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Que nous disent les résultats des élections législatives du 19 juin 2022

par Jean-François COLLIN, le 22 juin 2022

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Que nous disent les résul­tats des élections légis­la­ti­ves du 19 juin 2022

Les com­men­tai­res sur les résul­tats de l’élection légis­la­tive, dont le deuxième tour s’est déroulé le 19 juin, por­tent sur le fonc­tion­ne­ment à venir de l’Assemblée Nationale, la plus ou moins grande soli­dité de l’alliance de la gauche autour de la France Insoumise, la ques­tion de savoir si elle for­mera un groupe unique ou quatre grou­pes à l’Assemblée natio­nale, les allian­ces pos­si­bles entre la République en Marche et ses satel­li­tes et ce qui reste du parti Les Républicains, etc.

Pourtant, il ne s’agit là que de ques­tions secondai­res au regard de ce qui se passe dans le pays.

Abstention ou séces­sion ?

Le résul­tat le plus impor­tant de cette élection est le pour­cen­tage des suf­fra­ges expri­més par rap­port à l’ensem­ble du corps électoral.

Aux 53,8% d’abs­ten­tion­nis­tes, il faut ajou­ter 7,6% de votes blancs ou nuls, ce qui porte le total des Français qui ont refusé d’expri­mer une pré­fé­rence entre les can­di­dats à 61,4% du corps électoral.

38,6% des ins­crits seu­le­ment ont voté en faveur de l’un des can­di­dats. Sur les 48,6 mil­lions d’électeurs fran­çais, 20,7 mil­lions d’entre eux ont exprimé un choix, les autres n’ont pas votés ou ont mis dans l’urne un bul­le­tin indi­quant qu’aucun des can­di­dats ne leur conve­nait.

Les voix recueillies par les partis poli­ti­ques ayant par­ti­cipé au scru­tin ne repré­sen­tent qu’une part mar­gi­nale du corps électoral : Ensemble = 16,5% des ins­crits ; NUPES = 14% des ins­crits ; RN = 7,4% des ins­crits ; LR-UDI (dont les com­men­ta­teurs écrivent qu’ils ont résisté) = 3,1% des ins­crits ; autres partis 1,8%.

En Seine Saint-Denis où la NUPES rafle toutes les cir­cons­crip­tions, l’abs­ten­tion atteint 63,3%. Clémentine Autain est élue avec 22% des suf­fra­ges des électeurs ins­crits dans sa cir­cons­crip­tion.

Le procès en illé­gi­ti­mité, assez jus­ti­fié, qui était intenté à Emmanuel Macron après son élection, pour­rait à bon droit être ins­truit contre tous les dépu­tés élus diman­che der­nier.

On peut se dire que ce n’est pas très grave, que ceux qui dési­rent par­ti­ci­per à la vie poli­ti­que et en dési­gner les res­pon­sa­bles ont pu le faire. Mais il est tout de même dif­fi­cile d’inter­pré­ter la signi­fi­ca­tion de ce scru­tin en ana­ly­sant seu­le­ment la part mino­ri­taire des suf­fra­ges expri­més.

Quel sens faut-il donner au refus de près des deux tiers des électeurs d’expri­mer une pré­fé­rence à l’occa­sion du choix de leur député ?

S’agit-il, comme on le dit sou­vent, d’une forme de vote pro­tes­ta­taire qui vien­drait s’ajou­ter à d’autres formes de pro­tes­ta­tion, le vote pour la France Insoumise ou le Rassemblement National ? Mais alors, pour­quoi les Français qui s’abs­tien­nent n’accor­dent-ils pas leur suf­frage à ces partis dits pro­tes­ta­tai­res ? Est-ce parce qu’ils ne les trou­vent pas suf­fi­sam­ment radi­caux ou au contraire parce qu’ils les trou­vent exces­sifs ?

Nous man­quons d’une ana­lyse sérieuse de ce que pen­sent cette vaste majo­rité d’abs­ten­tion­nis­tes et de votes blanc ou nuls.

