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La guerre de la Russie contre l’Ukraine a déjà changé le monde

par , le 21 mars 2022

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Voici une traduction d’une interview publiée par le site socialiste américain Jacobin. Les analyses développées par le sociologue ukrainien Volodymyr Ischenko nous semblent particulièrement pertinentes et nous souhaitons les faire connaître au public français.

La guerre de la Russie contre l’Ukraine a déjà changé le monde

UN ENTRETIEN AVEC VOLODYMYR ISHCHENKO, socio­lo­gue, tra­vaillant à Kiev. Il a publié des arti­cles dans The Guardian et dans la New Left Review.

L’inva­sion russe cri­mi­nelle a dévasté les villes d’Ukraine et contraint des mil­lions de per­son­nes à fuir le pays. L’obten­tion d’un cessez-le-feu est la prio­rité abso­lue — mais la guerre a déjà apporté des chan­ge­ments qui feront écho pen­dant des décen­nies.

INTERVIEW PAR Jerko Bakotin

L’inva­sion de l’Ukraine par la Russie a plongé ce pays — et l’ordre post-1989 de l’Europe — dans le chaos. Alors que les chars et les canons russes conti­nuent d’assaillir les villes ukrai­nien­nes face à une résis­tance étonnamment forte, un nou­veau sen­ti­ment d’unité et de déter­mi­na­tion a émergé parmi les Ukrainiens — et parmi les élites occi­den­ta­les. De nom­breux anciens par­ti­sans euro­péens de Poutine se sont retour­nés contre lui, tandis que des hommes poli­ti­ques de tous bords ont fait des gestes de soli­da­rité avec l’Ukraine, tant maté­riels que sym­bo­li­ques.

Dans le même temps, de nou­vel­les divi­sions sont appa­rues au sein de la gauche. Bien que les par­ti­sans de l’inva­sion russe soient une petite mino­rité, cer­tains en Europe de l’Est et ailleurs ont repro­ché aux gau­chis­tes de l’Ouest de sous-esti­mer les ambi­tions impé­ria­les de Vladimir Poutine — une menace qui n’est deve­nue que trop réelle pour les habi­tants de Kharkiv, Mariupol et d’autres par­ties de l’Ukraine sous l’assaut russe.

Les réper­cus­sions de la guerre ne man­que­ront pas de se faire sentir dans les deux pays — et dans le monde entier — pen­dant les années à venir. Que signi­fie la guerre pour l’avenir de l’Ukraine ? Quel impact aura-t-elle sur la gauche ? Dans une inter­view publiée à l’ori­gine dans l’heb­do­ma­daire croate Novosti, Jerko Bakotin a demandé au socio­lo­gue ukrai­nien Volodymyr Ishchenko son avis sur ces ques­tions. L’arti­cle a été tra­duit en anglais par la Rosa Luxemburg Stiftung [et retra­duit en fran­çais par La Sociale].

JB : L’atta­que de la Russie contre l’Ukraine a sur­pris les ana­lys­tes, qui étaient nom­breux à penser qu’elle n’aurait pas lieu, compte tenu du fait qu’elle nui­rait consi­dé­ra­ble­ment aux inté­rêts de la Russie. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

VI : Il y avait de nom­breu­ses rai­sons d’être scep­ti­que quant à l’éventualité d’une atta­que, prin­ci­pa­le­ment en raison des énormes ris­ques mili­tai­res, économiques, poli­ti­ques et géo­po­li­ti­ques de cette action. Il y avait une réelle pos­si­bi­lité que Moscou sous-estime l’armée ukrai­nienne et que des erreurs soient com­mi­ses dans la pla­ni­fi­ca­tion de l’opé­ra­tion mili­taire — cer­tains sol­dats croyaient qu’ils allaient par­ti­ci­per à des exer­ci­ces en Biélorussie et ont reçu des ordres juste avant le début de l’atta­que.

