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Un sociologue russe explique pourquoi la guerre de Poutine se passe encore plus mal qu’il n’y paraît

par , le 26 juillet 2022

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Cet entretien a d’abord été publié sur le site socialiste américain "Jacobin". Son intérêt n’échappera à personne. L’entretien date du 19 juillet 2022.

UN ENTRETIEN AVEC BORIS KAGARLITSKY

La réac­tion de l’opi­nion publi­que russe à l’inva­sion de l’Ukraine a été dis­crète, les mani­fes­ta­tions contre la guerre ayant été rapi­de­ment répri­mées. Mais la len­teur de la guerre ali­mente une série d’autres crises, lais­sant le cercle res­treint de Vladimir Poutine de plus en plus isolé.

Comme l’atta­que russe contre l’Ukraine entre dans son cin­quième mois, la guerre risque de perdre l’atten­tion du public inter­na­tio­nal, rem­pla­cée - en Europe du moins - par la hausse des prix de l’ali­men­ta­tion et du gaz, l’infla­tion galo­pante et un nouvel été de tem­pé­ra­tu­res record. Comme les guer­res de l’Afghanistan au Yémen, plus elle dure, plus elle est nor­ma­li­sée et accep­tée. Pour le peuple ukrai­nien, cepen­dant, l’inva­sion reste une réa­lité incontour­na­ble, les trou­pes russes s’enfon­çant davan­tage dans l’est du pays et les pertes civi­les aug­men­tant.

Les nou­vel­les en pro­ve­nance de Russie, en revan­che, sont deve­nues sen­si­ble­ment plus calmes depuis le début de l’inva­sion. Les pre­miers rap­ports sur les mani­fes­ta­tions anti-guerre, les ras­sem­ble­ments pro-gou­ver­ne­men­taux chau­vins et les fer­me­tu­res de fran­chi­ses McDonald’s ont depuis long­temps dis­paru des gros titres. Le sou­tien à la guerre est peut-être en sour­dine, mais peu de signes d’oppo­si­tion publi­que sont appa­rus ces der­niers mois. Les Russes se sont-ils rési­gnés à leur sort ? Loren Balhorn s’est entre­te­nue avec Boris Kagarlitsky, socio­lo­gue mos­co­vite et ani­ma­teur du popu­laire talk-show russe Rabkor sur YouTube, pour en savoir plus sur l’impact de la guerre et sur la force réelle de l’emprise de Vladimir Poutine sur le pou­voir.

LOREN BALHORN

Au début de l’inva­sion de l’Ukraine, de nom­breu­ses mani­fes­ta­tions anti-guerre ont été signa­lées en Russie. Les choses sem­blent s’être cal­mées depuis, et de plus en plus de médias affir­ment que la plu­part des Russes sou­tien­nent Poutine. Vous vivez à Moscou, quelle est l’ambiance ?

BORIS KAGARLITSKY

Au départ, il y a eu beau­coup de mani­fes­ta­tions, mais elles ont été écrasées de manière très bru­tale. Au moins en appa­rence, le mou­ve­ment a été réprimé phy­si­que­ment. Des gens vont en prison pres­que tous les jours - Alexei Gorinov, par exem­ple, vient d’être condamné à sept ans de prison pour avoir fait une décla­ra­tion contre la guerre lors d’une ses­sion du conseil muni­ci­pal de Krasnoselsky à Moscou.

C’est une façon de faire peur aux gens, et dans une cer­taine mesure, cela fonc­tionne. Pas moins de quatre mil­lions de per­son­nes ont quitté le pays depuis le début de l’’opé­ra­tion spé­ciale’. L’Ukraine a déclaré qu’envi­ron sept à huit mil­lions de per­son­nes avaient quitté le pays, mais près de la moitié d’entre elles sont déjà reve­nues. En ce sens, le nombre de per­son­nes ayant émigré de Russie est approxi­ma­ti­ve­ment le même que celui des per­son­nes ayant fui l’Ukraine. Étant donné que per­sonne n’est bom­bardé ici, cela vous donne une idée de l’atti­tude de la popu­la­tion.

