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La grande transformation

par Tony ANDREANI, le 24 septembre 2019

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Sommaire :

Un système insoutenable

Ceux, dont je suis, qui pen­sent que le sys­tème capi­ta­liste est devenu insou­te­na­ble du fait de l’ampleur sans pré­cé­dent des iné­ga­li­tés de reve­nus et de patri­moi­nes qu’il génère, de la sou­mis­sion accrue du tra­vail qu’il pro­duit en le rédui­sant à un simple coût, de son action sur le climat, des innom­bra­bles dom­ma­ges qu’il cause aux écosystèmes, de son entre­prise de des­truc­tion subrep­tice des formes les plus élémentaires de la démo­cra­tie, s’inter­ro­gent sur la manière de le rem­pla­cer par un sys­tème suc­ces­seur. En outre, sa logi­que est mani­fes­te­ment inte­na­ble à long terme : l’accu­mu­la­tion ne peut être infi­nie, les dettes ne peu­vent s’accroi­tre sans abou­tir à des krachs, les crises de sur­pro­duc­tion devien­dront de plus en plus insur­mon­ta­bles. Nous y revien­drons. Mais il est tout aussi essen­tiel d’inter­ro­ger l’autre face du procès de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste : les procès de tra­vail qu’il met en œuvre, et, au-delà, le sys­tème des besoins qu’il induit.

Les lignes qui sui­vent sont for­te­ment nour­ries par le remar­qua­ble ouvrage de Philippe Bihouix, L’âge des low techs [1]. Fruit d’un tra­vail de haute qua­lité scien­ti­fi­que (l’auteur est un ingé­nieur, qui n’ignore aucun domaine des tech­no­lo­gies), appuyé sur une impres­sion­nante docu­men­ta­tion, cet ouvrage montre les impas­ses aux­quel­les condui­sent les tech­no­lo­gies de pointe, tant van­tées par les bonds qu’elles sont cen­sées réa­li­ser, et déve­loppe les voies et moyens, tout en gar­dant le meilleur d’entre elles, de reve­nir à des tech­no­lo­gies plus sim­ples et plus robus­tes, mais sou­te­na­bles. Quant à leurs effets sur le mode de vie, ces der­niè­res ne peu­vent que l’amé­lio­rer. C’est ce que je vais déve­lop­per, en m’appuyant sur les concepts que Marx a élaborés pour ana­ly­ser le procès de tra­vail (l’objet du tra­vail, l’ins­tru­ment de tra­vail et le tra­vailleur lui-même comme tra­vailleur « concret et utile »), puis sur les effets du procès de valo­ri­sa­tion sur ce procès. Pour finir je m’atta­che­rai au procès de consom­ma­tion, ici encore en sui­vant une sug­ges­tion de Marx, et, à tra­vers lui, au sys­tème des besoins.

L’épuisement des objets de travail

L’objet de tra­vail, c’est bien sûr d’abord la nature elle-même : sol, forêts, végé­taux, espè­ces ani­ma­les, eau, vents, marées, métaux, sédi­ments fos­si­les. Tout cela est lié, d’une manière ou d’une autre, aux condi­tions cli­ma­ti­ques, dont le rapide chan­ge­ment, consé­quence des acti­vi­tés humai­nes (de sorte que l’on peut parler d’une nou­velle ère géo­lo­gi­que, « l’anthro­po­cène »), occupe désor­mais le devant de la scène. Mais la raré­fac­tion des sols culti­va­bles (suite à l’urba­ni­sa­tion, au béton­nage, aux auto­rou­tes), la défo­res­ta­tion, l’extinc­tion des espè­ces (la « 6° extinc­tion »), l’assè­che­ment et l’appau­vris­se­ment des sols etc., sont aussi à pré­sent bien docu­men­tés et cons­ta­ta­bles au quo­ti­dien.