En outre, bien que la France et l’Allemagne aient mené une poli­ti­que légè­re­ment dif­fé­rente de celle des États-Unis avant l’inva­sion, l’Union euro­péenne impose désor­mais des sanc­tions plus sévè­res que les États-Unis. L’inva­sion affec­tera gran­de­ment la posi­tion de la Russie dans le monde et la situa­tion poli­ti­que inté­rieure. Vladimir Poutine a tout risqué, aussi une défaite en Ukraine lui coû­te­rait-elle pro­ba­ble­ment sa posi­tion au pou­voir, ce qui se sol­de­rait très pro­ba­ble­ment par un coup d’État au sein de l’élite exis­tante, et peut-être même sa vie. Une révo­lu­tion n’est pas non plus à exclure, bien que les chan­ces qu’elle se pro­duise soient plus fai­bles.

En raison de tous ces ris­ques, de nom­breux spé­cia­lis­tes des scien­ces socia­les et ana­lys­tes des rela­tions inter­na­tio­na­les pen­sent que Poutine veut inti­mi­der l’Ukraine et l’OTAN, mais qu’il n’y aura pas d’atta­que.

JB : Il existe plu­sieurs théo­ries sur la moti­va­tion de Poutine : des ques­tions sur sa santé men­tale, le mes­sia­nisme impé­ria­liste, la menace posée par l’OTAN ou la théo­rie selon laquelle une Ukraine démo­cra­ti­que menace l’auto­cra­tie en Russie même. Qu’en pensez-vous ?

VI : Je n’ai tou­jours pas vu d’inter­pré­ta­tion convain­cante. La thèse selon laquelle Poutine est devenu fou ne tient pas, car, à mes yeux, il ne pré­sente pas de symp­tô­mes de folie. En ce qui concerne l’expli­ca­tion selon laquelle il s’est trans­formé en un fana­ti­que idéo­lo­gi­que avec une mis­sion mes­sia­ni­que de recons­truc­tion de l’Empire russe, il faut dire que les lea­ders aux croyan­ces idéo­lo­gi­ques sin­cè­res sont très, très aty­pi­ques dans la poli­ti­que post-sovié­ti­que. Tous les diri­geants post­so­vié­ti­ques étaient des prag­ma­ti­ques cyni­ques qui ont bâti des régi­mes klep­to­cra­ti­ques dépour­vus de vision idéo­lo­gi­que. Même s’il est vrai que Poutine est devenu un fana­ti­que idéo­lo­gi­que, la façon dont il en est arrivé là reste un mys­tère et des expli­ca­tions sup­plé­men­tai­res sont néces­sai­res.

JB : Mais Poutine a clai­re­ment exposé des rai­sons impé­ria­lis­tes et chau­vi­nes dans son essai « Sur l’unité his­to­ri­que des Russes et des Ukrainiens » l’année der­nière, et encore plus dans son dis­cours annon­çant la guerre, où il a parlé de « dé -nazi­fi­ca­tion » de l’Ukraine. Il a nié le droit de l’Ukraine à un État indé­pen­dant et a évoqué la semaine der­nière la pos­si­bi­lité de sa dis­pa­ri­tion. Les moti­va­tions idéo­lo­gi­ques sem­blent être très clai­res, ne pensez-vous pas ?

VI : La ques­tion est de savoir s’il s’agit d’une simple rhé­to­ri­que visant à légi­ti­mer des mou­ve­ments moti­vés par d’autres rai­sons. Aujourd’hui, beau­coup inter­prè­tent son essai de la manière que vous avez men­tion­née. Cependant, ce texte ne nie pas l’indé­pen­dance de l’Ukraine, mais plutôt une forme spé­ci­fi­que d’iden­tité ukrai­nienne, qui n’est pas la seule pos­si­ble. Poutine argu­mente contre l’Ukraine en se basant sur une iden­tité anti-russe. Dans sa vision, l’Ukraine et la Russie pour­raient être deux États pour « un seul et même peuple ».

Poutine revient ici à l’inter­pré­ta­tion de l’époque de l’Empire russe, lors­que les Russes, les Biélorusses et les Ukrainiens étaient consi­dé­rés comme trois bran­ches d’un même peuple. Ce concept a été sup­primé pen­dant l’Union sovié­ti­que, lors­que la posi­tion offi­cielle était qu’il s’agis­sait de trois peu­ples et lan­gues dif­fé­rents, même s’il s’agis­sait de peu­ples fra­ter­nels d’ori­gine com­mune.

