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Universalisme ?

par Denis COLLIN, le 6 juin 2021

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Face à l’offen­sive du racia­lisme et du dif­fé­ren­tia­lisme prônés par les grou­pes de la mou­vance dite « déco­lo­niale » ou « woke », on se contente bien sou­vent de reven­di­quer l’uni­ver­sa­lisme et la laï­cité. C’est évidemment utile, mais fina­le­ment peu effi­cace. En effet, l’uni­ver­sel comme tel est une abs­trac­tion et l’uni­ver­sa­lité du genre humain n’existe effec­ti­ve­ment que dans la par­ti­cu­la­rité des diver­ses formes d’orga­ni­sa­tions socia­les, famil­les, nations, grou­pes reli­gieux, etc.

L’invo­ca­tion de l’uni­ver­sel semble de prime abord par­fai­te­ment légi­time. Il y a une espèce humaine et une seule, et rien de jus­ti­fie­rait que l’on puisse trai­ter les humains dif­fé­rem­ment sui­vant leur cou­leur de peau, leurs carac­tè­res ou leurs ori­gi­nes. De cette pro­po­si­tion on peut tirer que les hommes pos­sè­dent tous des droits du seul fait qu’ils sont hommes, que la liberté de cons­cience est un droit invio­la­ble et qu’une démo­cra­tie laïque est le régime poli­ti­que le plus apte à incar­ner ces droits de l’homme, et du citoyen, doit-on immé­dia­te­ment ajou­ter. Sur ce sujet, beau­coup de bonnes choses ont été écrites et je n’ai nulle envie de broder là-dessus. Mais si l’on veut penser non pas de belles abs­trac­tions, mais le réel lui-même, il est néces­saire de faire son droit à la par­ti­cu­la­rité.

En effet, cette pro­cla­ma­tion uni­ver­selle des droits de l’homme est une expres­sion par­ti­cu­lière de l’his­toire humaine. L’homme uni­ver­sel est l’homme d’un type d’orga­ni­sa­tion sociale qui est apparu en Europe à la fin du Moyen Âge et qui s’est déve­loppé dia­lec­ti­que­ment au cours des cinq der­niers siè­cles, disons depuis l’expan­sion euro­péenne sur toute la pla­nète jusqu’à la phase actuelle, que je pro­pose d’appe­ler, à la suite de Diego Fusaro, « capi­ta­lisme absolu ». On peut certes voir dans les décla­ra­tions amé­ri­caine et fran­çaise de la fin du XVIIIe siècle un achè­ve­ment, la com­mu­nauté humaine enfin réa­li­sée par la reconnais­sance des indi­vi­dus comme sujets de droit. Et de ce point de vue, Kant est bien le grand phi­lo­so­phe alle­mand de la Révolution fran­çaise. Mais, pas plus qu’on ne peut croire un homme sur ce qu’il dit de lui-même, on ne peut croire une époque his­to­ri­que sur la repré­sen­ta­tion qu’elle s’est donnée d’elle-même. L’homme dont il est ques­tion dans la Déclaration des droits de 1789 n’est nul­le­ment l’homme réel­le­ment exis­tant, l’homme qui vit en société dans des rap­ports sociaux com­plexes, et qui dépend de ces rap­ports sociaux pour vivre. C’est l’homme abs­trait, l’homme privé de toute qua­lité spé­ci­fi­que, un homme évidé de tout ce qui fait un homme et qu’on pré­sente comme por­teur de droits ina­lié­na­bles qu’il tient de la nature, c’est-à-dire de sa nais­sance : « les hommes nais­sent et demeu­rent libres et égaux en droits ». Les riches comme les pau­vres ont un droit égal à cou­cher sous les ponts ! L’homme de la décla­ra­tion est bien, comme le dit Marx, le bour­geois égoïste, et per­sonne d’autre !