Philippe Bihouix s’atta­che par­ti­cu­liè­re­ment aux métaux, puisqu’ils sont la matière pre­mière de toutes les tech­no­lo­gies, indus­triel­les et post-indus­triel­les. Or il note que l’on a extrait plus de métaux en quel­ques décen­nies que dans toute l’his­toire de l’huma­nité, et qu’ils se font de plus en plus rares, à l’excep­tion du fer et de l’alu­mi­nium. Certes on réus­sit à en extraire tou­jours plus, mais au prix de dépen­ses d’énergie de plus en plus consi­dé­ra­bles, et il faut de plus en plus de métaux pour dis­po­ser d’une énergie de plus en plus dif­fi­cile à pro­duire.

Cette énergie a été pen­dant long­temps four­nie par la nature (l’eau, le vent), elle est obte­nue depuis le début de l’ère indus­trielle à partir d’énergies fos­si­les (char­bon, pétrole, gaz). Or celles-ci, qui étaient faci­le­ment acces­si­bles, s’épuisent. Le char­bon est plus dif­fi­cile à extraire, tout comme le pétrole conven­tion­nel, dont le pic, note-t-il, a été atteint en 2006. Le pétrole et le gaz non conven­tion­nels, eux, deman­dent énormément d’énergie pour être pro­duits, sans parler des émissions de CO2 et de leur impact sur le climat.

L’objet de tra­vail, c’est aussi la nature déjà plus ou moins trans­for­mée. Les outils et machi­nes sim­ples uti­li­saient le bois, les pier­res, le sable, le cuir etc., qui étaient four­nis par la nature. Eux aussi, pour la plu­part, s’épuisent, comme le sable roulé, qu’il faut aller cher­cher dans des plages et riviè­res de plus en plus loin­tai­nes. Mais les tech­no­lo­gies moder­nes uti­li­sent des métaux de plus en plus rares [2] et com­po­si­tes, qui ont subi de nom­breu­ses trans­for­ma­tions. Pendant long­temps, note Philippe Bihouix, la chimie usait de res­sour­ces natu­rel­les renou­ve­la­bles. Désormais la chimie indus­trielle repose sur les res­sour­ces qui ne le sont pas, pré­ci­sé­ment les res­sour­ces fos­si­les. Tout comme la chimie des matiè­res plas­ti­ques, qui ont en outre l’inconvé­nient d’être peu recy­cla­bles et pas bio­dé­gra­da­bles - d’où leur fort impact en matière de pol­lu­tion.

Les défen­seurs incondi­tion­nels des hautes tech­no­lo­gies assu­rent que c’est le pro­grès tech­no­lo­gi­que lui-même qui résou­dra les pro­blè­mes. Philippe Bihouix démonte leurs asser­tions. L’économie cir­cu­laire ne recy­cle pas grand-chose. La crois­sance dite « verte » uti­lise des métaux de plus en plus com­plexes, très dif­fi­ci­les à recy­cler. La bio-économie (ani­maux au patri­moine géné­ti­que modi­fié, bio-maté­riaux, bio-car­bu­rants) réduit les sur­fa­ces culti­va­bles. Les nano­tech­no­lo­gies ont des appli­ca­tions dis­per­si­ves, donc impos­si­bles à recy­cler. L’économie 2.0, repo­sant sur l’infor­ma­ti­que, réduit bien quel­ques dépen­ses de maté­riaux, mais entraîne d’énormes dépen­ses d’énergie et pousse, indi­rec­te­ment, à un déve­lop­pe­ment expo­nen­tiel d’autres dépen­ses (qu’on pense à l’essor du tou­risme mon­dial sti­mulé par l’inter­net).

Bref le dit pro­grès tech­ni­que conduit à « la triple impasse extrac­ti­viste, pro­duc­ti­viste et consu­mé­riste », et ceci d’autant plus qu’il connaît ce que l’auteur appelle un « effet de parc » (il faut beau­coup de temps pour chan­ger les tech­no­lo­gies) et un « effet rebond » (leur coût d’uti­li­sa­tion en baisse sti­mule la demande).