De nom­breux Ukrainiens consi­dè­rent ces inter­pré­ta­tions comme une néga­tion de leur exis­tence, car ils ont cons­truit leur iden­tité en oppo­si­tion à la Russie, qui est pour eux un « grand Autre ». Pour beau­coup d’autres, notam­ment ceux qui ont été socia­li­sés en URSS, les Ukrainiens ne se défi­nis­sent pas néces­sai­re­ment par oppo­si­tion aux Russes. Même après l’Euromaïdan et le déclen­che­ment de la guerre dans la région du Donbas, la plu­part des Ukrainiens pen­saient qu’ils étaient des peu­ples fra­ter­nels et, pour 15 à 20 % de la popu­la­tion, il était normal de se sentir à la fois Ukrainien et Russe. Cela dit, la guerre actuelle pour­rait effa­cer ces iden­ti­tés ambi­guës.

JB : Dans un arti­cle publié sur LeftEast, vous avez sou­tenu que l’idée que les Ukrainiens résis­te­raient farou­che­ment à l’inva­sion russe était exa­gé­rée. Mais n’est-ce pas pré­ci­sé­ment ce qui se passe actuel­le­ment ?

VI : Je par­lais d’une situa­tion dans laquelle la Russie aurait détruit l’armée ukrai­nienne et occupé une grande partie du ter­ri­toire, ce qui ne s’est pas encore pro­duit. La résis­tance est peut-être plus forte que ce à quoi la Russie s’atten­dait, mais il en serait pro­ba­ble­ment autre­ment si Kiev avait été occu­pée en quatre-vingt-seize heures, comme l’avait prédit le Pentagone. De nom­breux Ukrainiens rejoi­gnent la Défense ter­ri­to­riale et l’armée, mais envi­ron 2 mil­lions de per­son­nes ont déjà fui, et il pour­rait y avoir jusqu’à 10 mil­lions de réfu­giés selon cer­tai­nes esti­ma­tions.

Dans le même temps, dans les villes occu­pées telles que Kherson ou Melitopol, le scé­na­rio que j’ai décrit se pro­duit — il y a d’impor­tan­tes mani­fes­ta­tions pro-ukrai­nien­nes, mais il n’y a pas de forte résis­tance armée. Si la Russie occupe une grande partie du ter­ri­toire ukrai­nien, la majo­rité de la popu­la­tion sera pro­ba­ble­ment pas­sive dans un pre­mier temps. La résis­tance armée ne sera pas assez forte pour ren­ver­ser l’occu­pa­tion, mais elle sera signi­fi­ca­tive si Moscou tente d’établir un régime très répres­sif dans les ter­ri­toi­res occu­pés. Le résul­tat serait une résis­tance non armée plus forte qui serait une source d’ins­ta­bi­lité per­ma­nente non seu­le­ment en Ukraine, mais aussi en Russie.

JB : L’Occident a réagi de manière déci­sive avec une stra­té­gie basée sur des sanc­tions sévè­res contre Moscou et la livrai­son d’armes à Kiev. La des­truc­tion de l’économie russe et le ren­for­ce­ment de la résis­tance ukrai­nienne ont le même objec­tif : forcer Moscou à arrê­ter l’atta­que. Quel regard portez-vous sur cette réponse et que pensez-vous des appels lancés à l’OTAN pour qu’elle établisse une zone d’exclu­sion aérienne ?

VI : Je crains que si les sanc­tions et les livrai­sons d’armes res­tent la réponse domi­nante, cela signi­fie que l’Occident est en fait inté­ressé par cette guerre. Poutine ne peut pas se per­met­tre de perdre, il fera donc la guerre aussi long­temps que pos­si­ble. Cela signi­fiera un nombre énorme de morts et la des­truc­tion com­plète des villes ukrai­nien­nes. Tout comme elle a détruit Grozny en Tchétchénie, l’armée russe pour­rait détruire Kiev et Kharkiv. S’il n’y a pas d’autres options, Poutine pour­rait mena­cer d’uti­li­ser des armes nucléai­res.

Je pense que les élites de l’OTAN com­pren­nent que la zone d’exclu­sion aérienne au-dessus de l’Ukraine signi­fie­rait une guerre entre l’OTAN et la Russie. Je ne pense pas que nous puis­sions nous per­met­tre de pren­dre des ris­ques quand il s’agit de ris­quer une apo­ca­lypse nucléaire.