Près de deux tiers des fran­çais en sont-ils arri­vés à la conclu­sion que le jeu poli­ti­que est vain, que l’élection de l’un ou de l’autre ne change rien à leur sort, que les res­pon­sa­bles poli­ti­ques sont inca­pa­bles de mettre en œuvre ce qu’ils pro­met­tent en raison des contrain­tes aux­quel­les ils se disent soumis ( appar­te­nance à l’Union euro­péenne qui limite dras­ti­que­ment la pos­si­bi­lité le choix d’une poli­ti­que natio­nale, rap­port de forces mon­diaux qui ne sont en faveur ni de l’Union euro­péenne ni de la France, puis­sance de l’exé­cu­tif qui de toute façon aura les moyens d’impo­ser ses choix, etc.). Ou bien encore pen­sent-ils que ceux qui se pré­sen­tent à leur suf­frage, n’ont en fait aucune inten­tion véri­ta­ble de pren­dre les mesu­res qui per­met­traient d’amé­lio­rer leur sort, parce qu’ils par­ta­gent peu ou prou tous les mêmes idées sur ce qui est rai­son­na­ble et fai­sa­ble ?

L’argu­ment du beau temps ou de l’attrait de la pêche à la ligne, dont je ne sache pas pour­tant que la pra­ti­que se déve­loppe de façon aussi impor­tante, est une façon de se ras­su­rer à bon compte.

La cons­tance du phé­no­mène abs­ten­tion­niste, sa crois­sance conti­nue en même temps qu’aug­mente le nombre de bul­le­tins blancs ou nuls, témoi­gnent plutôt d’une séces­sion d’une grande partie de la société fran­çaise qui n’accorde plus aucune impor­tance au dis­cours poli­ti­que.

A la séces­sion des riches qui dans les années quatre-vingt ont consi­déré que « la soli­da­rité, ça com­men­çait à bien faire », pour para­phra­ser N. Sarkozy par­lant de l’envi­ron­ne­ment, et ont donné le coup d’envoi de la contre révo­lu­tion fis­cale et sociale (baisse des impôts, réduc­tion des moyens consa­crés aux ser­vi­ces publics, aug­men­ta­tion des iné­ga­li­tés de reve­nus et de patri­moine…), répond aujourd’hui celle de ceux qui n’ont rien ou pas grand-chose.

Margaret Thatcher avait résumé le pro­gramme de la contre révo­lu­tion libé­rale en une phrase : « la société, ça n’existe pas », seuls les indi­vi­dus exis­tent et ils sont res­pon­sa­bles de ce qui leur arrive. Elle ajou­tait qu’il n’y avait pas d’alter­na­tive à la poli­ti­que qu’elle condui­sait, qui d’ailleurs ne se dis­tin­guait pas de celle de R. Reagan aux États-Unis ou de F Mitterrand en France après 1983.

Des décen­nies de tra­hi­son des pro­mes­ses électorales, de désillu­sion, de dépo­li­ti­sa­tion de la société, au nom de la raison, des contrain­tes objec­ti­ves et des mille et une autres rai­sons qui jus­ti­fient que bien que nous chan­gions de Président de la République, de minis­tres ou de dépu­tés, les choses elles ne chan­gent pas, nous ont conduit là où nous sommes.

Il en sera bien­tôt des bureaux de vote, comme des salles de concert de musi­que clas­si­que, des salles de théâ­tre ou des ciné­mas. On n’y verra plus passer que des per­son­nes de soixante ans et plus, appar­te­nant aux caté­go­ries socia­les les plus favo­ri­sées et les mieux insé­rées socia­le­ment.

Cela devrait inquié­ter aussi bien les orga­ni­sa­teurs de spec­ta­cles vivants que les orga­ni­sa­teurs de spec­ta­cles poli­ti­ques, car un jour ceux qui vien­nent encore y assis­ter auront com­plè­te­ment dis­paru et ces deux sec­teurs d’acti­vité pour­raient bien dis­pa­raî­tre avec eux.

Pour com­plé­ter ce tableau, on notera que les électeurs ne sont pas les seuls à se désin­té­res­ser des élections et de leurs résul­tats. La bourse est restée par­fai­te­ment insen­si­ble au résul­tat du scru­tin du 19 juin, dont les com­men­ta­teurs disent pour­tant qu’il rend la France ingou­ver­na­ble ; elle a pro­gressé au même rythme que celle de Francfort en ce début de semaine, et pour le moment aucun fré­mis­se­ment n’a été cons­taté sur les taux d’inté­rêt de la dette publi­que. C’est dire s’il ne faut pas trop sures­ti­mer ce qui se passe dans le champ de la poli­ti­que...