Voyons main­te­nant ce qui se passe du côté des ins­tru­ments de tra­vail.

Des instruments de travail de plus en plus sophistiqués, difficiles à produire, à entretenir et à réparer.

Personne ne niera les for­mi­da­bles bonds de pro­duc­ti­vité permis par le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies (qu’on songe, par exem­ple, au temps mis pour cons­truire des routes ou des immeu­bles). Mais il ne faut pas oublier les revers. Un pre­mier exem­ple : la célè­bre 2CV Citroën, vu sa sim­pli­cité, pou­vait être entre­te­nue et répa­rée par qua­si­ment n’importe qui, pour des coûts très modes­tes. Les voi­tu­res d’aujourd’hui, bour­rées d’auto­ma­tis­mes et d’électronique, deman­dent des spé­cia­lis­tes, et coû­tent à l’usage de plus en plus cher. Or les pro­grès en matière de conduite, de vitesse, de confort et de sécu­rité qu’elles appor­tent ne sont pas pro­por­tion­nels à ce coût. De plus elles uti­li­sent des maté­riaux rares (c’est encore plus vrai de la voi­ture électrique, sans parler de la voi­ture auto­nome), ce qui nous ren­voie à l’impasse pré­cé­dente. Un deuxième exem­ple : les éoliennes de grande puis­sance, par­fois hautes comme la moitié de la tour Eiffel, sont cen­sées four­nir une énergie renou­ve­la­ble four­nie gra­tui­te­ment par la nature. C’est oublier, note notre auteur, que, outre leur coût de cons­truc­tion, elles uti­li­sent des aimants sur­puis­sants, une tech­no­lo­gie très coû­teuse. Troisième exem­ple : les pan­neaux pho­to­vol­taï­ques, eux aussi consi­dé­rés comme pro­duc­teurs d’énergie « verte », uti­li­sent des maté­riaux extrê­me­ment rares, dif­fi­ci­les à extraire (avec de gran­des dépen­ses d’énergie). Certes leur coût a baissé, mais jusqu’à quand ? Quatrième exem­ple : les navi­res de trans­port de mar­chan­di­ses. Ici encore la sophis­ti­ca­tion et la taille ont permis des gains de pro­duc­ti­vité consi­dé­ra­bles avec la conte­neu­ri­sa­tion. Mais au prix de gigan­tes­ques ins­tal­la­tions por­tuai­res, de dépen­ses d’énergie (sale) énormes, d’une pol­lu­tion des mers et des ports. Dernier exem­ple : l’infor­ma­ti­sa­tion du monde a tous les avan­ta­ges que l’on connaît. Mais, si l’on consi­dère toute la chaîne qu’elle sup­pose, des câbles sous-marins aux cen­tres de ser­veurs dif­fi­ci­les à pro­duire, à réfri­gé­rer, donc très énergivores, et à entre­te­nir, on est très loin d’une « économie déma­té­ria­li­sée », On pour­rait mul­ti­plier les exem­ples de pro­grès qui, à consi­dé­rer l’ensem­ble des coûts impli­qués, qui ne feront que croî­tre avec l’épuisement de res­sour­ces de base, sont des pro­grès réels mais au total chè­re­ment payés, et qui, en agis­sant sur le climat, ont des effets des­truc­teurs qui ne sont pas pris en compte. Pour toutes ces hautes tech­no­lo­gies (high tech), il fau­drait, de toute évidence, mettre en balance les avan­ta­ges et les inconvé­nients, ce que, nous y vien­drons, le sys­tème de l’économie capi­ta­liste de marché ne permet pas de faire.