Arrêter la guerre est la prio­rité abso­lue. Cela pour­rait être pos­si­ble en don­nant immé­dia­te­ment à l’Ukraine une pers­pec­tive claire d’adhé­sion à l’UE, au moins un plan d’adhé­sion concret. Dans le même temps, un accord sur la neu­tra­lité mili­taire pour­rait être conclu. C’est plus facile main­te­nant, car le pré­si­dent Volodymyr Zelensky et le reste de l’élite poli­ti­que sont déçus que l’OTAN n’aide pas l’Ukraine ou n’établisse pas de zone d’exclu­sion aérienne.

Zelensky sera contraint d’accep­ter des com­pro­mis dou­lou­reux sur la Crimée et le Donbas. Mais grâce à l’adhé­sion à l’UE, Zelensky pour­rait pré­sen­ter l’accord avec la Russie comme une vic­toire et pré­ten­dre que les Ukrainiens ont gagné ce pour quoi ils se sont battus depuis la révo­lu­tion de la place Maïdan. Dans le même temps, Poutine pour­rait également affir­mer qu’il n’a pas été vaincu, que l’inva­sion a atteint ses objec­tifs. L’UE et les États-Unis devraient négo­cier quel­que chose comme cela s’ils veu­lent éviter la perte de vies ukrai­nien­nes et la des­truc­tion de l’économie.

JB : Que voulez-vous dire par « l’Occident est inté­ressé par cette guerre » ?

VI : Certains com­men­ta­teurs affir­ment avec enthou­siasme que la résis­tance de longue durée en Ukraine épuisera la Russie de la même manière que la guerre en Afghanistan a contri­bué à l’effon­dre­ment de l’Union sovié­ti­que. Cette guerre a fait beau­coup de mal à l’URSS, mais elle a été catas­tro­phi­que pour le peuple afghan. L’Afghanistan a été dévasté pen­dant des décen­nies et est devenu un État défaillant, où un mou­ve­ment extré­miste a fini par pren­dre le dessus.

Si l’Occident se satis­fait d’un tel avenir pour l’Ukraine, cela signi­fie qu’il avait besoin de cette guerre. L’atti­tude actuelle de l’Occident ne sera jus­ti­fiée que si la Russie est vrai­ment si fra­gile qu’elle s’effon­dre dans un avenir très proche. Toutefois, si l’inva­sion se pour­suit pen­dant des mois, voire des années, l’Occident sera com­plice de la pro­lon­ga­tion de la guerre.

JB : L’Ukraine n’est donc pas seu­le­ment une vic­time de la Russie, mais aussi des jeux géo­po­li­ti­ques occi­den­taux ?

VI : Les ser­vi­ces de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains et bri­tan­ni­ques avaient annoncé l’inva­sion depuis des mois. Si Londres et Washington étaient si sûrs de l’inva­sion, pour­quoi ne l’ont-ils pas empê­chée, pour­quoi n’ont-ils pas négo­cié plus acti­ve­ment avec Poutine ? Certes, Poutine est le prin­ci­pal res­pon­sa­ble de la guerre. Mais l’Occident était au cou­rant de l’inva­sion et n’a pas fait assez pour l’empê­cher.

Certains com­men­ta­teurs affir­ment avec enthou­siasme que la résis­tance de longue durée en Ukraine épuisera la Russie de la même manière que la guerre en Afghanistan a contri­bué à l’effon­dre­ment de l’Union sovié­ti­que. Cette guerre a fait beau­coup de dégâts.

JB : L’Occident a nourri les espoirs de l’Ukraine de deve­nir membre de l’OTAN, même s’il était clair qu’il ne défen­drait pas l’Ukraine. En ce sens, les Ukrainiens ont-ils été trom­pés ?

VI : L’Ukraine n’a jamais reçu de plan d’action pour l’adhé­sion, mais seu­le­ment la pos­si­bi­lité théo­ri­que d’adhé­rer un jour ou l’autre. Malgré les pro­mes­ses d’adhé­sion, l’OTAN n’a jamais eu le désir de se battre pour l’Ukraine. Aujourd’hui, des Ukrainiens meu­rent. À tout le moins, ces pro­mes­ses envers l’Ukraine étaient extrê­me­ment irres­pon­sa­bles.

