Accueil > Actualité > Attention au crash médical

Attention au crash médical

par Jean-Louis ERNIS, le 10 juin 2021

Enregistrer au format PDF

A l’allure où vont les choses, dans moins de dix ans, nos socié­tés qua­li­fiées de moder­nes seront com­plè­te­ment déshu­ma­ni­sées. Aujourd’hui, pas un pro­blème posé à notre quo­ti­dien ne trouve d’autres répon­ses, de la part des poli­ti­ques, que la com­mu­ni­ca­tion digi­tale, la numé­ri­sa­tion, les pla­te­for­mes, etc. etc.
Ainsi, la solu­tion à l’anxio­gène pro­blème des déserts médi­caux pas­se­rait par la Téléconsultation. Même si ce moyen moderne ne doit pas être rejeté d’emblée, il doit être sérieu­se­ment enca­dré. De toute façon, il ne peut être la réponse à la pénu­rie de méde­cins.
De manière excep­tion­nelle, tout au moins décla­rée comme telle, du fait du COVID, le Gouvernement avait élargi le rayon d’action de la Téléconsultation, au-delà du dépar­te­ment. Comme l’indi­que l’adjec­tif « excep­tion­nel », cette période devait avoir une fin et donc retrou­ver son rayon d’action dépar­te­men­tal. Mais ceci ne semble pas être du goût de la séna­trice LREM de l’Eure, Nicole Duranton, qui a saisi le Ministre de la Santé pour faire tomber le péri­mè­tre dépar­te­men­tal. En agis­sant ainsi, la par­le­men­taire de l’Eure ouvre la boîte de Pandore.

Dans la période pré­cé­dant le COVID, pour obte­nir les rem­bour­se­ments de la Sécurité Sociale, la Téléconsultation devait res­pec­ter deux cri­tè­res :

1) Etre réa­li­sée, sauf excep­tion, entre le patient et son méde­cin trai­tant.

2) Ne pas être pra­ti­quée au-delà des 12 mois après une consul­ta­tion phy­si­que du patient par son méde­cin trai­tant.

Ces deux cri­tè­res avaient et ont pour inté­rêt d’éviter des déri­ves :

 Multiplier les Téléconsultations sans examen phy­si­que régu­lier.
 Transformer la Téléconsultation médi­cale en véri­ta­ble super­mar­ché de la santé.

En effet, depuis plu­sieurs années « le tou­risme médi­cal », notam­ment pour la spé­cia­lité den­taire, se déve­loppe à bas bruit avec des pays de l’Europe de l’Est et du Maghreb. Au cours des der­niè­res années, concer­nant la méde­cine géné­rale, la France a tenté de séduire des méde­cins étrangers à venir s’ins­tal­ler dans l’hexa­gone. Sans grand succès.
Ainsi, les inté­gris­tes du digi­tal ima­gi­nent des consul­ta­tions en dis­tan­ciel, et comme semble le sug­gé­rer la séna­trice Duranton, quelle que soit la dis­tance. Avec les sacro-sain­tes règles euro­péen­nes de la libre cir­cu­la­tion en tout genre, il serait ainsi pos­si­ble de consul­ter à dis­tance un pra­ti­cien esto­nien, bul­gare, hon­grois, slo­vène ... et pour­quoi pas chi­nois.

De fait, nos socié­tés du 21ème siècle feraient leur la fameuse tirade« Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi » Sauf qu’en matière de santé, les dan­gers sont gran­dis­si­mes pour les patients et vous devi­nez peut-être les­quels !
Même avec des règles dépar­te­men­ta­les, la Téléconsultation ne réglera pas le pro­blème des déserts médi­caux. Pourquoi ?
L’immense majo­rité des méde­cins géné­ra­lis­tes expli­quent que leur acti­vité est sur­boo­kée.
Prenons l’exem­ple d’un pra­ti­cien qui consulte 9 H par jour. A raison de 25 à 30 patients consul­tés quo­ti­dien­ne­ment, cela fait entre 125 à 150 per­son­nes exa­mi­nées par semaine. Il semble évident qu’il n’y ait plus d’espace libre pour la Téléconsultation.

Voilà pour la dis­po­ni­bi­lité.

Voyons main­te­nant la manière de pra­ti­quer.

Le méde­cin est dans son cabi­net, face à son écran, OK.

Pour le patient, c’est un peu plus com­pli­qué !
 Soit on met à sa dis­po­si­tion une cabine de Téléconsultation en libre-ser­vice (style pho­to­ma­ton) ! Qui inves­tit dans cet équipement ? Les col­lec­ti­vi­tés loca­les ? Un grou­pe­ment de méde­cins ? Qui assure le fonc­tion­ne­ment, la main­te­nance ?
 Soit on ins­talle des cabi­nets de Téléconsultations pour­vus de per­son­nel soi­gnant qua­li­fié.

Qui prend en charge :
 l’inves­tis­se­ment du cabi­net ?
 la main­te­nance et l’entre­tien du cabi­net ?
 le recru­te­ment, la rému­né­ra­tion du per­son­nel ?