LOREN BALHORN

Donc, vous ne pensez pas que la majo­rité sou­tient la guerre ?

BORIS KAGARLITSKY

C’est le pro­blème socio­lo­gi­que et poli­ti­que le plus inté­res­sant : Les Russes ne sont ni pour ni contre la guerre. Ils ne réa­gis­sent pas à la guerre.

Bien sûr, il y a des son­da­ges d’opi­nion publiés par des médias pro-Kremlin qui sont cités avec enthou­siasme par des sour­ces occi­den­ta­les et cer­tai­nes sour­ces pro-ukrai­nien­nes, essayant de prou­ver que tous les Russes sou­tien­nent Poutine et sont fas­cis­tes. Mais cela n’a rien à voir avec la réa­lité. En tant que socio­lo­gue, je peux confir­mer que depuis la guerre, le nombre de per­son­nes qui accep­tent de répon­dre à des son­da­ges d’opi­nion s’est effon­dré à un niveau tota­le­ment non repré­sen­ta­tif. Avant la guerre, il était infé­rieur à 30 %, ce qui est déjà très faible. Aujourd’hui, lors­que 10 % des gens accep­tent de répon­dre, c’est consi­déré comme un grand succès. D’habi­tude, c’est 5 à 7 %.

Le peuple russe n’est ni pour ni contre la guerre. Ils ne réa­gis­sent pas à la guerre.

Sur ces 5 %, envi­ron 65 à 70 % sou­tien­nent la guerre. Il y a deux inter­pré­ta­tions de ces don­nées. L’une, prin­ci­pa­le­ment par­ta­gée par l’oppo­si­tion libé­rale, est que les gens ont sim­ple­ment peur de répon­dre. Je pense que ce n’est pas exac­te­ment le cas. Parmi les 95 % qui refu­sent de répon­dre, il pour­rait y avoir un nombre consi­dé­ra­ble de per­son­nes qui sont contre la guerre mais n’osent pas le dire. Mais je soup­çonne - sans pou­voir le prou­ver, bien sûr - que la plu­part des gens n’ont pas d’opi­nion.

LOREN BALHORN

Pas d’opi­nion du tout ?

BORIS KAGARLITSKY

Cela peut vous cho­quer, mais jusqu’à très récem­ment, la plu­part des Russes ne savaient pas qu’il y avait une guerre en Ukraine. À la télé­vi­sion, ils uti­li­sent le terme ’ opé­ra­tion spé­ciale ’, qui sug­gère que des forces spé­cia­les s’enga­gent dans une sorte d’action limi­tée quel­que part. Elle n’était pas asso­ciée à de véri­ta­bles hos­ti­li­tés, avec des chars et de l’artille­rie, etc., et ils ne signa­laient pas les pertes civi­les ukrai­nien­nes.

Cela m’amène à mon deuxième point : la plu­part des gens ne regar­dent pas les émissions poli­ti­ques à la télé­vi­sion, ni les médias d’oppo­si­tion sur Internet. Ils ne s’inté­res­sent pas à la poli­ti­que, quelle qu’elle soit. L’ensem­ble du spec­tre des opi­nions poli­ti­ques - y com­pris les loya­lis­tes et l’oppo­si­tion, qu’ils soient de gauche ou fas­cis­tes, libé­raux ou conser­va­teurs - repré­sente peut-être 15 à 20 % de la popu­la­tion, pro­ba­ble­ment moins de 10 %. Le reste est tota­le­ment apo­li­ti­que.

D’un côté, c’est un grand avan­tage pour le régime, mais c’est aussi son plus grand pro­blème. Personne ne bouge contre le gou­ver­ne­ment, mais per­sonne ne bouge en sa faveur non plus. C’est pour­quoi la cam­pa­gne de vac­ci­na­tion COVID a échoué, et pour­quoi Poutine ne peut pas annon­cer une mobi­li­sa­tion géné­rale. Volodymyr Zelensky a annoncé l’autre jour qu’il vou­lait mobi­li­ser un mil­lion de per­son­nes. La Russie ne peut pas mobi­li­ser deux cent mille per­son­nes parce que tout le monde s’enfuit.