Un seul vain­queur, le Rassemblement natio­nal

En réa­lité, le seul vain­queur de cette élection légis­la­tive est le Rassemblement natio­nal.

Seul, sans accord avec un autre parti, même pas avec « Reconquête » d’E Zemour, avec un mode de scru­tin qui lui est com­plè­te­ment défa­vo­ra­ble, le RN passe de 7 à 89 dépu­tés, l’empor­tant aussi bien sur le parti « Les Républicains » que sur « La France Insoumise ». Au pas­sage le nau­frage d’E. Zemmour devrait entrai­ner des démis­sions et des licen­cie­ments dans la plu­part des médias et ins­ti­tuts de son­dage qui ont consa­cré tous leurs efforts entre l’été 2021 et le mois d’avril 2022 à le pré­sen­ter comme celui que les Français atten­daient et le vain­queur pro­ba­ble de l’élection pré­si­den­tielle. Mais dans le monde des médias et des ins­ti­tuts de son­dage, comme dans celui de la poli­ti­que (ils vivent l’un de l’autre), il ne faut jamais pré­sen­ter ses excu­ses car c’est un aveu de fai­blesse. Il faut embrayer sur autre chose.

Le succès de la NUPES est un effet d’opti­que. La stra­té­gie d’union a permis de limi­ter la casse, mais avec 27% des sièges, la gauche réa­lise son troi­sième plus mau­vais score depuis 1981 et ne pro­gresse pas quant au nombre de suf­fra­ges recueilli. L’union de la gauche a permis de limi­ter la casse en nombre de sièges, elle n’a créé aucune dyna­mi­que électorale, sauf dans les médias.

Le parti d’Emmanuel Macron LRM, passe de 314 sièges à 154. C’est un échec cui­sant pour celui qui pré­ten­dait trans­for­mer la scène poli­ti­que fran­çaise, faire explo­ser la droite tra­di­tion­nelle et dis­pa­raî­tre l’extrême droite. Ensemble est devenu une coa­li­tion de droite parmi d’autres, quant à l’extrême droite elle ne s’est jamais aussi bien portée. Son parti devra revoir à la baisse ses effec­tifs et son niveau de vie.

Cependant, la droite, c’est à dire le mou­ve­ment « Ensemble » et « Les Républicains », dis­pose de 56% des sièges à l’Assemblée natio­nale. Si l’on y ajoute le Rassemblement National, la droite dans ses dif­fé­ren­tes com­po­san­tes est ultra majo­ri­taire à l’Assemblée natio­nale et recueille plus des 2/3 des suf­fra­ges expri­més.

On a du mal à com­pren­dre dans cette situa­tion les cris de vic­toire de Jean-Luc Mélenchon et des res­pon­sa­bles de « la France Insoumise ». Une large partie du ter­ri­toire natio­nal ne compte plus de repré­sen­tants des partis se pré­sen­tant comme de gauche. La NUPES gagne dans les métro­po­les, sur le même ter­rain qu’E Macron, Mais dans les zones rura­les et dans l’électorat popu­laire tra­di­tion­nel elle est absente. Paris est la terre d’élection de la NUPES et d’Ensemble, ils se par­ta­geant la quasi-tota­lité des cir­cons­crip­tions. Le PS et LR ont dis­paru.

Parmi les per­dants, il faut aussi comp­ter Lionel Jospin et son idée géniale de cou­pler le quin­quen­nat et l’inver­sion du calen­drier électoral qui était des­ti­née à garan­tir au Président nou­vel­le­ment élu une majo­rité abso­lue à l’Assemblée natio­nale et les pleins pou­voirs dont rêvent de doter le Président de la République, tous les aspi­rants au régime pré­si­den­tiel qui sau­ve­rait la France, ceux-ci consi­dé­rant que la 5e République donne encore trop de place au gou­ver­ne­ment et au Parlement par rap­port au pou­voir d’un seul homme.