Encore une fois, cette décla­ra­tion de 1789 est un immense pro­grès, mais elle est loin de l’achè­ve­ment de l’his­toire. La caté­go­rie de l’uni­ver­sel y est encore abs­traite, c’est-à-dire sépa­rée de toutes ses déter­mi­na­tions. Quand Burke se moque des Français de la Révolution, en disant qu’il ne connaît pas l’homme, mais seu­le­ment le Français ou l’Anglais, il n’a pas tout à fait tort. L’homme est être géné­ri­que, comme le disait Marx, parce que chaque humain se rap­porte à la tota­lité de la nature — le corps non orga­ni­que de l’homme — et parce que son acti­vité pro­duc­tive, son tra­vail, a valeur uni­ver­selle : il pro­duit pour n’importe quel homme et non pas spé­ci­fi­que­ment pour lui-même. Une fois ce point acquis, l’uni­ver­sa­lité (ou la géné­ri­cité) de l’homme doit être spé­ci­fiée, l’uni­ver­sel pour deve­nir un uni­ver­sel concret. L’homme est non plus une abs­trac­tion, mais un indi­vidu vivant, c’est, par exem­ple, l’ouvrière cou­tu­rière de 20 ans, Mary-Ann Walkley, morte par excès de tra­vail, dont Marx rap­porte l’his­toire dans le livre I du Capital, l’indi­vidu sin­gu­lier, l’indi­vidu qui souf­fre et non plus l’homme en géné­ral. L’uni­ver­sa­lité de l’homme ne peut être réa­li­sée que dans une société com­mu­niste débar­ras­sée de l’exploi­ta­tion de l’homme, une société où l’on pourra donner à chacun selon ses besoins et où chacun don­nera selon ses capa­ci­tés. Sur l’impor­tance de l’indi­vidu vivant opposé à cette abs­trac­tion idéa­liste de l’homme, je me contente de ren­voyer à mon livre sur La théo­rie de la connais­sance chez Marx (L’Harmattan, 1996).

Prenons encore le pro­blème autre­ment. L’indi­vidu sin­gu­lier appar­tient au genre humain, il est donc en lui-même « uni­ver­sel ». Mais cette uni­ver­sa­lité sup­pose toute une série de média­tions. Chacun se rap­porte au genre par la média­tion d’autres humains. Le genre humain pour le petit enfant, c’est d’abord sa mère et son père, repré­sen­tants de cette dua­lité de l’huma­nité, homme-femme. Le sin­gu­lier existe dans cette com­mu­nauté par­ti­cu­lière, fondée sur les liens fami­liaux. Il devient vrai­ment indi­vidu quand il accède pour son propre compte à la société civile, c’est-à-dire quand les liens fami­liaux se dis­sol­vent, mais cette inser­tion dans la société civile demande à son tour un dépas­se­ment vers une unité fondée non plus sur les accoin­tan­ces natu­rel­les de la famille, mais sur le droit et l’his­toire, et cette unité est l’État qui s’iden­ti­fie au cadre de la nation. La nation est la média­tion entre la natu­ra­lité d’un indi­vidu qui n’existe pas encore pour lui-même (il existe comme membre de la famille) et l’uni­ver­sa­lité du genre humain qui a besoin d’une exis­tence sub­stan­tielle. De ce point de vue, on peut donner raison à Burke : il y a des Français et des Anglais et non l’homme en géné­ral et chaque nation a son carac­tère propre, son génie propre. Les Allemands ne sont pas et ne seront jamais des Français qui par­lent alle­mand !