LOREN BALHORN

Plusieurs médias indé­pen­dants ont été fermés depuis le début de la guerre. Aujourd’hui, le pro­cu­reur géné­ral envi­sage d’inter­dire le syn­di­cat des jour­na­lis­tes et des tra­vailleurs des médias. Existe-t-il encore une sphère publi­que en Russie où le débat est pos­si­ble ?

BORIS KAGARLITSKY

Elle n’est pas com­plè­te­ment fermée. Ils font de leur mieux, mais ils échouent tout sim­ple­ment. Ce qui est bien dans ce pays, c’est que tout échoue, quoi qu’il arrive. C’est pour­quoi nous plai­san­tons en disant que le fas­cisme ne pour­rait jamais fonc­tion­ner en Russie - parce que rien ne fonc­tionne ici.

Notre chaîne YouTube, Rabkor, compte envi­ron quatre-vingt-dix mille abon­nés et dif­fuse des émissions pres­que quo­ti­dien­ne­ment. Mais [une autre chaîne YouTube de gauche] Vestnik Buri, par exem­ple, compte envi­ron deux cent mille abon­nés - sans parler des pro­jets média­ti­ques libé­raux. Les chaî­nes Telegram sont également très popu­lai­res, c’est là que je trouve une grande partie de mes infor­ma­tions et que les débats ont lieu.

Volodymyr Zelensky a annoncé l’autre jour qu’il vou­lait mobi­li­ser un mil­lion de per­son­nes. La Russie ne peut pas mobi­li­ser deux cent mille per­son­nes parce que tout le monde s’enfuit.

Certaines des per­son­nes qui réa­li­sent les vidéos ont émigré, et oui, il y a des pro­blè­mes pour ceux d’entre nous qui sont encore sur le ter­rain. Je suis étiqueté comme ’agent étranger’, par exem­ple, alors quand je parle en public, je dois réci­ter un mantra stu­pide sur le fait que je suis un agent étranger ou payer une amende. Mais les gens se moquent tou­jours des auto­ri­tés, ce qui est une autre bonne chose en Russie. Ils empri­son­nent les gens, ils les arrê­tent et leur font payer des amen­des, mais les gens conti­nuent de se moquer d’eux.

Il sera inté­res­sant de voir ce que le gou­ver­ne­ment fait avec Igor Strelkov, l’un des per­son­na­ges clés de 2014 à Donetsk et un impé­ria­liste et mili­ta­riste russe très agres­sif. Il par­tage les objec­tifs de l’’opé­ra­tion spé­ciale’, mais est devenu le cri­ti­que le plus viru­lent du gou­ver­ne­ment, c’est pour­quoi ses com­men­tai­res sont sou­vent repro­duits dans les médias ukrai­niens. S’il est arrêté, cela sus­ci­tera beau­coup de colère, pré­ci­sé­ment dans le seg­ment de la société qui sou­tient la guerre.

LOREN BALHORN

Vous avez été arrêté sous [Leonid] Brejnev pour avoir publié des samiz­dat (docu­ments dis­si­dents clan­des­tins), puis sous Poutine pour avoir par­ti­cipé à une mani­fes­ta­tion illé­gale. Diriez-vous que la répres­sion est pire aujourd’hui qu’elle ne l’était en Union sovié­ti­que ?

BORIS KAGARLITSKY

Il est dif­fi­cile de com­pa­rer, car cer­tains aspects sont pires, et d’autres meilleurs. Elle est cer­tai­ne­ment pire dans le sens où les gens sont arrê­tés pour des délits mineurs qui seraient passés ina­per­çus sous Brejnev. L’URSS, c’était la sta­bi­lité. Ils n’aimaient pas que quelqu’un la mine. D’un autre côté, être trop dur aurait également été contre-pro­duc­tif, aussi la répres­sion était-elle rou­ti­nière et peu sévère.