Un travailleur dépossédé de ses savoirs faire et voué aussi à l’épuisement

C’est la thé­ma­ti­que la plus étudiée par les scien­ces socia­les. On ne la déve­lop­pera pas ici. Un exem­ple suf­fira : les manu­ten­tion­nai­res des entre­pôts d’Amazon, accro­chés à leur télé­com­mande, sont des sortes de robots vivants, en atten­dant qu’ils soient rem­pla­cés par de vrais robots (comme dans cer­tains entre­pôts chi­nois). D’une manière géné­rale, avec l’hyper-divi­sion du tra­vail et les impli­ca­tions du lean mana­ge­ment [3], la santé des tra­vailleurs a recom­mencé à se dégra­der, et ceci même dans les pro­fes­sions consi­dé­rées comme intel­lec­tuel­les, avec notam­ment la crois­sance des trou­bles mus­culo-sque­let­ti­ques. La durée du tra­vail, qui aurait pu dimi­nuer beau­coup avec les pro­grès de la pro­duc­ti­vité, tend par­tout à aug­men­ter. L’inten­sité du tra­vail aussi, et pas seu­le­ment dans les bagnes du tra­vail qui ont fleuri, sous l’effet de la mon­dia­li­sa­tion, dans les pays les moins déve­lop­pés. Pour la pre­mière fois l’espé­rance de vie dimi­nue dans les pays déve­lop­pés, et tout d’abord l’espé­rance de vie en bonne santé.

Après ces cons­tats il s’agit de com­pren­dre pour­quoi et com­ment on en est arrivé à de telles impas­ses, et com­ment en sortir. Philippe Bihouix esquisse des solu­tions, sur les­quel­les je vais reve­nir, et met en cause le mode de pro­duc­tion dans son ensem­ble, mais sans déve­lop­per la ques­tion. C’est là que je vou­drais pren­dre le relai.

Le capitalisme a modelé le procès de travail selon sa logique et ses intérêts

Aux ado­ra­teurs des « forces pro­duc­ti­ves » et de leur néces­saire déve­lop­pe­ment, il faut rap­pe­ler que Marx a montré, avec pré­ci­sion mais de manière par­tielle, que le capi­ta­lisme, qui a certes, comme aucun autre sys­tème de pro­duc­tion dans l’his­toire, fait faire d’extra­or­di­nai­res bonds à la pro­duc­ti­vité du tra­vail, au sens strict du terme (à savoir des économies de tra­vail vivant pour un résul­tat donné, et non des gains de « ren­de­ment », les­quels englo­bent des accrois­se­ments de la durée et de l’inten­sité du tra­vail), se soumet le procès de tra­vail en triant les forces pro­duc­ti­ves (du tra­vail) [4] et en les mode­lant dans le sens de son inté­rêt. C’est ce qu’il appelle la « sub­somp­tion réelle » du procès de tra­vail au procès de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste.

Pour com­pren­dre com­ment cela se passe, il faut donc reve­nir à la base : le procès de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste. Bref retour à Marx. Le capi­ta­liste est d’abord un mar­chand : il achète des mar­chan­di­ses, leur fait subir une trans­for­ma­tion quel­conque, et les revend (c’est le procès mar­chan­dise-argent-mar­chan­dise, M-A-M). Il ne soucie ni de ce qui se passe en amont, ni de ce qui se passe en aval. Seuls compte pour lui le prix d’achat (le moins élevé pos­si­ble, pourvu que la mar­chan­dise soit apte à la trans­for­ma­tion voulue) et le prix de vente (le plus élevé pos­si­ble, pourvu que la mar­chan­dise trans­for­mée soit ven­da­ble, réa­lise « le saut périlleux » de sa réa­li­sa­tion comme mar­chan­dise). Peu lui impor­tent les effets de la mar­chan­dise ache­tée sur les tra­vailleurs qui l’ont pro­duite (leurs condi­tions de tra­vail, leurs salai­res) et sur l’envi­ron­ne­ment. Il ne se préoc­cupe pas davan­tage des effets sur les tra­vailleurs qui vont l’uti­li­ser ou sur les consom­ma­teurs finaux, pourvu qu’il réus­sisse à per­sua­der ses ache­teurs de l’uti­lité et de la qua­lité de la valeur d’usage qu’il leur pro­pose et du bon prix de celle-ci, C’est ainsi qu’on en vien­dra à ache­ter, avec la mon­dia­li­sa­tion des échanges, des pro­duits réa­li­sés quel­que part dans le monde dans les pires condi­tions d’exploi­ta­tion, et que l’on pro­duira des pro­duits qui ont des effets nocifs, mais igno­rés ou dis­si­mu­lés, sur les uti­li­sa­teurs et les consom­ma­teurs d’une part, et sur l’envi­ron­ne­ment d’autre part. Tout ceci est logi­que, tant que la chaîne des achats-vente est lais­sée à elle-même ou très peu régu­lée par des auto­ri­tés publi­ques. On dira que c’est le propre de toute pro­duc­tion mar­chande simple, sauf que celle-ci, dans les socié­tés pré­ca­pi­ta­lis­tes, reste proche des uti­li­sa­teurs, qui sont à même d’en juger, à quel­ques excep­tions près (le com­merce de longue dis­tance). Dès lors on com­prend que ce que les économistes appel­lent des « effets exter­nes » à la pure rela­tion mar­chande se soient mul­ti­pliés et aient donné lieu à toutes sortes de « maux publics ».