On voit bien que la Télémédecine n’est pas la solu­tion aux déserts médi­caux.
De plus, quid de l’examen du corps ? Par ailleurs, les géné­ra­lis­tes expli­quent qu’ils ont besoin également de connaî­tre le contexte moral dans lequel évolue le patient ou la patiente, fami­lial, pro­fes­sion­nel, etc. pour soi­gner la patho­lo­gie. A ce jour, les seuls exem­ples donnés en pâture sont ceux exer­cés dans des mai­sons de retrai­tes, là où l’équipement est facile à ins­tal­ler et où du per­son­nel qua­li­fié est pré­sent.
Quelques expé­rien­ces sont également ten­tées dans des hôpi­taux ruraux. La seule solu­tion passe par l’ins­tal­la­tion de méde­cins géné­ra­lis­tes là où il en manque et pas seu­le­ment en zone rurale. Hélas, les jeunes méde­cins ne sont pas enclins à s’ins­tal­ler en zones rura­les, pour de bonnes et par­fois de mau­vai­ses rai­sons.
Au cours du quin­quen­nat de Nicolas Sarkozy, il avait été tenté d’ins­tau­rer un maillage d’établissements de méde­cine géné­rale comme cela existe pour les phar­ma­cies d’offi­cine. Mais les syn­di­cats ou asso­cia­tions d’étudiants en méde­cine firent savoir qu’il était hors de ques­tion de subir des dik­tats en matière d’ins­tal­la­tion.
Dans cette même période, les jeunes méde­cins expli­quaient ne plus vou­loir exer­cer de manière isolée. Ce mes­sage fut entendu par de nom­breu­ses col­lec­ti­vi­tés loca­les qui cons­trui­si­rent des mai­sons médi­ca­les ou autres mai­sons de santé plu­ri­dis­ci­pli­nai­res. Aujourd’hui, l’ensem­ble du ter­ri­toire natio­nal est pra­ti­que­ment doté de ce genre d’établissement. Ce n’est pas pour autant que des méde­cins les rejoi­gnent !

Il faut donc cher­cher ailleurs la solu­tion.

En 2017, en vue de pré­pa­rer une loi pour régle­men­ter l’entrée à l’Université, une étude par­le­men­taire révé­lait de cruel­les véri­tés sur la vie étudiante.
Pour une année uni­ver­si­taire, le budget moyen pour un étudiant était de 11.000 € (loge­ment – nour­ri­ture – santé – frais uni­ver­si­tai­res) L’aide publi­que maxi­male était de 555 € men­suels sur 10 mois. Les étudiants vic­ti­mes de cette situa­tion sont issus de famil­les d’ouvriers, d’employés et de pro­fes­sions inter­mé­diai­res. Cela oblige 73 % d’entre eux à avoir une acti­vité sala­riée, dont la moitié à mi-temps et un tiers à temps com­plet. En 2017, cette situa­tion s’était aggra­vée de 10 points, com­pa­ra­ti­ve­ment à la géné­ra­tion pré­cé­dente. Au final, un étudiant sur cinq vit sous le seuil de pau­vreté. Comment étudier serei­ne­ment dans de telles condi­tions ?

A cela s’ajoute l’insa­lu­brité et l’exi­guïté des rési­den­ces uni­ver­si­tai­res. Cette situa­tion ne s’est pas amé­lio­rée, au contraire, car le Président Macron a dû consi­dé­rer que la situa­tion sociale était tel­le­ment géné­reuse qu’il a sup­primé 5 € à tous les béné­fi­ciai­res de l’Allocation pour le Logement. Ainsi, si l’on veut appor­ter une solu­tion dura­ble au pro­blème des déserts médi­caux, il faut s’adres­ser aux 73 % d’étudiants qui ne peu­vent étudier serei­ne­ment, faute de temps dis­po­ni­ble consa­cré exclu­si­ve­ment aux études supé­rieu­res.

Dénoncer une situa­tion sans pro­po­ser des éléments de solu­tion me pares­sant peu cré­di­ble, voilà vers quoi il fau­drait se tour­ner. Il fau­drait créer une offre d’aide pécu­niaire pour les étudiants en pré­ca­rité sociale, assu­rée par l’Etat pour toute la période d’études. En contre­par­tie, l’étudiant béné­fi­ciaire s’enga­ge­rait à accep­ter l’un des postes vacants de méde­cins géné­ra­lis­tes ou de spé­cia­lis­tes qui lui serait pro­posé à l’issue de ses études, pour une période fixée par la loi.
Ce sys­tème existe déjà dans la Fonction Publique de l’Etat, il pour­rait servir d’exem­ple.
Il va de soi que ce sys­tème ne serait uti­lisé que pour les zones défi­ci­tai­res. Pour ce qui est de la pres­crip­tion médi­cale, elle res­te­rait, bien évidemment,une exclu­si­vité du pra­ti­cien en vertu du « Serment d’Hippocrate » Hélas, les poli­ti­ques, toutes ten­dan­ces confon­dues, ne sem­blent pas enclins à ini­tier cette démar­che.

Seul le numé­ri­que a grâce à leurs yeux. Or, la Téléconsultation n’a pas été inven­tée pour amé­lio­rer la poli­ti­que de santé, mais pour tenter de pal­lier la carence du sys­tème économique et socié­tal.

Sans une forte mobi­li­sa­tion de la popu­la­tion, rien de concret et d’effi­cace ne se fera.

Attention au crash médi­cal !!!

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.