Il y a plus de pri­son­niers poli­ti­ques aujourd’hui que sous Brejnev. En outre, les gens doi­vent main­te­nant payer des amen­des, ce qui n’était pas la pra­ti­que sovié­ti­que. Une amende est une façon très capi­ta­liste de punir la dis­si­dence. Mais ce qui est défi­ni­ti­ve­ment mieux aujourd’hui, c’est que nous avons Internet, qui nous donne mille fois plus de pos­si­bi­li­tés qu’avec le samiz­dat.

LOREN BALHORN

Si la plu­part des Russes ne pren­nent pas posi­tion sur la guerre, quel genre de préoc­cu­pa­tions ont-ils ? Ils s’inquiè­tent sûre­ment de l’impact des sanc­tions économiques ?

BORIS KAGARLITSKY

La situa­tion économique se dété­riore et nous com­men­ce­rons à le res­sen­tir sérieu­se­ment d’ici fin août ou sep­tem­bre. C’est un pro­ces­sus gra­duel. Une entre­prise ferme, les gens doi­vent cher­cher un nouvel emploi, puis une autre ferme, et ainsi de suite. Certains biens dis­pa­rais­sent, mais pas tout.

Comme je l’ai dit, la plu­part des Russes sont apo­li­ti­ques. Ils se préoc­cu­pent de leur tra­vail, de leur famille, de leurs amis les plus pro­ches, et peut-être de leur maison et de leurs ani­maux domes­ti­ques. Les Russes ne sont pas très reli­gieux non plus, même si l’église joue un rôle impor­tant en tant qu’ins­ti­tu­tion poli­ti­que. L’impor­tant est d’avoir une vie de famille intacte, ensuite on peut tolé­rer le reste.

Le pro­blème, c’est que ça ne va pas conti­nuer comme ça indé­fi­ni­ment. La guerre va affec­ter votre famille, votre tra­vail, et même vos ani­maux domes­ti­ques. Et dès qu’elle com­mence à affec­ter la vie privée des gens, les choses peu­vent chan­ger immé­dia­te­ment. Je pense que la résis­tance pour­rait com­men­cer à monter très vite dès que le gou­ver­ne­ment fait quel­que chose qui affecte la vie des famil­les. C’est pour­quoi ils n’ont pas déclaré ouver­te­ment la guerre.

LOREN BALHORN

La ques­tion de savoir si les sanc­tions sont un outil effi­cace pour ralen­tir la machine de guerre russe et créer des pro­blè­mes à Poutine sur le plan inté­rieur fait l’objet de nom­breux débats. Vous sem­blez dire qu’elles fonc­tion­nent.

BORIS KAGARLITSKY

Eh bien, il y a des sanc­tions et il y a des sanc­tions. Certaines d’entre elles font le jeu de Poutine, comme les ini­tia­ti­ves visant à ’annu­ler’ la culture russe et ainsi de suite, car l’iso­le­ment est exac­te­ment l’idéo­lo­gie du régime, et l’accroî­tre ne peut que le favo­ri­ser.

LOREN BALHORN

Qu’en est-il des sanc­tions économiques, comme un embargo sur le gaz ?

BORIS KAGARLITSKY

L’outil le plus effi­cace jusqu’à pré­sent a été le retrait des entre­pri­ses étrangères de Russie, car cela entraîne d’autres pro­blè­mes, notam­ment des embar­gos sur des four­ni­tu­res spé­ci­fi­ques comme les pièces déta­chées.

L’indus­trie auto­mo­bile russe est en attente, par exem­ple. Elle ne pro­duit tout sim­ple­ment plus, car elle est tel­le­ment dépen­dante des pièces alle­man­des, japo­nai­ses et sud-coréen­nes. Le com­plexe mili­taro-indus­triel souf­fre également, car il ne reçoit pas assez de pièces déta­chées. Il en va de même dans l’avia­tion : de nom­breu­ses com­pa­gnies natio­na­les sont déjà en faillite et sont main­te­nant can­ni­ba­li­sées par les gran­des com­pa­gnies comme Aeroflot et S7.

