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RN : Moissac, PACA, les Justes et Cayla

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 2 juillet 2021

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2020 : La com­mune de Moissac élit un maire RN (47% au pre­mier tour, 62% au second tour)

2021 : Le canton de Moissac élit un binôme RN. Au second tour, score sans appel : 62% et 65% sur la com­mune de Moissac. Au pre­mier tour Romain Lopez devient une ano­ma­lie dans le Sud-Ouest.

Que nous apprend cette situa­tion concrète sur sa stra­té­gie et celle de ses oppo­sants ?

Moissac dont j’étudie l’his­toire depuis qua­rante ans [1], est une petite ville connue mon­dia­le­ment pour son cloî­tre [2]. Politiquement elle était une com­mune radi­cale dans un dépar­te­ment radi­cal jusqu’à avoir long­temps un maire PS issu du PSU.

La stra­té­gie de Romain Lopez

La stra­té­gie du RN essaie de faire évoluer celle du FN depuis 1984 : seul contre tous et tous contre lui. Un parti à la fois contre la droite et contre la gauche que J-M Le Pen avait sym­bo­lisé par la for­mule : non à la bande des quatre (PCF-PS-Centre-Droite).

Dans aucune démo­cra­tie aucun parti ne gagne seul, en consé­quence le FN puis le RN s’est condamné à vivre dans l’oppo­si­tion, une stra­té­gie limi­tée, mais de ce fait solide.

Romain Lopez atta­ché par­le­men­taire de Marion-Maréchal Le Pen prône depuis long­temps l’union des droi­tes, leçon que cette der­nière a tiré de son expé­rience en PACA et qu’il a trans­planté à Moissac où il est his­to­ri­que­ment implanté. Son succès est-il la preuve du bien fondé de cette posi­tion : un RN à droite donc contre la gauche ?

Il se trouve que le même jour les élections régio­na­les à Moissac don­nent au le RN seu­le­ment 43% au second tour, au coude à coude avec la gauche. Avec 65% Lopez démon­tre donc qu’il est capa­ble d’unir bien au-delà du RN ! (20% de plus !) Laissons les pour­cen­ta­ges pour regar­der le nombre de voix RN : régio­na­les 1540 voix, dépar­te­men­ta­les 2391.

Inversement la gauche fait 1527 aux régio­na­les et seu­le­ment 1240 aux dépar­te­men­ta­les avec un binôme dont le can­di­dat PRG est très connu car ancien pré­si­dent de l’inter­com­mu­na­lité, où il est à pré­sent vice pré­si­dent aux finan­ces. Notons cepen­dant qu’aux régio­na­les il y avait trois listes et seu­le­ment deux binô­mes aux can­to­na­les.

Ce succès inter­vient au moment même où le RN subit un échec his­to­ri­que réel aussi dans le dépar­te­ment de Lopez, le Tarn-et-Garonne : il y avait deux élus sor­tants au Conseil régio­nal et il n’en reste qu’un. Le diri­geant his­to­ri­que de ce parti perd son poste de conseiller muni­ci­pal de Montauban en 2020 et de conseiller régio­nal en 2021. Romain Lopez n’a jamais caché que loca­le­ment son modèle est Brigitte Barèges maire LR de Montauban qui, à un moment, pensa s’unir avec Robert Ménard pour une liste aux Régionales dont un son­dage leur don­nait 16% (mais on sait la valeur limi­tées des son­da­ges). Puis elle a été condam­née et iné­li­gi­ble.

Sauf qu’en PACA où Marion Maréchal-Le Pen avait failli être élu, c’était cette fois un trans­fuge de LR qui condui­sait la liste… sans succès. Un por­teur de cette idée d’union des droi­tes ? D’ailleurs le même phé­no­mène s’est pro­duit en Occitanie où le para­chuté était un ancien UMP à la place de Louis Aliot. Et en Rhône-Alpes-Auvergne la tête de liste était un trans­fuge de LFI. Marine Le Pen a voulu mettre en avant des can­di­dats « d’ouver­ture » mais sans succès.

En fait, plus qu’une stra­té­gie d’union des droi­tes Robert Ménard a expli­qué que le RN avait sur­tout besoin de figu­res capa­bles d’assu­mer leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Du vote pour une étiquette (réflexe de l’électorat FN) il fau­drait passer au vote pour une figure, phé­no­mène deve­nant d’autant plus urgent, quand l’étiquette perd de sa valeur. Pour accé­der au pou­voir Marine le Pen bana­lise le RN alors que son électorat est un électorat en colère qui de ce fait, s’y retrouve moins.

Le cas de Moissac confirme que le RN est à la croi­sée des che­mins.