JB : Sous Petro Porochenko, pré­si­dent de l’Ukraine de 2014 à 2019, l’adhé­sion à l’OTAN a été incluse comme objec­tif dans la cons­ti­tu­tion de 2019. Comment l’OTAN est-elle deve­nue une ques­tion aussi impor­tante dans la poli­ti­que ukrai­nienne ?

VI : Les poli­ti­ciens ne se sont jamais inté­res­sés à ce que les Ukrainiens pen­sent réel­le­ment de l’OTAN. La demande d’adhé­sion a été pré­sen­tée par le pré­si­dent Viktor Iouchtchenko après la « révo­lu­tion orange » de 2004. Elle a été sou­te­nue par George W. Bush et, en 2008, il a été décidé au sommet de Bucarest que la Géorgie et l’Ukraine rejoin­draient l’alliance.

À l’époque, envi­ron 20 % des Ukrainiens étaient favo­ra­bles à l’adhé­sion à l’OTAN. Après l’Euromaïdan, la Russie a annexé la Crimée et la guerre a éclaté dans le Donbas, ce qui a conduit une partie de la popu­la­tion à consi­dé­rer l’OTAN comme une pro­tec­tion contre la Russie. Dans le même temps, les son­da­ges n’étaient plus réa­li­sés en Crimée et dans le Donbas, les régions les plus pro­rus­ses du pays. L’année der­nière, grâce à la crainte de voir les trou­pes russes se masser le long de la fron­tière, le sou­tien à l’adhé­sion à l’OTAN a dépassé les 50 %. L’inva­sion actuelle a changé les atti­tu­des, même dans les régions pro­rus­ses du sud et de l’est du pays. Cependant, la décep­tion à l’égard de l’OTAN aug­mente en même temps.

JB : Les résul­tats pos­si­bles de la guerre com­pren­nent la par­ti­tion du pays (c’est-à-dire l’impo­si­tion d’un régime pro-russe répres­sif à l’Est tandis que l’Ouest devient une base exté­rieure natio­na­liste de l’OTAN), l’occu­pa­tion de toute l’Ukraine par la Russie ou la défaite com­plète de la Russie. Une Ukraine mul­ti­na­tio­nale et mul­tieth­ni­que pour­rait-elle sur­vi­vre ?

VI : Vous avez décrit un scé­na­rio pro­ba­ble en cas de divi­sion du pays, mais tout dépend du dérou­le­ment de la guerre. La défaite de Poutine signi­fie­rait pro­ba­ble­ment la dés­ta­bi­li­sa­tion et l’effon­dre­ment du régime russe au pou­voir, dont l’Ukraine pour­rait tirer parti et reconqué­rir même le Donbass et la Crimée.

À la suite de l’atta­que et de la des­truc­tion, il y a une grande haine envers les Russes. Je crains que la langue russe ne soit encore plus répri­mée dans la sphère publi­que que ce n’était le cas après les lois adop­tées par Porochenko. Le pays mul­ti­cultu­rel dans lequel je suis né est pro­ba­ble­ment perdu à jamais.

Il est pos­si­ble qu’un jour la réconci­lia­tion ait lieu. Après tout, la Pologne et la France tra­vaillent en étroite col­la­bo­ra­tion avec l’Allemagne au sein de l’UE, même si l’Allemagne a causé d’énormes souf­fran­ces à l’ensem­ble de l’Europe pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. Mais cela néces­si­te­rait des chan­ge­ments poli­ti­ques très impor­tants en Russie même.

JB : Avant même l’inva­sion, vous avez écrit qu’elle pour­rait dés­ta­bi­li­ser la Russie elle-même. Quelles seront les consé­quen­ces de la guerre et des sanc­tions pour le régime de Poutine ?

VI : Si le régime veut s’adap­ter aux défis mili­tai­res, économiques et poli­ti­ques, des chan­ge­ments radi­caux dans l’ordre social et poli­ti­que seront néces­sai­res. L’État russe fonc­tionne actuel­le­ment selon le prin­cipe du capi­ta­lisme de patro­nage klep­to­cra­ti­que, dans lequel une petite élite s’enri­chit. Toutefois, il ne sera pas pos­si­ble de main­te­nir le régime pro-russe dans cer­tai­nes par­ties de l’Ukraine uni­que­ment par la répres­sion, et la résis­tance des Ukrainiens pour­rait encou­ra­ger l’oppo­si­tion en Biélorussie et en Russie — sur­tout si les sol­dats russes conti­nuent de mourir — et même au Kazakhstan et dans toute la sphère d’inté­rêt russe.