LOREN BALHORN

Combien de temps pensez-vous que l’économie russe pourra tenir le coup ?

BORIS KAGARLITSKY

Elle peut conti­nuer pen­dant encore deux ou peut-être trois mois, selon les sec­teurs. Mais ce qui est impor­tant, c’est que les per­son­nes qui pos­sè­dent vrai­ment tout com­men­cent à subir des pertes. Personne ne se soucie des indus­tries ou des gens, tout le monde se soucie des pro­fits.

Une fois que cela com­mence à affec­ter la vie privée des gens, les choses peu­vent chan­ger immé­dia­te­ment.

Certaines sec­tions de la bour­geoi­sie sont de plus en plus méconten­tes de ce qui se passe et sont vrai­ment inté­res­sées par une sorte d’accord de paix. Le pro­blème est qu’ils n’ont pas vrai­ment leur mot à dire sur le plan poli­ti­que, car les déci­sions sont prises par une équipe très res­treinte autour de Poutine. Même les oli­gar­ques n’ont pas accès à lui.

J’appelle cela la ’cen­tra­li­sa­tion irra­tion­nelle du pou­voir’. Elle existe depuis long­temps et est pro­duite en partie par l’inef­fi­ca­cité de l’État. La bureau­cra­tie locale est tel­le­ment inef­fi­cace et cor­rom­pue que pour faire bouger les choses, le centre doit regrou­per tou­jours plus de pou­voirs. Le centre ne fait pas confiance aux bureau­cra­tes locaux pour la raison même qu’il les sape sys­té­ma­ti­que­ment. C’est un pro­ces­sus auto-entre­tenu qui est devenu tota­le­ment irra­tion­nel et qui va bien au-delà de ce que nous avons vu pen­dant la période sovié­ti­que.

LOREN BALHORN

Si, comme vous le dites, la bour­geoi­sie est de plus en plus mécontente de la guerre, cela ouvre-t-il la pos­si­bi­lité de fis­su­res au sein de l’élite russe ou de l’État lui-même ?

BORIS KAGARLITSKY

Poutine est le seul à pren­dre des déci­sions, même s’il est extrê­me­ment isolé ces jours-ci. Autour de Poutine se trouve un petit groupe qui est également extrê­me­ment isolé, même au sein de l’élite. Il ne semble pas que les mili­tai­res soient heu­reux. Il y a pro­ba­ble­ment des divi­sions au sein de l’armée, nous ne le savons pas, mais il y a des signes de gran­des divi­sions.

Ce qui reste der­rière Poutine, ce sont prin­ci­pa­le­ment les forces de police et un groupe d’oli­gar­ques les plus pri­vi­lé­giés. Il s’agit d’un groupe très res­treint au sein de la classe capi­ta­liste, et c’est pour­quoi je ne pense pas qu’ils vont sur­vi­vre très long­temps, car cela contre­dit la logi­que à long terme de la société capi­ta­liste. Vous avez besoin d’une base plus large, au moins au sein de la classe diri­geante, pour diri­ger le pays.

Cela expli­que la para­ly­sie du gou­ver­ne­ment ces quatre der­niers mois. Ce groupe très étroit, qui ne repré­sente même plus l’élite, a été inca­pa­ble d’établir un consen­sus autour d’une ini­tia­tive et de pren­dre une déci­sion.

LOREN BALHORN

Quel est leur plan ? L’objec­tif est-il un règle­ment final et une réin­té­gra­tion avec l’Occident à partir d’une posi­tion de force accrue, ou assis­tons-nous au début d’un pivot à long terme vers l’Asie ?

