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Vous avez dit « transclasse » ?

par Jean-François COLLIN, le 23 juillet 2021

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Vous avez dit « trans­classe » ?

Le jour­nal le « Télégramme de Brest » de ce 22 juillet publie une inter­view de Brigitte Ayrault, à l’occa­sion de la publi­ca­tion du livre dans lequel elle raconte son par­cours qua­li­fié par le jour­na­liste qui l’inter­roge de « trans­classe ».

Il est en effet de bon ton, aujourd’hui, d’être trans-quel­que chose, et quand il ne s’agit pas de sexua­lité, le pas­sage d’une classe sociale à une autre est très ten­dance. Édouard Louis s’est forgé une solide répu­ta­tion en jouant cette par­ti­tion, reprise avec une grande com­plai­sance par les cri­ti­ques lit­té­rai­res qui s’inté­res­saient en l’occur­rence beau­coup moins à la lit­té­ra­ture qu’à son par­cours social qua­li­fié lui aussi de « trans­classe ». Ce fai­sant ils lui ont permis d’aug­men­ter consi­dé­ra­ble­ment ses reve­nus et peut-être de chan­ger effec­ti­ve­ment de classe.

Revenons à Madame Ayrault, fille de pay­sans deve­nue pro­fes­seure de fran­çais et mili­tante socia­liste, puis femme d’un autre mili­tant socia­liste un jour nommé Premier minis­tre, puis minis­tre des affai­res étrangères.

On sup­pose que le chan­ge­ment de classe de Mme Ayrault ne s’est pas opéré lors du pas­sage de la situa­tion de filles d’agri­culteurs à celle de pro­fes­seure de fran­çais. C’est là un par­cours extrê­me­ment clas­si­que depuis des décen­nies qui a accom­pa­gné la réduc­tion dras­ti­que du nombre de pay­sans fran­çais et l’exode rural. Je ne sache pas non plus que les ensei­gnants cons­ti­tuent en eux-mêmes une classe ou puis­sent être consi­dé­rés comme des mem­bres de la classe bour­geoise alors que leur salaire, pour la majo­rité d’entre eux est proche du salaire médian des Français et de la consi­dé­ra­tion sociale qui leur est accor­dée n’est pas supé­rieure à leurs reve­nus.

Le chan­ge­ment de classe inter­vient donc après, lors­que Mme Ayrault est appe­lée à fré­quen­ter avec son mari les allées du pou­voir. Le malaise dû à ce chan­ge­ment de situa­tion dont fait état Madame Ayrault a dès lors deux aspects. Le pre­mier est la sen­sa­tion de déca­lage entre ses habi­tu­des, les codes aux­quels elle est habi­tuée et ceux du monde qu’elle fré­quente. Rien là d’extra­or­di­naire. Mais le second visage de cette trans­for­ma­tion est le souci de res­sem­bler à ce nou­veau monde plutôt que de le trans­for­mer.

Il est tou­jours dif­fi­cile de res­sem­bler à ce que l’on n’est pas.

Mais pour­quoi fau­drait-il res­sem­bler à ce monde qu’elle décrit comme « pari­sia­niste » pour ne pas employer le mot bour­geois qui passe aujourd’hui pour une gros­siè­reté ? Qu’est-ce qui oblige un diri­geant socia­liste arrivé au pou­voir à se conduire comme le diri­geant de droite qui le pré­cé­dait ?

Brigitte Ayrault finit par répon­dre à cette ques­tion. Elle indi­que qu’elle en veut à François Hollande de n’avoir pas été fidèle à ses pro­mes­ses du Bourget et d’avoir laissé la gauche dans un état catas­tro­phi­que.

Alors que le Télégramme de Brest met en avant un destin indi­vi­duel, on voit que les pro­blè­mes de Mme Ayrault ne résul­tent pas de son pas­sage d’une ferme des Pays de Loire à l’hôtel Matignon mais de l’aban­don par le parti socia­liste de la défense de la classe ouvrière au profit de celle des inté­rêts de la bour­geoi­sie. Je reprends volon­tai­re­ment le voca­bu­laire marxiste de la des­crip­tion de la société en termes de clas­ses socia­les puis­que c’est celui qui est uti­lisé par le jour­na­liste, mais pour décrire uni­que­ment un destin indi­vi­duel, et en aucun cas un destin col­lec­tif.

Les clas­ses socia­les n’exis­tent plus depuis long­temps pour les jour­na­lis­tes qui consi­dè­rent comme tota­le­ment rin­garde l’ana­lyse de la société en termes de lutte de classe. Mais curieu­se­ment, cela ne les empê­che pas d’être friands de des­crip­tions de des­tins indi­vi­duels trans­clas­ses.

Brigitte Ayrault est elle-même gênée aux entour­nu­res et elle a du mal à réu­ti­li­ser le voca­bu­laire qu’elle employait lorsqu’elle était jeune mili­tante socia­liste. C’est pour­quoi elle repro­che à François Hollande d’avoir cédé non pas aux inté­rêts des puis­sants, de la bour­geoi­sie, mais d’avoir capi­tulé devant le « pari­sia­nisme « et elle déclare que le salut vien­dra de la « résis­tance au niveau local » et non de Paris.

Pourtant, malgré elle, elle nous rap­pelle que la société est bien divi­sée en classe et que c’est le parti socia­liste qui est trans­classe et non tel ou tel indi­vidu. Cette trans­hu­mance a laissé orphe­line la classe ouvrière qui ne sait plus pour le moment vers qui se tour­ner pour être repré­sen­tée.