A propos du « front répu­bli­cain »

Pour expli­quer ce qui est tout de même un mau­vais résul­tat, la chasse aux déser­teurs du « front répu­bli­cain » est ouverte. Emmanuel Macron et son mou­ve­ment « Ensemble » se retrou­vent à juste titre sur le banc des accu­sés, puis­que dans six cir­cons­crip­tions seu­le­ment ses par­ti­sans ont appelé à sou­te­nir le can­di­dat de la NUPES contre celui du Rassemblement National. Ceux aux­quels il fai­sait les yeux doux entre les deux tours de l’élection pré­si­den­tielle étaient deve­nus des can­di­dats anti­ré­pu­bli­cains contre les­quels il fal­lait faire front.

Quelle ingra­ti­tude de la part d’un Président réélu grâce à ceux qui ont accepté, encore une fois, de faire bar­rage à Marine Le Pen malgré l’aver­sion qu’ils avaient pour lui ! Comme Jacques Chirac en son temps, il consi­dère qu’il ne doit rien à l’électorat de gauche qui l’a sauvé, sans gloire, de la défaite.

Pour se défen­dre, les Macronistes rap­pel­lent qu’ils ont uti­lisé pour l’élection légis­la­tive, la même for­mule que Jean Luc Mélenchon au soir du pre­mier tour de l’élection pré­si­den­tielle : « pas une voix pour les can­di­dats du Rassemblement natio­nal », ce qui ne vaut évidemment pas appel à voter pour le can­di­dat de la NUPES, pas plus que Mélenchon n’appe­lait à voter Macron.

De façon par­fai­te­ment inco­hé­rente, Jean-Luc Mélenchon dénonce « ceux qui ont perdu tout droit à faire des leçons de morale puisqu’ils ont aban­donné cette pra­ti­que ancienne du Front répu­bli­cain », tout en indi­quant qu’il ne pas­sera aucun accord avec Emmanuel Macron et ceux qui le sou­tien­nent « parce qu’il ne fait pas partie du même monde qu’eux ».

Comprenne qui pourra… Pourquoi deux partis poli­ti­ques n’appar­te­nant pas au même monde devraient-il appe­ler à voter l’un pour l’autre à quel­que élection que ce soit ?

On s’y perd ...

En vérité, cette idée de front répu­bli­cain n’est pas morte d’être trahie où aban­don­née par tel ou tel parti. L’appel au front répu­bli­cain n’a tout sim­ple­ment plus aucun écho parce que, sur cette ques­tion comme sur les autres, les res­pon­sa­bles poli­ti­ques ont perdu toute cré­di­bi­lité. Lorsqu’ils disent « front répu­bli­cain », beau­coup de Français enten­dent « soli­da­rité de la classe poli­ti­que pour conser­ver les sièges qu’elle occupe ». Et ils s’abs­tien­nent ou votent blanc ou nul, ou pra­ti­quent le « déga­gisme ». À ce propos, Rappelons qu’Emmanuel Macron en 2017 appe­lait à déga­ger ceux qui occu­paient depuis trop long­temps la scène poli­ti­que. Il ne peut pas s’étonner que son temps soit venu d’en être vic­time.

Si l’esprit du Front répu­bli­cain doit renaî­tre, il faudra d’abord s’enten­dre sur la République que nous vou­lons défen­dre.

Nous en sommes loin.

Le mot a été gal­vaudé. Pour cer­tains, défen­dre la République signi­fie défen­dre la cons­ti­tu­tion de la Vème République ; pour d’autres, il s’agit de retrou­ver l’ins­pi­ra­tion de la période glo­rieuse des débuts de la IIIème République, celle de l’adop­tion des gran­des lois libé­ra­les consa­crant par exem­ple le droit d’asso­cia­tion, la démo­cra­tie muni­ci­pale, la laï­cité, etc.

Pour d’autres La République doit être sociale et elle doit s’atta­quer d’abord à la réduc­tion des iné­ga­li­tés et à la pau­vreté.

Il ne suffit donc pas de répé­ter République, République, comme une incan­ta­tion qui à elle seule nous per­met­trait de sortir de l’ornière. Une pro­fonde réflexion à droite comme à gauche sur le sys­tème poli­ti­que et économique que nous vou­lons est néces­saire et cette réflexion doit se tra­duire par une pro­po­si­tion de réforme de nos ins­ti­tu­tions per­met­tant de faire revi­vre la démo­cra­tie.

Et main­te­nant ?