BORIS KAGARLITSKY

C’est exac­te­ment le pro­blème : il n’y a pas de plan. Ils savent qu’ils ont fait une ter­ri­ble erreur et qu’elle pour­rait être fatale, et c’est tout. Le fait qu’il y ait eu une erreur est inac­cep­ta­ble pour Poutine et son équipe. Le gou­ver­ne­ment ne reconnaît jamais un échec publi­que­ment ou même offi­cieu­se­ment, mais sans reconnaî­tre qu’il y a eu une erreur, vous ne pouvez pas avan­cer. Aucune stra­té­gie ne peut être élaborée.

Les ana­ly­ses occi­den­ta­les sup­po­sent que nous avons affaire à des per­son­nes ration­nel­les qui font des choix ration­nels, ou du moins à des per­son­nes qui font des choix. Mais il n’y a pas de choix, per­sonne ne fait de choix ! Même s’il y a des pro­po­si­tions, aucune ne fonc­tionne car aucune n’est accep­tée par suf­fi­sam­ment de per­son­nes au sein de l’élite pour la rendre réelle.

LOREN BALHORN

S’il n’y a pas de plan, qu’est-ce qui a poussé Poutine à fran­chir le Rubicon et à enva­hir l’Ukraine, après huit ans d’impasse dans le Donbass ?

BORIS KAGARLITSKY

C’est une autre erreur cou­rante, mais com­pré­hen­si­ble, de l’ana­lyse occi­den­tale : penser que la guerre est ancrée dans la géo­po­li­ti­que. Je pense que la poli­ti­que inter­na­tio­nale a joué un rôle très secondaire, voire nul, dans la déci­sion. Elle était sur­tout condi­tion­née par la situa­tion inté­rieure, ce qui expli­que pour­quoi elle est arri­vée si sou­dai­ne­ment et a échoué si lamen­ta­ble­ment. Elle n’était pas pré­pa­rée, il n’y avait pas de diplo­ma­tie der­rière, parce qu’il ne s’agis­sait pas de poli­ti­que étrangère, mais de poli­ti­ques inté­rieu­res.

Pendant la ’grande réces­sion’ de 2008 à 2010, l’économie russe s’est contrac­tée plus rapi­de­ment que toute autre économie déve­lop­pée. La Russie était tota­le­ment dépen­dante du pétrole et du gaz. Lorsque l’économie mon­diale s’est contrac­tée, la demande de pétrole et de gaz s’est également effon­drée, ce qui a entraîné l’effon­dre­ment économique de la Russie.

Toutefois, en 2011, elle a connu l’une des repri­ses les plus rapi­des. Une fois que la Réserve fédé­rale a lancé son pro­gramme d’assou­plis­se­ment quan­ti­ta­tif, les niveaux élevés de spé­cu­la­tion sur le marché pétro­lier ont inondé d’argent les entre­pri­ses et l’élite russes, ce qui a conduit à une crise clas­si­que de surac­cu­mu­la­tion. Ils avaient beau­coup d’argent, mais ils n’avaient nulle part où l’inves­tir. Cela n’était pos­si­ble que si l’on chan­geait la struc­ture de l’économie russe, ce qui signi­fie également chan­ger la struc­ture de la société, ce qui n’est pas quel­que chose que vous allez faire lors­que vous avez un gou­ver­ne­ment et une élite aussi tota­le­ment conser­va­teurs.

Cela a ali­menté les contra­dic­tions inter­nes, car tout le monde a vu que le fossé entre les riches et les pau­vres se creu­sait très rapi­de­ment, même par rap­port à la période pré­cé­dente. Cela a également conduit à des contra­dic­tions au sein de l’élite sur la manière dont cet argent devait être réparti entre les dif­fé­rents grou­pes. Il en résulte de grands pro­jets d’infra­struc­ture, tels que le pont de Crimée, le pont le plus cher de l’his­toire.

Dans cette situa­tion, l’expan­sion mili­taire est une autre façon d’uti­li­ser l’argent sup­plé­men­taire. Vous cons­trui­sez beau­coup de maté­riel mili­taire, que vous devez ensuite uti­li­ser d’une manière ou d’une autre, donc vous allez en Syrie. En gros, vous brûlez de l’argent pour ali­men­ter votre économie. Cet expan­sion­nisme se conju­gue ensuite avec le troi­sième aspect, à savoir que Poutine est gra­ve­ment malade.