Un avenir pos­si­ble cons­truit sur des mem­bres com­pé­tents ou un retour vers la mar­gi­na­lité ? Cette ques­tion a une uti­lité pour défi­nir la manière d’agir contre ce parti.

La stra­té­gie de ses oppo­sants à Moissac

Pendant l’Occupation Moissac a pro­tégé des enfants juifs gagnant ainsi le titre de ville des Justes [3] et les oppo­sants ont beau­coup uti­lisé cette image : com­ment la ville des Justes peut-elle tomber entre les mains d’un fas­ciste ? D’où ce vieux débat à gauche : le FN-RN est-il un parti fas­ciste et dans ce cas qu’est-ce que le fas­cisme ?

Depuis très long­temps je conteste cette assi­mi­la­tion du RN au fas­cisme ce qui peut me faire passer pour un sou­tien du RN qui, lui, pré­tend même qu’il n’est pas d’extrême-droite !

Je sais qu’invo­quer le fas­cisme c’est convo­quer l’his­toire pour rendre le RN hor­ri­ble mais qui entend ce dis­cours ?

A Moissac jus­te­ment, en 1935, au cours d’une réu­nion publi­que des Croix de Feu, un jeune a été assas­siné par un de ses cama­ra­des du rugby, un vrai fas­ciste, et ce fait est oublié par les oppo­sants de gauche du RN, peut-être parce qu’il confir­me­rait l’écart entre le fas­cisme d’hier et le RN d’aujourd’hui [4] !

Qu’il y ait au sein du FN puis du RN des fas­cis­tes je suis près à l’enten­dre mais la stra­té­gie de ce parti consiste à jouer le jeu électoral même à un moment où ce « jeu » devient de moins en moins cré­di­ble.

L’accu­sa­tion de fas­cisme du RN masque en fait la pro­fonde mala­die de notre démo­cra­tie, et affi­che une inca­pa­cité à la penser et à la com­bat­tre. Sans cher­cher à sur­pren­dre je pré­tends que le dit fas­cisme est plus pré­sent dans la vie média­ti­que qu’au FN !

Depuis 1984, barrer la route au FN est devenu le slogan le plus vide de sens que je connaisse et, à le contes­ter, on passe aus­si­tôt pour un faible face à l’hor­ri­ble. Or les partis héri­tiers de la gauche por­tent des res­pon­sa­bi­li­tés, dont le score du FN-RN n’est que l’effet.

A Moissac, le PRG a cru utile pour lui, d’enga­ger une guerre contre les ves­ti­ges du PS, et la droite vic­to­rieuse par défaut en 2014 n’a pas su s’unir en 2020 ! Ainsi Lopez a pu ramas­ser les miet­tes !

Mais, face à la dégé­né­res­cence des partis poli­ti­ques, le RN est obligé de repen­ser sa stra­té­gie. Ses oppo­sants peu­vent-ils, à Moissac et au-delà, repen­ser la leur, plus adap­tée à la situa­tion ? L’ato­mi­sa­tion des orga­ni­sa­tions qui touche même les pays où les deux blocs étaient de tra­di­tion (sauf les USA) devient un fléau. D’un côté les électorats mani­fes­tent des envies mas­si­ves de chan­ge­ment (le M5S en Italie, Podemos en Espagne, la cam­pa­gne Mélenchon en 2017, le Brexit en Grande Bretagne etc.) de l’autre ces espoirs vite déçus voient s’étioler ces nou­veaux mou­ve­ments et les condi­tions très dif­fé­ren­tes de leur exis­tence n’empê­chent pas ce même résul­tat : le M5S est en train de s’effon­drer, Podemos se divise et LFI a perdu le nord. Dans les trois cas cepen­dant un même cons­tat qui vaut encore plus pour le PS : l’inca­pa­cité à mobi­li­ser les clas­ses popu­lai­res. Une socio­lo­gie de la classe poli­ti­que per­met­trait de saisir la cou­pure pro­fonde entre elle et la société réelle, cou­pure qui empê­che une ana­lyse com­plète de l’his­toire du FN-RN pour créer les moyens d’en sortir. Et qui fait que l’abs­ten­tion est source de leur bon­heur !

Jean-Paul Damaggio


[1Avec le cas de Jean Bousquet cabaretier insurgé de 1851 célébré sur sa tombe de Jersey par Victor Hugo.

[2Je conseille le magnifique livre ancien de Meyer Schapiro, La sculpture de Moissac Flammarion

[3Le frère de Daniel Cohn-Bendit, Gabriel, a bénéficié de cette situation et le raconte dans son livre de 1999 au titre prémonitoire : Nous sommes en marche.

[4Voir Moissac 1935, Cayla assassiné ! J-P Damaggio Editions La Brochure