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Internationalisme, immigration et intersectionnalité

par Denis COLLIN, le 13 novembre 2021

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Parler d’immi­gra­tion est en passe de deve­nir impos­si­ble. À peine ouvre-t-on la bouche, toute l’armée des bien-pen­sants de gauche se mobi­lise et orga­nise la chasse au méchant. Il est vrai qu’il ne faut pas accor­der d’impor­tance aux « petits blancs crain­tifs et hai­neux » (comme dit un socio­lo­gue-sic) et désor­mais les vraies clas­ses popu­lai­res sont plu­riel­les, inter­sec­tion­nel­les, et qu’on y trouve des immi­grés et des mili­tants de la mou­vance Traoré, sans parler de tous les autres par­ti­ci­pants de la pré­ten­due « inter­sec­tion­na­lité », dans cette gauche « créo­li­sée » dont rêve Mélenchon, cette gauche « arc-en-ciel », pour qui le rouge est seu­le­ment celui de la semelle des chaus­su­res Louboutin de Mme Traoré.

Sans nour­rir d’espoir exces­sif sur le fait que je pour­rais être entendu des mem­bres de ce magma en décom­po­si­tion qui s’appelle encore la gauche, je vou­drais reve­nir sur quel­ques prin­ci­pes et quel­ques défi­ni­tions.

Internationalisme

Comme le mot l’indi­que, l’inter­na­tio­na­lisme ne s’oppose nul­le­ment aux nations. Les décé­ré­brés de la nou­velle gauche fuch­sia liqué­fiée peu­vent le croire, car, en bons repré­sen­tants de la gauche du capi­tal, ils sont favo­ra­bles à l’écrasement des nations et à un mon­dia­lisme sans fron­tiè­res, néces­saire au capi­tal dont le mou­ve­ment vise à éliminer toutes les bornes à son déve­lop­pe­ment.

L’inter­na­tio­na­lisme, celui de l’Association Internationale des tra­vailleurs, affirme (1) que les pro­lé­tai­res de tous les pays doi­vent s’unir pour ren­ver­ser le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et (2) qu’un peuple qui en opprime un autre ne sau­rait être libre. Donc l’inter­na­tio­na­lisme concrè­te­ment s’oppose à la guerre, à toutes les formes d’impé­ria­lisme et à tout ce qui empê­che les peu­ples de deve­nir les maî­tres de leur destin. Voilà pour­quoi, lors de sa pre­mière réu­nion en 1864, l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs se pro­nonça pour l’indé­pen­dance de la Pologne et de l’Irlande. Voilà aussi pour­quoi on trou­vait en son sein des par­ti­sans de l’unité ita­lienne comme Mazzini et ses amis. Pour la « gauche Netflix », tout cela, c’est une vieille his­toire, d’avant les « boo­mers », c’est tout dire !

Puisque le mot « inter­na­tio­na­lisme » sup­pose l’exis­tence de nations, il ne peut vou­loir dire qu’une chose : asso­cia­tion paci­fi­que de nations libres. C’est très exac­te­ment le contraire du mon­dia­lisme capi­ta­liste, bien que M. Negri et ses amis aient jadis vitu­péré « cette merde d’État-nation » tout en pré­ten­dant réno­ver le « com­mu­nisme ». Le capi­tal milite acti­ve­ment pour le « dépas­se­ment des nations » sous la conduite « éclairée » de la nation impé­ria­liste numéro 1, les États-Unis d’Amérique. Des zones de « gou­ver­nance » comme l’Union euro­péenne, entiè­re­ment dévouée aux inté­rêts du capi­tal « mul­ti­na­tio­nal », de cette « classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale » dont la rési­dence prin­ci­pale est New York, voilà ce qui est réso­lu­ment moderne et que la gauche fuch­sia approuve plei­ne­ment, pour peu que cette nou­velle gou­ver­nance intè­gre une louche de LGBTQN+, de « wokisme » et de « raci­sés ».

Défendre l’inter­na­tio­na­lisme aujourd’hui, c’est défen­dre les droits des nations, le droit de vivre démo­cra­ti­que­ment, c’est-à-dire d’être « maî­tres chez soi ». La gauche chic, la gauche CSP++ se croit inter­na­tio­na­liste parce qu’elle fait du tou­risme et contri­bue ainsi au rabo­tage de toute diver­sité, pour sou­met­tre le monde entier à sa domi­na­tion cultu­relle, celle du « glo­bish » et des der­niè­res lubies nées à Paris ou dans les uni­ver­si­tés amé­ri­cai­nes.