En deuxième lieu les capi­ta­lis­tes veu­lent faire des pro­fits, et, aujourd’hui, dans les gran­des entre­pri­ses, aug­men­ter leur « valeur action­na­riale » (en Bourse ou dans les mar­chés de gré à gré). Et, pour eux, seuls comp­tent le court terme, et, au mieux, le moyen terme : un hori­zon tem­po­rel étroit, qui conduit les plus cupi­des à se dire « après moi le déluge ». Comportement aggravé avec la finan­cia­ri­sa­tion, puis­que les inves­tis­seurs ont le regard braqué sur les résul­tats tri­mes­triels. Certes les gran­des entre­pri­ses doi­vent voir plus loin, mais elles sont bri­dées par de telles exi­gen­ces des mar­chés finan­ciers. Rien d’étonnant de ce fait à ce qu’elles ne sou­cient pas de l’épuisement des res­sour­ces natu­rel­les, qua­si­ment pas des effets de serre qu’elles génè­rent, et pas du tout ou très peu des dégâts qu’elles infli­gent à l’envi­ron­ne­ment. Toutes les études mon­trent que la « res­pon­sa­bi­lité envi­ron­ne­men­tale » des entre­pri­ses relève plus de l’annonce publi­ci­taire et de l’image de marque que de pra­ti­ques effec­ti­ves. Idem pour la « res­pon­sa­bi­lité sociale », qui deman­de­rait des contrô­les beau­coup plus stricts des sous-trai­tants que ceux qui sont pra­ti­qués.

En troi­sième lieu le capi­ta­lisme est fondé sur la concur­rence, qui était jusque là restée limi­tée ou même bannie (dans les cor­po­ra­tions de métiers). Le but est non seu­le­ment de réa­li­ser un profit (c’est le procès argent-mar­chan­dise-argent, ou A-M-A’), mais encore un sur­pro­fit par rap­port aux concur­rents, ce qui conduit néces­sai­re­ment à une forme oli­go­po­lis­ti­que de la concur­rence. Et pour cela tout est bon.

Les capi­ta­lis­tes enten­dent d’abord uti­li­ser les moyens de pro­duc­tion les moins oné­reux (ce que Marx appelle « faire des économies sur le capi­tal cons­tant »). Souci loua­ble en soi, car source de gains de pro­duc­ti­vité (le même tra­vail vivant uti­li­sera moins de « tra­vail mort » pour un même résul­tat), mais qui conduit sou­vent à bais­ser la qua­lité des pro­duits. On peut citer les exem­ples récents de steaks de mau­vaise qua­lité, voire tra­fi­qués, ou celui des pro­duits ali­men­tai­res bour­rés de pes­ti­ci­des qu’uti­lise l’indus­trie agro-ali­men­taire car ils sont moins chers, pour illus­trer le tri parmi les moyens de pro­duc­tion qui a été effec­tué. Idem pour leur mode­lage : voir la quan­tité invrai­sem­bla­ble d’ingré­dients nocifs que contien­nent la plu­part des pro­duits de consom­ma­tion cou­rante, qui ser­vent à enjo­li­ver le pro­duit ou à assu­rer une plus longue conser­va­tion, au détri­ment de la santé des consom­ma­teurs [5].

