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Le babillage insouciant de Joe Biden pourrait nous faire tous tuer

par , le 1er avril 2022

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Encore un bon article publié par JACOBIN

Le babillage insou­ciant de Joe Biden pour­rait nous faire tous tuer

PAR BRANKO MARCETIC

Lorsqu’il s’est pré­senté à la pré­si­dence, Joe Biden a été vendu comme l’adulte dans la salle qui choi­si­rait ses mots avec soin. Mais ces der­niers jours seu­le­ment, il a appelé à un chan­ge­ment de régime en Russie et a semblé révé­ler acci­den­tel­le­ment que les États-Unis entraî­naient des trou­pes ukrai­nien­nes en Pologne.

L’une des prin­ci­pa­les cri­ti­ques de Donald Trump était que, compte tenu de sa diar­rhée ver­bale et du fait qu’il n’était pas un poli­ti­cien pro­fes­sion­nel, ses lèvres lâches et son style libre et sans filtre étaient dan­ge­reux lorsqu’il s’agis­sait du bureau le plus puis­sant du monde. . Après tout, la diplo­ma­tie est, comme la romance, un jeu de signaux et d’indi­ces — un malen­tendu ne vous lais­sera pas seu­le­ment avec un sen­ti­ment d’embar­ras et de regret, mais aussi poten­tiel­le­ment des atten­tats à la bombe et des meur­tres de masse.

Pendant les années Trump, un flot inces­sant d’arti­cles se plai­gnait de sa ten­dance à « briser les normes » à dire des choses qu’il n’était pas censé dire, de la révé­la­tion du numéro de télé­phone per­son­nel d’un allié poli­ti­que à la révé­la­tion en série de secrets gou­ver­ne­men­taux, jusqu’au lob­bying, raille­ries et mena­ces de cour d’école contre un dic­ta­teur doté d’armes nucléai­res avec lequel il se dis­pu­tait. La pro­messe de Joe Biden était que, même s’il ne fai­sait rien contre les condi­tions qui ont conduit à l’ascen­sion de Trump, nous aurions au moins un adulte expé­ri­menté, mature et pru­dent en charge.

Cela ne cor­res­pon­dait pas vrai­ment à ce que qui­conque savait de l’his­toire de Biden, mais c’est ce qui a été vendu. Le pas­sage de Trump à Biden serait « jour et nuit, noir et blanc », a assuré au public un diplo­mate che­vronné. « Il y aura un contrôle des mes­sa­ges et de la dis­ci­pline. »

Pourtant, plus d’un mois après le début du conflit mili­taire ins­ta­ble impli­quant l’une des prin­ci­pa­les puis­san­ces nucléai­res mon­dia­les, le pré­si­dent a fait tout sauf cela. À pré­sent, tout le monde connaît la ligne appa­rem­ment impro­vi­sée de Biden la semaine der­nière en Pologne, lors­que, après quel­ques atta­ques contre le pré­si­dent russe Vladimir Poutine à propos de son inva­sion de l’Ukraine le mois der­nier, il a déclaré que « cet homme ne peut pas rester au pou­voir ». C’était, comme l’appe­lait Fred Kaplan de Slate, « la gaffe enten­due dans le monde entier », ver­te­ment cri­ti­quée même par des orga­nes de presse géné­ra­le­ment ami­caux, cer­tains répu­bli­cains, des experts et des alliés euro­péens, for­çant l’admi­nis­tra­tion à limi­ter les dégâts.

Ce n’est pas sans raison que, même au plus fort de la guerre froide, aucun pré­si­dent amé­ri­cain n’a jamais ouver­te­ment insisté sur un chan­ge­ment de régime en Union sovié­ti­que. À eux deux, la Russie et les États-Unis dis­po­sent de plus d’ogives nucléai­res qu’il n’en faut pour tuer tout ce qui existe sur la pla­nète, et même un échange nucléaire ini­tia­le­ment « limité » pour­rait entraî­ner un mas­sa­cre mon­dial. Suggérer que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain tente d’écarter l’auto­crate de plus en plus impré­vi­si­ble qui dirige le pays n’est pas vrai­ment de nature à éviter cette issue ni à favo­ri­ser le succès des déli­ca­tes négo­cia­tions de cessez-le-feu qui se dérou­lent actuel­le­ment entre Moscou et Kiev.

Cela seul serait déjà assez grave. Mais ce n’est que le pire d’une série de déra­pa­ges ver­baux alar­mants que Biden a commis depuis le début de la crise à la fin de l’année der­nière. En jan­vier, Biden a déclen­ché une cons­ter­na­tion géné­rale simi­laire lorsqu’il a semblé indi­quer ouver­te­ment qu’une « incur­sion mineure » de Poutine en Ukraine ne serait pas punie de la même manière qu’une inva­sion à grande échelle, ce que les alliés ont cri­ti­qué comme une invi­ta­tion à la guerre.

Biden a fait preuve du même genre de négli­gence depuis que Poutine a effec­ti­ve­ment lancé une inva­sion, alors qu’un lan­gage pru­dent et diplo­ma­ti­que est devenu plus vital que jamais. Rien que lors de son der­nier voyage en Europe, Biden a déclaré que si Poutine uti­li­sait des armes chi­mi­ques, l’OTAN répon­drait « en nature » — une phrase qui, lue lit­té­ra­le­ment, signi­fie que l’OTAN frap­pe­rait la Russie avec ses pro­pres armes chi­mi­ques — et a qua­li­fié Poutine de « pur voyou », de « dic­ta­teur meur­trier » et de « bou­cher ». Plus tôt, le pré­si­dent avait déclaré lors d’un échange infor­mel avec un jour­na­liste que Poutine était un « cri­mi­nel de guerre ».