Entre la gauche telle qu’elle existe main­te­nant et l’inter­na­tio­na­lisme authen­ti­que, il y a plus qu’un fossé, un abîme : le conflit de classe qui oppose les tra­vailleurs sala­riés ou indé­pen­dants, les « gens ordi­nai­res » pour parler comme Guilluy, et l’aile mar­chante du capi­tal mul­ti­na­tio­nal et « high tech ».

Immigration et internationalisme

Le sala­riat est la concur­rence que les ouvriers se font entre eux pour vendre leur force de tra­vail au pos­ses­seur de capi­tal. Très tôt, Marx déve­loppe cette thèse essen­tielle. C’est pour­quoi d’ailleurs le mou­ve­ment syn­di­cal en impo­sant des horai­res fixes et des salai­res conven­tion­nels abolit (par­tiel­le­ment) le sala­riat ! Et c’est aussi pour­quoi le capi­tal doit entre­te­nir cette concur­rence, rôle qui est dévolu à « l’armée indus­trielle de réserve ». Dans l’entre­tien de cette armée indus­trielle de réserve, l’immi­gra­tion joue un rôle fon­da­men­tal. Avec son opti­misme fon­cier, Marx pen­sait que la lutte de clas­ses aurait tôt fait d’avoir raison des anta­go­nis­mes qui nais­sent fata­le­ment entre tra­vailleurs natio­naux et tra­vailleurs immi­grés.

Les capi­ta­lis­tes ado­rent l’immi­gra­tion. Elle permet de faire pres­sion sur les salai­res, de divi­ser la classe ouvrière et d’orga­ni­ser une ges­tion mon­dia­li­sée de la main-d’œuvre. Ainsi, pro­fi­tant de la crise syrienne, les capi­ta­lis­tes alle­mands, der­rière Mme Merkel qui pour l’occa­sion servit la soupe chré­tienne huma­niste, orga­ni­sè­rent-ils l’afflux d’un mil­lion d’immi­grés en Allemagne, pays où la pénu­rie rela­tive de forces de tra­vail prêtes à être exploi­tées est une menace per­ma­nente. L’agri­culture de cueillette en Italie du Sud, en Espagne et par­tiel­le­ment en France vit de l’immi­gra­tion plus ou moins clan­des­tine. La France, plus éloignée que ses concur­ren­tes, des sour­ces d’appro­vi­sion­ne­ment en escla­ves a vu ainsi son com­merce exté­rieur agri­cole se dégra­der for­te­ment dans le sec­teur des fruits et légu­mes.

Les ado­ra­teurs de l’immi­gra­tion ont un mot d’ordre : l’immi­gra­tion est une chance pour la France. C’est exact : c’est une chance pour la France capi­ta­liste, mais une mal­chance pour la France des ouvriers, des tra­vailleurs des villes et des cam­pa­gnes. Ajoutons que c’est aussi une mal­chance pour les pays expor­ta­teurs de forces de tra­vail. Le départ vers l’Europe ou les États-Unis demande beau­coup d’argent qui ali­mente les réseaux de pas­seurs (un des sec­teurs mafieux les plus flo­ris­sants), alors que cet argent aurait pu être bien mieux employé sur place. En outre, ceux qui par­tent sont d’abord les jeunes les mieux éduqués et les plus habi­les. Autrement l’immi­gra­tion est un com­plé­ment indis­pen­sa­ble à l’exploi­ta­tion et à l’appau­vris­se­ment des pays pau­vres au profit des riches.

Il fau­drait donc arrê­ter l’immi­gra­tion ou ne l’auto­ri­ser qu’avec l’accord expli­cite des orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs. Évidemment, il n’en est pas ques­tion tant que les capi­ta­lis­tes tien­nent les manet­tes du pou­voir poli­ti­que et tant qu’ils reçoi­vent sur ce plan le sou­tien cha­leu­reux de la gauche fuch­sia.

On nous dira : il faut seu­le­ment exiger que les tra­vailleurs immi­grés soient embau­chés dans les mêmes condi­tions que les tra­vailleurs locaux. C’est une mau­vaise blague qui fait l’impasse sur l’immi­gra­tion clan­des­tine qu’un patron peut embau­cher à demi salaire pour un horaire à ral­lon­ges. C’est faire l’impasse sur le fait que beau­coup d’immi­grés sont prêts à tra­vailler pour des salai­res de misère que refu­sent les tra­vailleurs natio­naux. Et puis fran­che­ment, pour­quoi un hôpi­tal public ou privé se pri­ve­rait d’embau­cher comme aide-soi­gnant ou comme infir­mier un méde­cin diplômé, arrivé d’un pays où ses com­pé­ten­ces auraient pour­tant été très pré­cieu­ses ?

