil dis­tin­guo appa­rut : le racisme d’État peut être pro­duit par un État « non raciste » - vous suivez tou­jours ? Et de tenter de nous convain­cre de ce racisme en s’appuyant sur les vio­len­ces poli­ciè­res, la laï­cité sco­laire (qu’ils abhor­rent – ayant décrété qu’il serait « raciste » d’être « isla­mo­phobe »), les dis­cri­mi­na­tions sco­lai­res… Bref, toute une série de situa­tions dont les raci­nes socia­les étaient soi­gneu­se­ment occultées.

Mais en toile de fond, il y a une concep­tion qui demeure. Il s’agit de tracer un paral­lèle entre la situa­tion des afro-amé­ri­cains et celle des popu­la­tions issues de l’ex-Union Française dans nos ban­lieues. La République bour­geoise serait donc partie d’un sys­tème global visant à infé­rio­ri­ser (cer­tains par­lent de colo­nia­lité).

Il n’en demeure pas moins qu’il est assez dif­fi­cile de faire croire que la déter­mi­na­tion des gou­ver­ne­ments Sarkozy, Hollande ou Macron est avant tout raciale (et non sociale). Pap N’diaye – qui n’aime guère passer pour un char­lot – leur répon­dit l’évidence en affir­mant que :

« Le “racisme d’État” sup­pose que les ins­ti­tu­tions de l’État soient au ser­vice d’une poli­ti­que raciste, ce qui n’est évidemment pas le cas en France. »

Il faut conclure.

On a vu que sous cou­vert d’anti-racisme, c’est bien à une offen­sive sys­té­ma­ti­que contre la théo­rie du mou­ve­ment ouvrier, le marxisme, qu’on a affaire. Cette offen­sive idéo­lo­gi­que se com­bine à une authen­ti­que poli­ti­que de divi­sion du monde du Travail. Le succès ren­contré par ces théo­ries dans une partie de la jeu­nesse, n’a rien de mys­té­rieux. L’effon­dre­ment en cours du mou­ve­ment ouvrier se paie au prix fort - la ten­ta­tion de rem­pla­cer le dur tra­vail de défense de la classe ouvrière par l’oppor­tu­nisme, la course aux bas­ques des « raci­sés » est réelle.

D’autre part, le rejet massif de ces menées est une aubaine pour Macron, Blanquer et les autres. On vient encore de le voir avec le vote de la loi sur le « sépa­ra­tisme » : le gou­ver­ne­ment pou­vait s’appuyer sur un pro­fond rejet des menées com­mu­nau­ta­ris­tes dans la société. Il est désor­mais aiguillonné par les sar­ko­zys­tes qui savent tout le béné­fice qu’ils peu­vent tirer de cette affaire (soli­di­fier la frange ouver­te­ment raciste de l’électorat de droite der­rière eux, au moins en partie). Précisons d’ailleurs que Macron et son équipe ne sont ni « anti­ra­cis­tes » ni « laï­ques ». Ainsi ont-ils géré l’affaire de la mos­quée de Strasbourg de façon à ce que l’infect statut concor­da­taire ne soit pas mis en cause.

Le drame est que les capi­tu­la­tions de seg­ments entiers du mou­ve­ment ouvrier ren­dent toute résis­tance très dif­fi­cile. Quand des diri­geants de gauche (au PCF ou au PS) se croient auto­ri­sés, au nom d’un légi­time rejet du com­mu­nau­ta­risme, à faire preuve de com­plai­sance envers Macron et sa clique (voir leur poli­ti­que lors du vote de la loi sur le « sépa­ra­tisme », incontes­ta­ble­ment liber­ti­cide), le combat pour résis­ter à la poli­ti­que de Macron est for­te­ment entravé.

En tout cas, la seule poli­ti­que pos­si­ble est celle d’une poli­ti­que de défense ouvrière comme telle, contre Macron et ses sbires autant que contre les com­mu­nau­ta­ris­tes – on a vu qu’il s’agit d’un cou­rant hos­tile au mou­ve­ment ouvrier.

Ce texte aura donc atteint son objec­tif s’il peut aider à convain­cre qu’il existe une voie pour résis­ter à Macron, Blanquer & Co sans s’ali­gner sur ces com­mu­nau­ta­ris­tes (et réci­pro­que­ment).

P. Morsu

18.IV.2021


[1Certains groupes communautaristes, sans l’ombre d’une preuve, ont tenté de faire croire à une manipulation du très droitier « observatoire du décolonialisme »...

[2E. Fassin : D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction (2015).

[3E. Drumont est le père de l’antisémitisme français.

[4Engels : Lettre à J. Bloch, 1890.

[5Marx : Manifeste du parti communiste.

[6D. Gaido, C. Frencia : A Clean Break” : Clara Zetkin, the Socialist Women’s Movement, and Feminism.

[7Chr. Delphy : Pour une théorie générale de l’exploitation (En finir avec la théorie de la plus-value), Mouvements n° 26 (2003)

[8Beaud-Noiriel : Race et sciences sociales, p. 227. Dans ce contexte, le « territoire » se réfère évidemment à la Nation.

[9Cette problématique est totalement absente du livre d’A. Davis pourtant titré « Femmes, race, classes  », ce qui en dit long...

[10R. Grosfroguel : Décoloniser les études postcoloniales et l’économie politique (2021).

[11Marx : Idéologie allemande.

[12A. Jaunait, S. Chauvin : Intersectionnalité (Internet).

[13A. Policar : l’inquiétante familiarité de la race.

[14A. Koechlin : la révolution féministe.

[15Kimberlé Crenshaw : Cartographies des marges (1991).

[16Fr. Engels : Anti-Dühring.

[17A. M’bembe : « Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? », Esprit, Dec. 2006.

[18A M’Bembe : la République et l’impensé de la « race ».

[19C. Kintzler : Mythes antirépublicains, laïcité et communautarisme. Site mezetulle.net.

[20Le Figaro, 20.I.2015.

[21St. Beaud, G. Noiriel : Les nouveaux parias de la République – Le Monde, 3.XI.2005.

[22Voir AOC, 22.II.2021.

[23N. Guerif : Aux sources du racisme d’État, in Racismes de France, p. 141.

[24Idem, p. 142.

[25St. Roza : la gauche contre les Lumières ?, p. 42.

[26Le nombre total d’immigrés ayant grosso modo doublé durant ces années.

[27Éric Fassin : « L’antiracisme en voit de toutes les couleurs », L’Humanité, 8.I.2016.

[28Marxiste, l’auteur de ces lignes se revendique hautement de l’universalisme. Voir par exemple la préface d’Engels à Socialisme utopique et socialisme scientifique de 1892.

[29Éric Fassin : « Politiques de l’antiracisme ».

[30E. Fassin : Politiques de l’antiracisme, 2019.

[31A. M’bembe : la République et l’impensé de la « race ».

[32fr. Vergès : Un féminisme décolonial (p.18).

[33Manifeste des Indigènes de la République, 2005.

[34L. Cukierman et al.  : « À propos des « pièges de l’identitarisme » (Mediapart).

[35Voir O. Galland : L’obsession identitaire et la question des discriminations (site teleos.eu).

[36Trotsky : Nos tâches politiques (1904).