Accueil > Débats > Théorie > Le "wokisme" est-il un produit du marxisme ?

Le "wokisme" est-il un produit du marxisme ?

par Denis COLLIN, le 8 décembre 2021

Enregistrer au format PDF

Cet arti­cle a d’abord été publié par le Figaro (Vox).
FIGAROVOX/TRIBUNE - Il existe des dif­fé­ren­ces idéo­lo­gi­ques pro­fon­des entre le marxisme et le wokisme, estime le phi­lo­so­phe Denis Collin. Selon lui, le wokisme est davan­tage le pro­duit d’un libé­ra­lisme-liber­taire.

Denis Collin est phi­lo­so­phe, auteur de Introduction à la pensée de Marx (Seuill, de Après la gauche (Perspectives libres).

L’idéo­lo­gie « woke » et les dif­fé­rents mou­ve­ments qui s’en ins­pi­rent pren­nent une place crois­sante dans l’espace uni­ver­si­taire et média­ti­que, mul­ti­pliant inter­dits et cen­su­res, hier contre la repré­sen­ta­tion d’une pièce d’Eschyle, le len­de­main contre la statue de Colbert, récla­mant la démis­sion de pro­fes­seurs « mal pen­sants ». Les porte-parole de ce mou­ve­ment ont table ouverte sur les radios du ser­vice dit, par habi­tude, public. Comme les vieux réflexes ne se per­dent pas, pour dénon­cer le « wokisme », il est par­fois de bon ton d’y voir une nou­velle mani­fes­ta­tion d’un marxisme, pour­tant mal en point. On peut évidemment dire mal du marxisme, mais s’il est bien une accu­sa­tion infon­dée, c’est celle qui en fait le père puta­tif du mou­ve­ment « woke ». En réa­lité, l’idéo­lo­gie « woke » se pré­sente comme une véri­ta­ble arme offen­sive contre le marxisme (sous toutes ses formes) et contre le vieux mou­ve­ment ouvrier syn­di­cal.

Le mou­ve­ment woke est comme le Coca-cola et hal­lo­ween un pro­duit d’impor­ta­tion amé­ri­caine. Mais ses ori­gi­nes idéo­lo­gi­ques se situent dans la « french theory », c’est-à-dire chez les phi­lo­so­phes fran­çais « post-moder­nes » ou les théo­ri­ciens de la « décons­truc­tion » - un terme qui cons­ti­tue le prin­ci­pal slogan du mou­ve­ment « woke ». Or, ces pen­seurs sont tous des adver­sai­res réso­lus du marxisme. S’ils adop­tent volon­tiers un dis­cours « anti­ca­pi­ta­liste », ils refu­sent la cen­tra­lité de la lutte des clas­ses autant que la figure de la classe ouvrière en tant sujet his­to­ri­que. Chez tous la classe ouvrière et ses orga­ni­sa­tions sont « rin­gar­di­sés » : trop de conser­va­tisme, trop de sté­réo­ty­pes. On leur pré­fé­rera les schi­zo­phrè­nes (Deleuze), les « tau­lards » (Foucault), les mino­ri­tés notam­ment les immi­grés (Badiou des­ti­tue très tôt la classe ouvrière fran­çaise de tout rôle révo­lu­tion­naire au profit de la figure rédemp­trice de l’immi­gré), les mou­ve­ments fémi­nis­tes, la « queer atti­tude » (encore Foucault). Tous ces cou­rants, qui ont fleuri dans les années post-soixante-huit, consi­dè­rent, comme Michel Foucault, que la ques­tion du pou­voir d’État comme ques­tion cen­trale est dépas­sée et qu’il est néces­saire de s’oppo­ser d’abord aux « micro-pou­voirs « et aux « dis­ci­pli­nes » qui domes­ti­quent l’indi­vidu. C’est encore chez Foucault et son élève amé­ri­caine Judith Butler qu’est reven­di­quée la néces­sité des « iden­ti­tés flot­tan­tes » contre les « assi­gna­tions socia­les » à une seule iden­tité sexuelle. Remarquons enfin que, comme Foucault admi­ra­teur de la « révo­lu­tion isla­mi­que » de Khomeiny, l’idéo­lo­gie « woke » sacra­lise l’islam, consi­déré comme l’allié du mou­ve­ment contre les mâles blancs hété­ro­sexuels.

Cette anti­no­mie entre marxisme et « french theory » se retrouve dans toutes les orien­ta­tions du mou­ve­ment « woke ».