Quand la droite et l’extrême droite s’en pren­nent à l’immi­gra­tion, c’est un miroir aux alouet­tes. Ils veu­lent fra­gi­li­ser la situa­tion des immi­grés pour les rendre plus mal­léa­bles et capter le méconten­te­ment popu­laire au sujet de l’immi­gra­tion, ni plus ni moins. On devrait au contraire mener un combat résolu contre l’immi­gra­tion clan­des­tine et pro­po­ser aux immi­grés légaux un contrat sécu­rité sur le long terme, visant, s’ils sou­hai­tent rester, à l’assi­mi­la­tion dans notre pays (notam­ment avec l’appren­tis­sage de la langue fran­çaise et un enga­ge­ment à res­pec­ter les prin­ci­pes et les mœurs de notre pays).

Le racisme de gauche

Longtemps, le racisme fut une carac­té­ris­ti­que de la droite. On oublie qu’il y eut pour­tant un racisme de gauche (l’anti­sé­mi­tisme était vigou­reux dans les milieux proud­ho­niens) et que toute une partie de la gauche éclairée était favo­ra­ble à l’eugé­nisme. Tout cela fort heu­reu­se­ment a fini par être réglé ou pres­que. L’école de l’inter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien a répandu l’idée que les hommes sont par­tout les mêmes et que seuls doi­vent être condam­nés les sys­tè­mes socio-économiques, les rap­ports de pro­priété et les formes de gou­ver­ne­ment oppres­sif.

Aujourd’hui cepen­dant appa­raît une nou­velle forme de racisme. Mais ce nou­veau racisme a pris nais­sance à l’extrême gauche. Il consiste à affir­mer que les « Blancs » (sur­tout ceux du genre mas­cu­lin) sont les res­pon­sa­bles de tous les maux qui ont affligé la pla­nète depuis plu­sieurs mil­lé­nai­res. En fait, ces nou­veaux cou­rants racis­tes repren­nent pure­ment et sim­ple­ment la logor­rhée nazie mais au lieu de la réser­ver aux Juifs (qui, cepen­dant, ne sont pas épargnés !), ils l’adres­sent à tous ceux qui sont clas­sés comme « Blancs », sauf les « Blancs » qui auraient la chance d’être deve­nus musul­mans et ne font donc plus partie des « Blancs », puis­que l’adop­tion de la foi isla­mi­que lave celui qui s’y adonne de tout péché. Ainsi les « Blancs » sont répu­tés être les inven­teurs de la traite négrière et si vous objec­tez que les Arabes l’ont pra­ti­quée plus long­temps et sans doute à plus grande échelle, c’est sim­ple­ment la preuve que vous n’êtes qu’un sale Blanc raciste qui veut per­pé­tuer sa domi­na­tion… On ne sait pas trop quoi répon­dre à cette étonnante folie qui a envahi les campus uni­ver­si­tai­res anglo-saxons d’abord pour se répan­dre dans le reste du monde. Ces gens dis­po­sent de relais média­ti­ques consi­dé­ra­bles (Mme R. Diallo est ainsi jour­na­liste et pro­fes­seur aux États-Unis tout en par­cou­rant les salles de rédac­tion fran­çaise) et ils sont appuyés par des entre­pri­ses capi­ta­lis­tes et non des moin­dres. La « haute cou­ture » (un sec­teur qui concerne les « damnés de la Terre ») s’est assuré les ser­vi­ces de Mme Traoré. Benetton s’est lancé dans le « hijab » pour tous. Les chaî­nes de radio et de télé­vi­sion publi­que leur sont entiè­re­ment dévouées.

Il ne serait pas dif­fi­cile de trou­ver sous les reven­di­ca­tions les plus aber­ran­tes, la reven­di­ca­tion des cou­ches intel­lec­tuel­les de demi-ins­truits qui veu­lent occu­per la place des anciens intel­lec­tuels. Pas de lutte de clas­ses, mais la lutte des places pour savoir qui ser­vira le mieux le capi­tal. Ce nou­veau racisme vient com­plé­ter l’offen­sive en faveur de l’immi­gra­tion. Il s’agit, indé­pen­dam­ment des moti­va­tions des par­ti­ci­pants (mais la bêtise n’est pas un argu­ment) de mener l’offen­sive pour casser défi­ni­ti­ve­ment les reins de la classe ouvrière dans les pays capi­ta­lis­tes avan­cés. En dési­gnant l’ouvrier blanc comme son ennemi, Mme Houria Bouteldjah, égérie des « indi­gè­nes de la répu­bli­que » a indi­qué sans la moin­dre ambi­guïté la nature de classe de son mou­ve­ment, un mou­ve­ment anti-ouvrier fas­ci­sant, ayant voca­tion à ras­sem­bler le lum­pen­pro­lé­ta­riat dans la lutte contre les tra­vailleurs.