Pour mieux vendre ou gagner des parts de marché, les capi­ta­lis­tes vont aussi inno­ver sans cesse, même si ces inno­va­tions sont sou­vent fac­ti­ces ou de peu d’inté­rêt, et faire miroi­ter des qua­li­tés ima­gi­nai­res (de la « réclame » à la publi­cité telle qu’on la connaît aujourd’hui le déve­lop­pe­ment a été expo­nen­tiel). Et ceci sans parler des contre­fa­çons, qui sont aussi le plus sou­vent une tri­che­rie sur la qua­lité, mais qui sont un cas par­ti­cu­lier. Tout cela est un effet de sys­tème : aucun capi­ta­liste ne peut y échapper, à partir du moment où l’un le fait.

Ces quel­ques consi­dé­ra­tions concer­nent l’objet et les ins­tru­ments de tra­vail. Mais la sou­mis­sion réelle concerne aussi, bien sûr, le tra­vailleur, avec toutes les tech­no­lo­gies socia­les mises en œuvre pour faci­li­ter le contrôle de son acti­vité, l’inten­si­fi­ca­tion de son tra­vail, la dimi­nu­tion de sa qua­li­fi­ca­tion, qui ont de mul­ti­ples effets non seu­le­ment sur sa dépense de tra­vail, mais aussi sur son tra­vail concret. Marx en don­nait déjà de nom­breux exem­ples, et l’inven­ti­vité des capi­ta­lis­tes à cet égard, du tay­lo­risme au lean mana­ge­ment et à la robo­ti­sa­tion numé­ri­que des gestes a été impres­sion­nante. On n’en dira pas plus ici.

La conclu­sion est claire. C’est tout le procès de tra­vail qu’il fau­drait chan­ger, et ce ne peut être fait qu’en sor­tant du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Certes on pour­rait et on devrait réduire, par le droit du tra­vail et l’impo­si­tion de normes de pro­duc­tion plus res­pec­tueu­ses du tra­vailleur, du consom­ma­teur et de l’envi­ron­ne­ment, tous les tra­vers et méfaits de la pro­duc­tion capi­ta­liste. Mais on en est arrivé au point où c’est tout le mode de pro­duc­tion, et, avec lui, le mode de consom­ma­tion lui-même qui sont deve­nus insou­te­na­bles.

Impossibilité d’une croissance sans fin. La question de la décroissance

Première évidence : la conti­nua­tion indé­fi­nie de la crois­sance du PIB est tout sim­ple­ment impos­si­ble : un taux de crois­sance du PIB de seu­le­ment 1% signi­fie­rait un PIB mul­ti­plié par 300% au bout de 100 ans et de 20.000% au bout de 1000 ans [6]. Deuxième évidence : cette crois­sance est tou­jours plus le fait du capi­ta­lisme, parce que celui-ci tend à liqui­der, sur­tout depuis le triom­phe de « l’économie de marché », tous les autres modes de pro­duc­tion (pré­ca­pi­ta­lis­tes, étatique, coo­pé­ra­tif), à la fois dans chaque pays et à l’échelle glo­bale, avec la mon­dia­li­sa­tion des échanges. On a parlé, à ce propos, de « capi­ta­lisme absolu » [7].