La France rede­ve­nant un peu plus nor­male avec un Parlement divisé qui n’est plus tota­le­ment à la botte du pré­si­dent de la République, serait deve­nue ingou­ver­na­ble. C’est le leit­mo­tiv des com­men­ta­teurs depuis diman­che soir. Comment font les autres pays euro­péens qui pour la plu­part vive depuis très long­temps avec des majo­ri­tés rela­ti­ves ? Sans doute ne sont-ils pas gou­ver­nés et leurs citoyens vivent-ils dans la ter­reur de l’absence d’un pou­voir exé­cu­tif tout puis­sant.

Le grand sujet du moment est de savoir qui sera Président de la com­mis­sion des finan­ces de l’Assemblée natio­nale, à laquelle les médias accor­dent sou­dai­ne­ment une impor­tance déter­mi­nante. Pourtant, s’il est bien un domaine où l’exé­cu­tif décide de tout, c’est celui de la pré­pa­ra­tion et de l’adop­tion des lois de finan­ces. Il est vrai que l’Assemblée natio­nale consa­cre de lon­gues semai­nes à en débat­tre, mais ce n’est que pour les modi­fier de façon extrê­me­ment mar­gi­nale et le projet pré­senté par Bercy au début du mois d’octo­bre de chaque année n’est pas véri­ta­ble­ment modi­fié par les débats par­le­men­tai­res. S’il pre­nait au député l’envie de faire autre­ment, le gou­ver­ne­ment dis­pose de l’arti­cle 49. 3 de la Constitution pour faire adop­ter son projet.

Bien sûr, cha­cune des com­po­san­tes de la droite veut pro­fi­ter de la situa­tion de fai­blesse d’Emmanuel Macron pour amé­lio­rer sa posi­tion, mais un fait est là, la droite est majo­ri­taire à l’Assemblée natio­nale et « Les Républicains » vont choi­sir entre un accord de gou­ver­ne­ment avec Macron ou bien un sou­tien au cas par cas aux pro­jets que celui-ci pré­sen­tera à l’Assemblée natio­nale.

Si j’avais un conseil à leur donner, ce serait plutôt d’opter pour un accord de gou­ver­ne­ment avec Emmanuel Macron qui leur per­met­trait d’absor­ber une fois pour toute celui-ci et de le faire appa­raî­tre pour ce qu’il est, un can­di­dat de droite et rien d’autre que cela, ce qui leur déga­ge­rait la voix pour les élections sui­van­tes. Mais la poli­ti­que n’est pas une chose ration­nelle. Macron pense être assez malin pour décré­di­bi­li­ser encore un peu plus « Les Républicains » en les met­tant en porte-à-faux, projet de loi après projet de loi. « Les Républicains » sures­ti­ment leur force et pen­sent qu’ils pour­ront au cas par cas vendre très cher leur ral­lie­ment. Les uns et les autres sures­ti­ment l’inté­rêt que les citoyens por­te­ront à ce petit jeu.

Bien sûr, il sera plus dif­fi­cile que dans la man­da­ture pré­cé­dente de faire adop­ter des textes légis­la­tifs à jet continu, en recou­rant le plus sou­vent à la pro­cé­dure des ordon­nan­ces, ce qui évitait dans les faits tout débat par­le­men­taire.

Nous devrions tous nous en réjouir. Notre pays étouffe sous les lois et les textes régle­men­tai­res, tra­duits ensuite en cir­cu­lai­res de dizai­nes de pages par les direc­tions d’admi­nis­tra­tion des minis­tè­res. En 2021, les pré­fets ont reçu plus de 1300 cir­cu­lai­res ; on ne voit même pas com­ment ils peu­vent trou­ver le temps de les lire, quant à les mettre en œuvre n’en par­lons même pas. Le plus sage est d’atten­dre le texte sui­vant.

Cela n’a aucune impor­tance pour l’équipe qui exerce le pou­voir car il s’agit avant tout d’occu­per le champ média­ti­que et non de trans­for­mer réel­le­ment les choses ou sim­ple­ment de les admi­nis­trer avec bon sens.