LOREN BALHORN

Physiquement malade ?

BORIS KAGARLITSKY

Il a un cancer, et d’autres mala­dies. Ce sont des rumeurs, bien sûr, mais tout le monde dans la rue est au cou­rant. Même s’il n’était pas malade, il ne va pas vivre éternellement - il est déjà au pou­voir depuis plus de vingt ans. Et lors­que vous arri­vez à un point où vous devez déci­der qui sera le pro­chain diri­geant, vous devez vous deman­der : com­ment allez-vous gérer la tran­si­tion ?

Poutine a promis à plu­sieurs repri­ses de lancer le pro­ces­sus de tran­si­tion, mais il ne l’a jamais fait, car une fois qu’il a nommé un suc­ces­seur, il n’a plus le contrôle. Le projet ini­tial de modi­fi­ca­tion de la cons­ti­tu­tion en 2020, approuvé par Poutine lui-même, visait à orga­ni­ser la tran­si­tion de manière à ce que Poutine devienne une sorte d’aya­tol­lah de haut rang, comme en Iran. Puis sou­dain, le jour même où la Douma pré­voyait de voter l’amen­de­ment, Valentina Tereshkova [membre pro-Poutine de la Douma] a sou­dai­ne­ment appelé à la pro­lon­ga­tion du mandat de Poutine, et bien sûr tout le monde a changé d’avis en vingt minu­tes et a voté pour autre chose.

L’idée était de mener une courte bataille, de pro­cla­mer la vic­toire, puis de gérer la tran­si­tion comme ils le sou­hai­taient.

Ils ont détruit les ins­ti­tu­tions conçues pour gérer la tran­si­tion, de sorte que main­te­nant ils ont une tran­si­tion sans aucune règle et gérée par Poutine lui-même. Pour cela, vous avez besoin de pou­voirs extra­or­di­nai­res. Comment obtient-on des pou­voirs extra­or­di­nai­res ? La guerre.

C’est ainsi qu’ils en sont arri­vés au point où ils avaient besoin d’une guerre, mais ils ne vou­laient pas du genre de guerre qui se déroule actuel­le­ment. L’idée était d’avoir une courte bataille, de pro­cla­mer la vic­toire, puis de gérer la tran­si­tion comme ils le vou­laient. Une fois le pro­ces­sus ter­miné, le pro­chain pré­si­dent pour­rait s’occu­per de la réconci­lia­tion avec l’Occident.

Ils étaient sûrs à 100 % que tout s’effon­dre­rait en Ukraine en vingt-quatre heures. Peut-être que le plan aurait pu fonc­tion­ner en 2014, mais il n’a pas fonc­tionné en 2022. Ils ont échoué.

LOREN BALHORN

Avec l’élite dans une telle crise, à quel point la gauche russe est-elle divi­sée sur la guerre ? De loin, on dirait que le parti com­mu­niste et la plu­part des syn­di­cats la sou­tien­nent.

BORIS KAGARLITSKY

Le mou­ve­ment syn­di­cal indé­pen­dant en Russie est extrê­me­ment faible. Les syn­di­cats offi­ciels ne sont qu’une partie de l’État, ils n’ont rien à voir avec le mou­ve­ment ouvrier.

En ce qui concerne le parti com­mu­niste de la Fédération de Russie, il y a essen­tiel­le­ment trois ten­dan­ces. Premièrement, il y a la direc­tion. Ils sont tota­le­ment inté­grés dans le sys­tème et font tout ce qu’on leur dit de faire. Ensuite, vous avez la base, qui s’oppose prin­ci­pa­le­ment à la guerre - des gens comme Andrey Danilov. Et comme tou­jours, il y a une sorte de centre, des poli­ti­ciens qui res­tent silen­cieux, atten­dant de voir qui va gagner.