Intersectionnalité

Selon ses ini­tia­teurs, l’inter­sec­tion­na­lité doit ras­sem­bler toutes les « luttes » (puis­que c’est ainsi que ces gens ont rebap­tisé leurs pitre­ries) contre toutes les « domi­na­tions ». L’ori­gine loin­taine de cette idée est la théo­rie de la Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire du début des années 1970 qui se pro­po­sait de ras­sem­bler tous les mou­ve­ments des avant-gardes larges à carac­tère de masse (homo­sexuels, fémi­nis­tes, anti-impé­ria­lis­tes, etc.). Ce n’est donc pas un hasard si le NPA, for­ma­tion géné­rée issue de la LCR est un des cham­pions de l’inter­sec­tion­na­lité.

On admet­tra par­fai­te­ment qu’il soit utile de ras­sem­bler des reven­di­ca­tions diver­ses contre un ennemi commun — pour cons­ti­tuer ce que Gramsci appe­lait un « bloc his­to­ri­que » fondé sur l’alliance des dif­fé­ren­tes caté­go­ries de tra­vailleurs. Mais les inter­sec­tion­nels n’ont pas du tout cela en vue. Ils met­tent sur le même plan la domi­na­tion du maître sur son chien et celle du capi­ta­liste sur les ouvriers. Conformément à l’idéo­lo­gie inven­tée par Michel Foucault, il faut s’atta­quer à toutes les micro-domi­na­tions et non en rester à la lutte contre le pou­voir unique (celui du capi­tal) qui ne serait qu’un fan­tôme. Voyons un peu ce qu’est inter­sec­tion­na­lité : un ouvrier lutte contre son capi­ta­liste, mais, manque de chance, ce capi­ta­liste est une femme (pire, ce pour­rait être une femme noire les­bienne) et alors l’inter­sec­tion­nel devra pren­dre parti pour la lutte de la riche les­bienne noire contre ce sale ouvrier « petit blanc hai­neux ». On peut mul­ti­plier les exem­ples de cette absurde inter­sec­tion­na­lité. Les syn­di­ca­lis­tes qui se heur­taient à Bergé et Yves Saint-Laurent étaient-ils des homo­pho­bes ? En vertu des thèses sur la « domi­na­tion » que par­ta­gent tous les inter­sec­tion­nels, ce devrait être le cas. Il est vrai que les hommes diri­geants usent cou­ram­ment de leurs pou­voirs sur les femmes qu’ils sala­rient. Mais ça ne marche que dans ce sens-là. Les ouvriers mâles savent bien qu’ils n’ont pas inté­rêt à passer la main aux fesses de leur patronne…

Cette his­toire d’inter­sec­tion­na­lité est le point suprême de la décom­po­si­tion intel­lec­tuelle de la gauche. Tous les pares­seux, les têtes creu­ses inca­pa­bles de faire un vrai tra­vail socio­lo­gi­que, psy­cho­lo­gi­que, phi­lo­so­phi­que ou his­to­ri­que, se sont lancés dans ces nou­vel­les « études » et, curieu­se­ment, l’État bour­geois qu’ils vili­pen­dent pour­tant copieu­se­ment leur offre des bour­ses d’études, des postes de MCF, etc. Les com­man­di­tai­res capi­ta­lis­tes, les vrais domi­nants, y trou­vent leur compte.

Aucune conces­sion ne sau­rait être faite à ces diver­ses formes de la haine petite-bour­geoise contre les tra­vailleurs. Je ne suis pas convaincu que la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat soit une for­mule bien judi­cieuse, mais la dic­ta­ture du bobo­ta­riat (pour une for­mule de Jean-Pierre Garnier) est tota­le­ment insup­por­ta­ble. Plus que jamais, il est néces­saire de reve­nir aux prin­ci­pes anciens du mou­ve­ment ouvrier.

Denis Collin

PS : j’ai com­mencé la genèse his­to­ri­que de la cette nou­velle petite-bour­geoi­sie dans le numéro 1 de la revue Socialisme pour les temps nou­veaux, dans un arti­cle inti­tulé « Les méta­mor­pho­ses de la petite bour­geoi­sie radi­ca­li­sée. »