Étant donné que l’ins­ta­bi­lité ne sera pas atté­nuée par des poli­ti­ques néo­li­bé­ra­les ortho­doxes, l’his­to­rien de l’économie Adam Tooze a émis l’hypo­thèse que le régime ten­tera de mener une sorte de poli­ti­que néo­key­né­sienne pour amé­lio­rer la vie des citoyens et ainsi ache­ter leur sou­tien. Après les deux guer­res mon­dia­les, nous avons assisté à une expan­sion signi­fi­ca­tive des droits des tra­vailleurs afin d’éviter les sou­lè­ve­ments des masses qui avaient fait de grands sacri­fi­ces pen­dant la guerre.

La réo­rien­ta­tion de la Russie vers les pays non occi­den­taux sera également un pro­blème. Moscou est moins isolé qu’il n’y paraît à l’Ouest, mais à part dépen­dre d’une Chine plus déve­lop­pée, une telle réo­rien­ta­tion ne sera pas facile à conci­lier avec les iden­ti­tés euro­péen­nes des Russes, des Biélorusses et des Ukrainiens. La Russie aura également besoin d’un projet idéo­lo­gi­que beau­coup plus cohé­rent pour expli­quer à la popu­la­tion le but de toutes ces souf­fran­ces. Le fait qu’une grande partie de la société russe ne com­prenne pas l’inva­sion de Poutine est un symp­tôme de l’absence d’un tel projet, un projet qu’aucun des pays de l’après-Seconde Guerre mon­diale n’a réussi à mettre en œuvre.

JB : L’inva­sion a également semé la confu­sion dans la gauche intel­lec­tuelle, habi­tuée à blâmer l’Occident pour pres­que tous les pro­blè­mes du monde. Les gau­chis­tes ukrai­niens Taras Bilous et Volodymyr Artiukh ont cri­ti­qué ce qu’ils appel­lent « l’anti-impé­ria­lisme pour les idiots » de la gauche occi­den­tale dans des let­tres ouver­tes. Selon vous, quel serait le point de vue cor­rect de la gauche ?

VI : J’ai per­son­nel­le­ment écrit contre les inter­pré­ta­tions sim­plis­tes de l’Euromaïdan, qu’une partie de la gauche occi­den­tale a consi­déré à tort comme un coup d’État sou­tenu par l’Occident, tout comme les répu­bli­ques sépa­ra­tis­tes du Donbas ont été consi­dé­rées comme des États proto-socia­lis­tes, alors qu’en réa­lité elles sont les marion­net­tes d’un régime russe très peu socia­liste. Mais dis­cu­ter de la culpa­bi­lité des gau­chis­tes occi­den­taux en tant qu’idiots utiles de Poutine en ce moment est très dom­ma­gea­ble pour la gauche. Le débat sur la sous-esti­ma­tion de l’impé­ria­lisme russe est impor­tant, mais il ne doit pas être mené dans des moments de fortes émotions et en uti­li­sant le chan­tage moral.

L’inva­sion va faci­li­ter une forte vague de droite, qui réduira consi­dé­ra­ble­ment l’espace de la gauche en Europe de l’Est et de l’Ouest. Nous ne devons pas nous désar­mer et nous ouvrir aux atta­ques de la droite. La grande majo­rité de la gauche euro­péenne condamne l’impé­ria­lisme russe et com­prend que l’inva­sion mène au désas­tre, tout comme l’inva­sion amé­ri­caine de l’Irak.

La gauche a besoin d’argu­ments offen­sifs. Nous ne devons pas accep­ter d’inter­dire les dis­cus­sions sur la com­pli­cité de l’OTAN et du régime post-Maidan en Ukraine, sur les rai­sons de la non-appli­ca­tion des accords de Minsk, ou sur les rela­tions OTAN-Russie. Cela signi­fie­rait une capi­tu­la­tion — en par­ti­cu­lier en Europe de l’Est, où, dans l’ère du néo-mac­car­thysme qui s’annonce, il pour­rait ne plus être pos­si­ble d’avan­cer des argu­ments de gauche, même élémentaires, sans être accusé d’être un espion russe.