L’autre parti social-démo­crate, Une Russie juste, est encore pire. Ils font des décla­ra­tions incroya­ble­ment chau­vi­nes, pres­que fas­cis­tes, mais beau­coup de gens ont quitté le parti, et la base a pra­ti­que­ment dis­paru. Je connais quel­ques autres mem­bres qui sont très cri­ti­ques, mais qui pré­fè­rent garder le silence. Au-delà, il y a bien sûr la gauche indé­pen­dante, qui est sur­tout active sur YouTube et Telegram.

LOREN BALHORN

Certains de ces petits grou­pes indé­pen­dants ont-ils une base réelle dans la société ?

BORIS KAGARLITSKY

Je pense que oui. Ils peu­vent sem­bler mar­gi­naux, mais toute forme d’acti­vité poli­ti­que réelle en Russie est mar­gi­nale à l’heure actuelle. Une recom­po­si­tion est en cours et, dans ce sens, il est essen­tiel de se faire enten­dre pour établir de véri­ta­bles raci­nes dans la société. Je pense que nous nous en sor­tons plutôt bien compte tenu de la situa­tion actuelle.

LOREN BALHORN

Pour l’avenir, que se pas­sera-t-il ? Voyez-vous des ouver­tu­res pour un mou­ve­ment anti-guerre ou pro­gres­siste dans la société russe ?

BORIS KAGARLITSKY

Je pense que l’armée s’essouf­fle. Les livrai­sons d’équipements occi­den­taux modi­fient très sérieu­se­ment la situa­tion mili­taire. Cela res­sem­ble beau­coup à la guerre de Crimée, lors­que les Britanniques et les Français dis­po­saient d’armes supé­rieu­res. Si vous parlez à des per­son­nes pro­ches de l’esta­blish­ment mili­taire russe, elles sont extrê­me­ment inquiè­tes et par­fois même pani­quées.

Je pense que s’il y a d’autres défai­tes en Ukraine, alors, eh bien, quel­que chose va se passer. Je ne sais pas quoi, mais des événements dra­ma­ti­ques vont se pro­duire. Je ne dis pas qu’ils vont lancer un coup d’État, parce que c’est tout à fait en dehors de la tra­di­tion mili­taire russe, mais ils peu­vent inter­ve­nir d’une manière ou d’une autre.

Si vous parlez à des per­son­nes pro­ches de l’esta­blish­ment mili­taire russe, elles sont extrê­me­ment inquiè­tes et par­fois même pani­quées.

S’ils essaient de lancer une mobi­li­sa­tion géné­rale, ou s’ils étendent le ser­vice mili­taire à de nou­vel­les caté­go­ries, alors nous aurons une rébel­lion. Nous ne savons pas quelle sera la réac­tion exacte, mais elle sera extrê­me­ment néga­tive.

Pas plus tard qu’hier, je par­lais à Grigory Yudin, un autre socio­lo­gue de gauche à Moscou qui vient de ren­trer de l’étranger, et il m’a dit : ’Regardez, si vous vous pro­me­nez dans Moscou, que voyez-vous ? D’énormes clô­tu­res par­tout. Aucun autre pays euro­péen n’a autant de clô­tu­res.’ Les gens der­rière la clô­ture ne se sou­cient pas de ce qui se trouve de l’autre côté, ils sont juste enfer­més dans leur petit monde.

Le gou­ver­ne­ment est tout à fait satis­fait de la société actuelle. Mais s’ils sont obli­gés d’abat­tre toutes ces clô­tu­res, quel­que chose va émerger qui chan­gera com­plè­te­ment la donne. C’est une société de petits grou­pes isolés les uns des autres, mais à un moment donné, ils vont se ren­contrer, qu’ils le veuillent ou non. Et c’est le moment de l’oppor­tu­nité pour la gauche, et pour tous ceux qui veu­lent un chan­ge­ment social. Les gens devront appren­dre à com­mu­ni­quer, à s’orga­ni­ser et à iden­ti­fier leurs inté­rêts col­lec­tifs. C’est exac­te­ment le moment qui appro­che, et c’est notre chance.