Alors, dédra­ma­ti­sons cette idée de blo­cage poli­ti­que du pays. Il n’y a pas besoin de lois pour aug­men­ter les salai­res dans les entre­pri­ses pri­vées comme dans les admi­nis­tra­tions ou les entre­pri­ses publi­ques. Il n’y a pas besoin de loi pour pré­ser­ver le régime des retrai­tes par répar­ti­tion qui n’est pas menacé par une crise à court terme. Pas besoin de loi pour que le Parlement contrôle réel­le­ment l’action du gou­ver­ne­ment, ce qu’il s’est bien gardé de faire au cours des cinq der­niè­res années, trop occupé qu’il était à voter des cen­tai­nes de lois. En réa­lité, beau­coup de choses peu­vent être faites sans recou­rir à la loi et pour tout dire beau­coup de choses seraient mieux faites en lais­sant les citoyens, les asso­cia­tions, les entre­pri­ses et les admi­nis­tra­tions trou­ver des solu­tions plutôt que de leur impo­ser de façon détaillée ce qu’il doi­vent faire.

L’essen­tiel n’est pas de trou­ver un mode d’orga­ni­sa­tion de la rela­tion entre le pré­si­dent de la République et le Parlement (on peut oublier le gou­ver­ne­ment qui n’est plus qu’un bureau d’exé­cu­tion de ce qui est décidé à l’Élysée, per­sonne d’ailleurs ne se demande quel est l’avis d’Élisabeth Borne sur le sujet), mais de trou­ver une solu­tion à la crise poli­ti­que que tra­verse notre pays.

La dis­so­lu­tion de l’assem­blée natio­nale est un fusil à un coup qu’E. Macron maniera avec pré­cau­tion. J Chirac a montré en 1997 que la balle pou­vait suivre une tra­jec­toire impré­vue et ne pas attein­dre la cible visée.

Nous vivons une crise morale, ins­ti­tu­tion­nelle, écologique et économique. Elle ne sera pas sur­mon­tée par des coa­li­tions à géo­mé­trie varia­ble sur des textes de lois.

Crise morale parce que nous ne savons plus ce qui nous ras­sem­ble, ce qui fait de nous, Français, une Nation, ce qui vaut la peine d’être défendu col­lec­ti­ve­ment.

La défense de ser­vi­ces publics, des sys­tè­mes de pro­tec­tion col­lec­tive quels qu’en soient les méri­tes, ne suffit pas à souder une société. Le déli­te­ment des prin­ci­paux ser­vi­ces publics aux­quels nous assis­tons, qu’il s’agisse de l’éducation natio­nale, du sys­tème de santé ou de la jus­tice, est à la fois la consé­quence de choix poli­ti­ques rédui­sant les moyens qui leur sont consa­crés, mais aussi d’une rup­ture de confiance au sein de ces gran­des ins­ti­tu­tions, de diver­gen­ces sur les objec­tifs qu’elles doi­vent attein­dre, d’une mise en cause de la part de ceux qui tra­vaillent comme de ceux qui doi­vent béné­fi­cier de leurs ser­vi­ces. Toutes les gran­des ins­ti­tu­tions publi­ques sont mises en cause, la méfiance pré­vaut à l’égard de ceux qui sont char­gés de les diri­ger, leur capa­cité d’action sur la société est de plus en plus réduite. Il ne suf­fira pas d’aug­men­ter les salai­res et de mieux amé­na­ger les bâti­ments pour que les choses s’arran­gent.

Ce qui vaut pour les entre­pri­ses et les admi­nis­tra­tions publi­ques vaut aussi pour le sec­teur privé. Les entre­pri­ses sont en crise, les sala­riés sont de plus en plus nom­breux à se deman­der ce qu’ils y font, à ne pas sup­por­ter leur orga­ni­sa­tion de plus en plus bureau­cra­ti­que qui sou­vent sur­passe celle des admi­nis­tra­tions. La qua­lité des ser­vi­ces et des mar­chan­di­ses qu’elles pro­dui­sent est contes­tée, pour des rai­sons sani­tai­res où envi­ron­ne­men­ta­les, parce que la sur­consom­ma­tion a des effets dra­ma­ti­ques sur notre envi­ron­ne­ment qui sont main­te­nant bien connus et aussi parce que la qua­lité de ce qui est pro­duit sou­vent n’est pas bonne. Quelques exem­ples récents dans des sec­teurs indus­triels consi­dé­rés comme d’excel­lence en France sont venus nous le rap­pe­ler. La moitié des réac­teurs nucléai­res du pays et à l’arrêt depuis plu­sieurs semai­nes en raison de défauts cons­ta­tés sur les sou­du­res d’éléments essen­tiel à leur fonc­tion­ne­ment. La SNCF vient de ren­voyer à Alstom un nombre assez impor­tant de rames de TGV der­nier modèle qui souf­frent également d’un défaut de sou­du­res qui en affec­tent la sécu­rité. Il faudra plu­sieurs mois pour remé­dier à ces défauts. Les exem­ples pour­raient être mul­ti­pliés.