Cette anti­no­mie entre marxisme et « french theory » se retrouve dans toutes les orien­ta­tions du mou­ve­ment « woke ». Le marxisme est uni­ver­sa­liste et consi­dère que les par­ti­cu­la­ri­tés des dif­fé­rents peu­ples et des dif­fé­ren­tes reli­gions sont appe­lées à passer à la mou­li­nette du déve­lop­pe­ment mon­dial du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Au contraire le « woke » est rela­ti­viste et dénonce l’uni­ver­sa­lisme comme le masque de la domi­na­tion « blan­che ». Marx et Engels, tout en condam­nant les métho­des et les exac­tions ter­ri­bles de la colo­ni­sa­tion y voyaient une de ces ruses de l’his­toire grâce à laquelle les peu­ples colo­ni­sés allaient sortir de leur som­meil et pren­dre place dans la lutte aux côtés des autres pro­lé­tai­res de tous les pays. Ils étaient fran­che­ment euro­péo-cen­trés et consi­dé­raient que la civi­li­sa­tion euro­péenne mon­trait la voie. C’est encore Lénine qui affir­mait que le socia­lisme moderne était l’héri­tier de la phi­lo­so­phie alle­mande, de l’économie poli­ti­que anglaise et du socia­lisme fran­çais, lui-même issu des Lumières. On se demande bien pour­quoi les cen­seurs « woke » n’exi­gent pas le retrait immé­diat des ouvra­ges de ces pen­seurs hor­ri­bles.

Les marxis­tes sont anti­ra­cis­tes et anties­cla­va­gis­tes, cela va de soi. Marx rédi­gea l’adresse de l’Association Internationale des Travailleurs au pré­si­dent Lincoln, à l’occa­sion de sa réé­lec­tion en 1864 et le qua­li­fia d’« énergique et cou­ra­geux fils de la classe tra­vailleuse », qui sera capa­ble de « conduire son pays dans la lutte sans égale pour l’affran­chis­se­ment d’une race enchaî­née et pour la recons­truc­tion d’un monde social. » La lutte contre l’escla­vage et les dis­cri­mi­na­tions racia­les s’ins­crit pour les marxis­tes dans le sillage des gran­des révo­lu­tions « bour­geoi­ses » du XVIIIe siècle. Oublieux du carac­tère révo­lu­tion­naire de la bour­geoi­sie, les « woke » font de la traite négrière une tache indé­lé­bile qui condamne par avance tous les « blancs », oubliant que la plus grande traite négrière fut orga­ni­sée par les Arabes et les Ottomans sous le dra­peau de l’islam avec l’aide et un peu plus que la com­pli­cité des chefs des peu­ples d’Afrique.

En vieux mâle blanc hétéro, Marx condam­nait le tra­vail de nuit des femmes comme contraire à la pudeur fémi­nine. Il ne récla­mait pas l’abo­li­tion de la morale mais dénon­çait le capi­ta­lisme comme un sys­tème qui balayait toutes les bar­riè­res mora­les

Que les divers mou­ve­ments « woke » n’aient aucun rap­port avec le marxisme et la lutte des ouvriers, il suffit encore pour s’en convain­cre d’écouter ses prin­ci­paux héraults. Mme Houria Bouteldja, égérie du mou­ve­ment des « Indigènes de la répu­bli­que » ne décla­rait-elle pas que l’ouvrier blanc est son ennemi ? Mme Rokhaya Diallo est une figure de la « jet-set ». Elle est une « intel­lec­tuelle orga­ni­que » de la « classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale », très bien décrite voilà plus de deux décen­nies par Leslie Sklair. Mme Traoré est deve­nue la coque­lu­che des gran­des mar­ques à la mode. La pro­mo­tion du lum­pen­pro­le­ta­riat et des petits voyous des « cités » au rang de mou­ve­ment révo­lu­tion­naire n’a rien à voir avec le marxisme : Marx et Engels disaient pis que pendre de ce « lumpen » ras­sem­blant tous les débris des dif­fé­ren­tes clas­ses socia­les.

Pour ter­mi­ner, rap­pe­lons que les marxis­tes ne por­taient guère dans leur cœur l’idéo­lo­gie libé­rale-liber­taire qui s’est déployée après 1968. En vieux mâle blanc hétéro, Marx condam­nait le tra­vail de nuit des femmes comme contraire à la pudeur fémi­nine. Il ne récla­mait pas l’abo­li­tion de la morale mais dénon­çait le capi­ta­lisme comme un sys­tème qui balayait toutes les bar­riè­res mora­les !

On peut cri­ti­quer le marxisme, en n’oubliant pas de dis­tin­guer le marxisme et le pen­seur Marx, mais en aucun cas, on ne peut le rendre res­pon­sa­ble du mou­ve­ment woke. S’il y avait encore dans ce pays des marxis­tes sérieux, nul doute qu’ils seraient à la pointe du combat contre ces folies qui trou­vent dans cer­tains sec­teurs du capi­tal une oreille com­plai­sante mais sont diri­gées d’abord contre les ouvriers, ces « salauds de pau­vres, ces « beaufs » qui savent bien que le tra­vail reste la ques­tion cen­trale pour nos socié­tés.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.