Lorsqu’on se pénè­tre bien de cette dia­lec­ti­que de l’uni­ver­sel, du par­ti­cu­lier et du sin­gu­lier, on com­prend mieux pour­quoi il est impos­si­ble d’appli­quer des « recet­tes » géné­ra­les à des nations par­ti­cu­liè­res. On le mesure avec la pré­ten­due « cons­truc­tion euro­péenne » : on peut adop­ter la mon­naie alle­mande (rebap­ti­sée « euro ») et parler l’anglais de voyage comme sabir euro­péen, on ne peut rabo­ter les his­toi­res sin­gu­liè­res des nations euro­péen­nes ! Et encore, les Européens ont en partie une his­toire com­mune et ont par­tagé pen­dant de nom­breux siè­cles la même reli­gion. De plus, ils ont, et depuis long­temps, en raison même de leur chris­tia­nisme, adopté le prin­cipe de la liberté de cons­cience, dont les pro­dro­mes peu­vent être entre­vus dans la « paix d’Augsbourg » où l’on adopte le prin­cipe « cujus regio, ejus reli­gio » pour mettre fin aux guer­res entre prin­ci­pau­tés et royau­mes appar­te­nant au « Saint Empire romain ger­ma­ni­que ». Tout ceci permet de com­pren­dre pour­quoi il n’existe pas de nation euro­péenne, ni aujourd’hui ni dans un terme pré­vi­si­ble. Et, a for­tiori, un État mon­dial est une dan­ge­reuse utopie, comme Kant l’avait déjà perçu, en dépit des pers­pec­ti­ves avan­cées dans l’Idée d’une his­toire uni­ver­selle au point de vue cos­mo­po­li­ti­que.

Nous pou­vons donc mieux saisir les dif­fi­cultés qui nais­sent de la coexis­tence sur un même ter­ri­toire de tra­di­tions natio­na­les dif­fé­ren­tes, voire oppo­sées. Le mul­ti­cultu­ra­lisme porté notam­ment par les Anglo-saxons — en phi­lo­so­phie par des gens comme Charles Taylor — est spé­ci­fi­que­ment… anglo-saxon et trouve son ancrage dans des his­toi­res natio­na­les par­ti­cu­liè­res. Ni le Royaume-Uni, ni le Canada ne se pen­sent comme des nations. Le Royaume-Uni est une union de nations sous une même cou­ronne royale — l’Écosse, le Pays de Galles et l’Angleterre, sans oublier ce qui reste d’Irlande sous la cou­ronne. Le Canada est une fédé­ra­tion confron­tée aux reven­di­ca­tions indé­pen­dan­tis­tes du Québec. L’exis­tence du Commonwealth, toute for­melle qu’elle semble aujourd’hui, a impré­gné les esprits d’une cer­taine repré­sen­ta­tion de l’espace poli­ti­que, fai­sant coexis­ter des peu­ples qui n’ont jamais voca­tion à former un peuple. On pour­rait évidemment lier cette concep­tion poli­ti­que à une concep­tion ancrée dans les struc­tu­res pro­fon­des de la men­ta­lité anglaise qui n’est en rien égalitariste. La per­sis­tance d’ins­ti­tu­tions aussi archaï­ques que la cham­bre de Lords, l’étrangeté que repré­sente pour nous l’ins­ti­tu­tion monar­chi­que, la sélec­tion par la nais­sance en vigueur de fait dans les uni­ver­si­tés pres­ti­gieu­ses, tout cela est la base du mul­ti­cultu­ra­lisme et fait de ce monde un monde qui nous est radi­ca­le­ment étranger. Les États-Unis sont un cas dif­fé­rent. Ils sont dès le départ une nation : « We are the people », dit la décla­ra­tion d’indé­pen­dance. L’unité est affir­mée dans la devise : « E plu­ri­bus unum ». Les États-Unis sont tolé­rants, mais il vaut mieux croire au Dieu de la Bible, se penser comme la nation élue, celle qui a une « des­ti­née mani­feste » et croire au « rêve amé­ri­cain ». Le vigou­reux débat entre fédé­ra­lis­tes et anti-fédé­ra­lis­tes dans les pre­miè­res années qui sui­vent l’indé­pen­dance témoi­gne de cette volonté de cons­truire une nation répu­bli­caine. Aujourd’hui, l’une des plus impor­tan­tes revues de la gauche amé­ri­caine s’appelle Jacobin. On peut, sans doute, affir­mer qu’en dépit de leur bon­dieu­se­rie, la concep­tions poli­ti­ques amé­ri­cai­nes sont plus pro­ches de la tra­di­tion fran­çaise que de celle du Royaume-Uni. Du reste, sous une forme qui nous semble un peu affa­die la répu­bli­que amé­ri­caine est sépa­rée des églises et pra­ti­que une cer­taine forme de laï­cité. La France, quant à elle, est assi­mi­la­trice et cen­tra­li­sa­trice, depuis bien avant la République. Jean-François Colosimo (La reli­gion fran­çaise. Mille ans de laï­cité. Éditions du Cerf) fait remon­ter la laï­cité à la fran­çaise à l’Ancien régime et aux rela­tions très par­ti­cu­liè­res que la monar­chie capé­tienne avait établie avec l’Église. Le noyau cen­tral de la France est, du point de vue des struc­tu­res fami­lia­les, libé­ral et égalitaire, jusqu’à la manie — qui­conque connaît un peu l’his­toire rurale le sait. L’Allemagne est encore un autre cas : elle s’essaie depuis la fin de la Seconde Guerre mon­diale au mul­ti­cultu­ra­lisme, mais n’y par­vient guère pour des rai­sons que l’on pour­rait détailler.