Poutine est peut-être toutes ces choses et plus encore. Mais il y a une grande dif­fé­rence entre un écrivain, un pré­sen­ta­teur de télé­vi­sion ou même un fonc­tion­naire de rang infé­rieur qui uti­lise ce genre de termes et le diri­geant d’un pays engagé dans une rela­tion d’oppo­si­tion et désor­mais indi­rec­te­ment impli­qué dans une guerre avec la per­sonne décrite. Il suffit de penser à la réti­cence des pré­si­dents amé­ri­cains, depuis des décen­nies, à qua­li­fier le mas­sa­cre des Arméniens par la Turquie, vieux de plus d’un siècle, de géno­cide, par crainte de la réac­tion que cela pour­rait sus­ci­ter chez un allié.

Ces « gaffes », elles aussi, ont conduit la Maison-Blanche à se déme­ner pour cla­ri­fier et mini­mi­ser les propos du pré­si­dent (bien que, dans ce der­nier cas, la Maison-Blanche ait ensuite semblé chan­ger d’atti­tude, l’admi­nis­tra­tion accu­sant bien­tôt offi­ciel­le­ment Moscou de crimes de guerre). Comme l’a dit l’ancien minis­tre grec des Finances Yanis Varoufakis, « un pré­si­dent amé­ri­cain qui, pen­dant une guerre atroce, ne pense pas ce qu’il dit sur les ques­tions de guerre et de paix, et doit être cor­rigé par son per­son­nel hyper­ven­ti­lant, est un danger clair et pré­sent pour tous. »

Le plus récent déra­page était par­ti­cu­liè­re­ment digne de Trump. S’adres­sant à la quatre-vingt-deuxième divi­sion aéro­por­tée de l’armée amé­ri­caine en Pologne la semaine der­nière au sujet de la résis­tance ukrai­nienne, M. Biden leur a dit qu’ils allaient « voir quand vous serez là-bas, vous allez voir — des femmes, des jeunes gens debout… à l’avant d’un foutu char disant “Je ne pars pas” ».

Une fois de plus, les mem­bres du per­son­nel de la Maison-Blanche, qui doi­vent main­te­nant être au bord de la crise de nerfs, ont été contraints de pré­ci­ser rapi­de­ment que l’admi­nis­tra­tion ne pré­voyait pas d’envoyer des trou­pes amé­ri­cai­nes en Ukraine. Interrogé sur ce faux pas ce lundi, M. Biden a expli­qué qu’il avait « parlé d’aider à former les trou­pes ukrai­nien­nes qui se trou­vent en Pologne », révé­lant ainsi un pro­gramme de for­ma­tion amé­ri­cain jusqu’alors inconnu dans ce pays de l’OTAN, ce qui indi­que­rait une impli­ca­tion amé­ri­caine dans cette guerre plus impor­tante que prévu. (Un res­pon­sa­ble de la Maison-Blanche a rapi­de­ment expli­qué que Biden par­lait sim­ple­ment des « sol­dats ukrai­niens en Pologne qui inte­ra­gis­sent régu­liè­re­ment avec les trou­pes amé­ri­cai­nes »).

Incroyablement, cer­tains ont même essayé de défen­dre tout cela. Les res­pon­sa­bles de l’admi­nis­tra­tion n’ont cessé d’expli­quer les déra­pa­ges de Biden comme étant moti­vés par une réac­tion soi-disant émotionnelle à la ren­contre de réfu­giés et à l’obser­va­tion directe des consé­quen­ces de la guerre de Poutine. (Biden est vrai­sem­bla­ble­ment mys­té­rieu­se­ment incons­cient des hor­reurs qu’il faci­lite direc­te­ment en Afghanistan ou de la bru­ta­lité de la guerre au Yémen qu’il sou­tient tou­jours).

Jennifer Rubin, qui a un jour sug­géré que Trump pour­rait être tenu léga­le­ment res­pon­sa­ble des résul­tats de sa mini­mi­sa­tion ver­bale de COVID-19, a repro­ché aux conseillers de Biden de le « contre­dire » et de le « mino­rer ». Le cham­pion d’échecs Garry Kasparov a déclaré qu’une « bonne façon de faire en sorte que [Poutine soit chassé du pou­voir] soit de dire exac­te­ment cela », et a qua­li­fié le retour en arrière de « pathé­ti­que ». L’ancien secré­taire à la défense de Clinton, William Cohen, a déclaré à CNN que Biden avait « exac­te­ment raison » et qu’il « par­lait avec son cœur ».

Il n’y a rien de révo­lu­tion­naire à dire, mais c’est un nouvel exem­ple du curieux phé­no­mène selon lequel les normes aux­quel­les tous les pré­si­dents amé­ri­cains devraient être soumis sont appli­quées à Trump mais pas aux autres pré­si­dents ou res­pon­sa­bles amé­ri­cains. Plus impor­tant encore, c’est un rappel de la dan­ge­ro­sité de cette guerre et du fil du rasoir sur lequel le monde vacille depuis le début.

Le manque de dis­ci­pline ver­bale de Biden a conduit l’équipe de la Maison-Blanche à le tenir, autant que pos­si­ble, à l’écart de la vie publi­que et à le faire passer du temps dans sa maison du Delaware tout au long de sa pre­mière année de pré­si­dence. En atten­dant que cette guerre soit ter­mi­née, ils devraient peut-être répé­ter l’expé­rience.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Branko Marcetic est un rédac­teur de Jacobin et l’auteur de Yesterday’s Man : The Case Against Joe Biden. Il vit à Chicago, dans l’Illinois.