Notre pays doit se livrer à un examen de cons­cience col­lec­tif pour recons­truire les bases d’une vie en commun fondée sur un mini­mum de confiance réci­pro­que sans laquelle rien n’est pos­si­ble. Ce n’est pas un grand débat dans lequel le pré­si­dent de la République fait son numéro pour mon­trer qu’il a réponse à tout et qu’il est capa­ble de convain­cre chacun qui per­met­tra cela. Il s’agi­rait d’un échange de chacun d’entre nous avec sa propre cons­cience et avec les autres, mené dans des mil­liers de lieux en même temps, sur une période de temps qui pour­rait être de deux ou trois ans qui le per­met­tra. On peut rêver et se dire que les jour­naux les radios les télé­vi­sions, au lieu d’obéir à la dra­ma­tur­gie des jeux du cirque, pour­raient être des endroits ou des dis­cus­sions hon­nê­tes, sans enjeu de pou­voir immé­diat, cor­rec­te­ment modé­rées seraient condui­tes. On peut rêver que les essais qui seront écrits, les livres qui seront publiés par­ti­ci­pe­ront à cet examen de cons­cience col­lec­tif en lais­sant de côté les invec­ti­ves, la condam­na­tion de l’autre, les juge­ments défi­ni­tifs, bref tout ce qui inter­dit une véri­ta­ble dis­cus­sion, un véri­ta­ble échange de points de vue per­met­tant à chacun de faire évoluer le sien. Chacun devrait l’abor­der avec humi­lité et une seule cer­ti­tude, celle qu’il ne sait pas tout, qu’il n’a pas à lui seul la solu­tion, que rien ne sera pos­si­ble si nous ne pou­vons pas comp­ter les uns sur les autres, que la com­pé­ti­tion n’est pas le meilleur moyen d’attein­dre un objec­tif col­lec­tif, qu’elle est tou­jours infé­rieure à la col­la­bo­ra­tion. Une société dans laquelle chacun se méfie de l’autre, dans laquelle l’affron­te­ment et la vic­toire d’un groupe sur l’autre est vue comme la seule solu­tion est vouée à la dis­so­lu­tion.

Nous sommes dans cette société.

Cette idée d’examen de cons­cience col­lec­tif sera consi­dé­rée par beau­coup comme naïve ou dan­ge­reuse. Elle me paraît indis­pen­sa­ble et ce sont les mieux lotis qui devraient com­men­cer.

Crise ins­ti­tu­tion­nelle ensuite. Il n’est plus ques­tion que de cela. La Vème République a long­temps été consi­dé­rée comme un régime garan­tis­sant la sta­bi­lité poli­ti­que du pays et l’effi­ca­cité de son gou­ver­ne­ment. Un nombre crois­sant de citoyens et de res­pon­sa­bles consi­dère que cela n’est plus vrai et que ses inconvé­nients l’empor­tent sur ses avan­ta­ges.

Elle est très cen­tra­li­sée mais ne garan­tit pas l’égalité de trai­te­ment sur le ter­ri­toire natio­nal ; les métro­po­les concen­trent les riches­ses et les ser­vi­ces, le reste du ter­ri­toire a un sen­ti­ment d’aban­don.

Elle donne à l’exé­cu­tif des pou­voirs consi­dé­ra­bles, et pour­tant celui-ci est impo­tent, les leviers à sa dis­po­si­tion ne répon­dent plus et il res­sem­ble à ham­ster qui pédale dans une roue sans pro­duire le moin­dre mou­ve­ment.