Chaque nation a ses traits par­ti­cu­liers, ses pro­pres façons de voir les choses et il serait absurde de vou­loir cal­quer ce qui a bien réussi à l’un sur les autres. La seule Europe pos­si­ble est une confé­dé­ra­tion de peu­ples sou­ve­rains. Mais il fau­drait être sot pour vou­loir impo­ser la laï­cité aux Allemands… ou le fédé­ra­lisme alle­mand aux Français ! On peut être en désac­cord radi­cal avec l’iné­ga­li­ta­risme anglais et admi­rer ce peuple cou­ra­geux et fier qui fait de sa liberté une valeur suprême. Certes, dans cha­cune de ces nations, on retrouve les mani­fes­ta­tions de l’esprit uni­ver­sel. Pour un phi­lo­so­phe, Hobbes ou Rousseau ne se dif­fé­ren­cient pas par leur natio­na­lité ! Mais le gene­vois Rousseau ne conçoit pas les choses de la même façon que l’Anglais qui vient de voir son pays déchiré par une révo­lu­tion et une guerre civile cruel­les. Le pre­mier est citoyen d’un petit canton et le second citoyen d’une puis­sance mari­time qui com­mence s’affir­mer sur toute la sur­face de la pla­nète… L’uni­ver­sel vit dans le par­ti­cu­lier, par le par­ti­cu­lier.

Chaque nation a son iden­tité, ses maniè­res de vivre pro­pres. Dire que la nation n’a pas besoin d’iden­tité, c’est la réduire à une sub­di­vi­sion admi­nis­tra­tive arbi­traire. Que les fana­ti­ques de l’UE qui incar­nent l’oli­gar­chie hors sol sou­tien­nent cette posi­tion, ce n’est pas vrai­ment étonnant. Le capi­tal mon­dia­lisé détruit la nation comme il détruit toute com­mu­nauté humaine. La défense des iden­ti­tés natio­na­les est partie pre­nante de la lutte contre le capi­ta­lisme. Inversement, le déli­te­ment de la nation, le sou­tien au nom de la laï­cité (eh, oui !) aux orga­ni­sa­tions reli­gieu­ses notam­ment isla­mi­ques est le meilleur appui dont puis­sent rêver les repré­sen­tants du capi­tal finan­cier. Il est également évident qu’on ne peut défen­dre la laï­cité au nom d’un uni­ver­sa­lisme abs­trait. Pour ce qui nous concerne, nous Français, la laï­cité est une com­po­sante de notre iden­tité natio­nale, de notre égalitarisme fon­cier et elle est assi­mi­la­trice — inu­tile de se cacher der­rière son petit doigt. Si tu vas à Rome, fais comme les Romains. Si tu viens en France pour y faire ta vie, fais comme les Français. Parle fran­çais, mange avec les Français et marie-toi avec eux. Et comme chan­tait Maurice Chevalier, « tout cela ça fait d’excel­lents fran­çais ».

Denis Collin — 1er mai 2021

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