Le pays n’est plus cor­rec­te­ment repré­senté par ses ins­ti­tu­tions. Certains se réjouis­sent de la fin de la majo­rité abso­lue à l’Assemblée natio­nale consi­dé­rant que nous serions arri­vés pres­que au même résul­tat que celui qui aurait été permis par un scru­tin pro­por­tion­nel sans avoir besoin d’y recou­rir. C’est faire peu de cas de la très forte majo­rité qui a refusé de par­ti­ci­per à cet exer­cice et de la dis­tor­sion intro­duite par ce mode de scru­tin entre la com­po­si­tion de l’Assemblée natio­nale et la réa­lité poli­ti­que du pays.

Nos ins­ti­tu­tions doi­vent être réfor­mées. Une com­mis­sion com­po­sée de par­le­men­tai­res de toutes les obé­dien­ces poli­ti­ques, de mem­bres du Conseil économique social et envi­ron­ne­men­tal, de syn­di­ca­lis­tes, de repré­sen­tant du mou­ve­ment asso­cia­tif et de juris­tes devrait être char­gée de pré­pa­rer un projet, d’orga­ni­ser le débat public autour de ses pro­po­si­tions, de lais­ser ensuite le Parlement en débat­tre avant que cette nou­velle cons­ti­tu­tion soit sou­mise à la popu­la­tion par réfé­ren­dum.

Crise économique et écologique enfin.

Elles sont inti­me­ment liées. La crise écologique ne résulte pas de la glou­ton­ne­rie des gens, de leur manque de cons­cience, de leur méconnais­sance des petits gestes qui arran­ge­ront tout. Elle résulte d’abord d’un sys­tème économique dont la fina­lité assi­gnée à chacun de ses acteurs est celle du profit maxi­mum. Les économistes clas­si­ques consi­dé­raient qu’en cher­chant à satis­faire son envie indi­vi­duelle de réus­site, chacun contri­buait au mieux à la réa­li­sa­tion du bien commun. Le bou­lan­ger permet à chacun de manger du pain non par altruisme, mais pour faire pros­pé­rer son com­merce. Il y avait mal­heu­reu­se­ment un vice dans cette pensée qui géné­ra­li­sait un exem­ple par­ti­cu­lier qui ne pou­vait pas l’être. Les entre­pri­ses ont recher­ché le profit maxi­mum au mépris des consé­quen­ces désas­treu­ses de leur acti­vité sur l’envi­ron­ne­ment. La crois­sance des entre­pri­ses trans­for­mées en mono­pole étouffe l’inno­va­tion. Les rela­tions inter­na­tio­na­les sont domi­nées par les grands grou­pes mul­ti­la­té­raux dont les gou­ver­ne­ments défen­dent les inté­rêts plutôt que les inté­rêts des peu­ples et des Nations.

Nous allons connaî­tre des dif­fi­cultés économiques impor­tan­tes liées au contexte inter­na­tio­nal bel­li­queux, à la reprise de l’infla­tion qui n’est pas due à une forte crois­sance économique mais à un ensem­ble de désa­jus­te­ments économiques mon­diaux, sur fond d’endet­te­ment public et privé consi­dé­ra­ble et de remon­tée des taux d’inté­rêt. Dans ces situa­tions, les préoc­cu­pa­tions écologiques pas­sent habi­tuel­le­ment au second plan parce qu’il faut assu­rer l’essen­tiel.

Les idées actuel­les d’ins­ti­tuer une pla­ni­fi­ca­tion écologique confiée à une ins­tance admi­nis­tra­tive placée auprès du Premier minis­tre sont tota­le­ment ino­pé­ran­tes pour sur­mon­ter la crise écologique, nous dirons pour­quoi dans un autre texte. La réponse aux crises économique et écologique conjoin­tes passe par une autre concep­tion de la manière de les abor­der, loin de la pla­ni­fi­ca­tion bureau­cra­ti­que et de la cen­tra­li­sa­tion.

Oublions donc les ques­tions qui domi­nent le débat public au len­de­main de l’élection légis­la­tive sur les arran­ge­ments qui doi­vent être trou­vés à l’Assemblée natio­nale. Ceux-ci ne font que nous détour­ner une fois encore de l’essen­tiel et mon­trent que les véri­ta­bles leçons de ce scru­tin n’ont pas été tirées.

Jean-François Collin

21 juin 2022