Cependant cette crois­sance capi­ta­liste ren­contre deux limi­tes. La pre­mière est celle de la main d’œuvre exploi­ta­ble. La sala­ri­sa­tion ayant pro­gressé dans toute la pla­nète, il fau­drait un jour, la crois­sance de la popu­la­tion ne pou­vant être infi­nie, aller cher­cher une autre pla­nète habi­tée d’humains pour trou­ver de nou­vel­les sour­ces de plus-value. La seconde est le pro­di­gieux accrois­se­ment des iné­ga­li­tés, à une échelle inconnue dans l’his­toire, qui génère trou­bles sociaux, rébel­lions de toutes sortes, cri­mi­na­li­tés, bref un chaos lui aussi inédit, du moins de cette ampleur.

Mais ce qui accé­lère l’his­toire et qui fait que ces limi­tes seront plus rapi­de­ment attein­tes est évidemment les dégâts causés par l’anthro­po­cène à la nature habi­ta­ble (dété­rio­ra­tion du climat, extinc­tion des espè­ces, réduc­tion des terres culti­va­bles, des res­sour­ces en eau et en mine­rais, pol­lu­tion géné­ra­li­sée), et ils sau­tent aujourd’hui aux yeux. C’est confron­tées à l’ampleur de ces phé­no­mè­nes que sont nées les théo­ries de la décrois­sance et celles de l’effon­dre­ment, qui le plus sou­vent (mais pas tou­jours) met­tent en cause le carac­tère capi­ta­liste de la crois­sance. Et, là, on se trouve rapi­de­ment devant un para­doxe : comme frei­ner la crois­sance quand 748 mil­lions d’habi­tants de la pla­nète sont privés d’eau pota­ble, quand la faim dans le monde pro­gresse (815 mil­lions de per­son­nes souf­frent de sous-ali­men­ta­tion chro­ni­que, un chif­fre en aug­men­ta­tion) ? Pour leur per­met­tre de sortir de cette situa­tion cri­ti­que et amé­lio­rer leur sort, il faut bien cons­truire toutes sortes d’infra­struc­tu­res et les doter de moyens de pro­duc­tion plus effi­ca­ces, donc plus coû­teux, mais tout en économisant les res­sour­ces [8]. Il faut donc plus de crois­sance, d’autant plus que la popu­la­tion mon­diale conti­nue à aug­men­ter, quoi­que plus len­te­ment (il y aura deux mil­liards de Terriens de plus en 2050). La réponse des par­ti­sans de la décrois­sance consiste à prôner une réduc­tion et une meilleure répar­ti­tion de la richesse maté­rielle dans les pays qui en ont les moyens, les pays riches, où les ména­ges sont sou­vent suré­qui­pés, donc au moins une sta­gna­tion du PIB, ce qui ferait école et lais­se­rait plus de res­sour­ces dis­po­ni­bles aux pays pau­vres. Il existe pour­tant une autre réponse, le chan­ge­ment des procès de tra­vail, des tech­no­lo­gies en par­ti­cu­lier, et celui du mode de consom­ma­tion. C’est ici que l’on retrouve les ana­ly­ses de Philippe Bihouix [9]. Il y a des pro­duc­tions qui devraient effec­ti­ve­ment décroî­tre, celles qui sont dis­pen­dieu­ses en res­sour­ces, et d’autres qui devraient croî­tre, celles qui le sont moins, en sorte qu’un mode de vie plus sobre, mais en défi­ni­tive plus heu­reux, soit géné­ra­li­sa­ble, à la fois en direc­tion des pau­vres des pays riches et des popu­la­tions des pays pau­vres. Il fau­drait de toute façon cesser de tout axer sur la crois­sance du PIB, ins­tru­ment de mesure très impar­fait [10].

Ce qui devrait décroître

C’est d’abord tout ce qui épuise les res­sour­ces natu­rel­les, avec son impact sur le climat. A l’inverse il fau­drait pri­vi­lé­gier les res­sour­ces renou­ve­la­bles. Mais cela impli­que de chan­ger les tech­no­lo­gies et les modes de vie. Voici quel­ques exem­ples sim­ples donnés par l’auteur. Le bon vieux ther­mo­mè­tre médi­cal à mer­cure est pra­ti­que­ment inu­sa­ble, à moins de le casser, alors que les appa­reils électroniques, qui uti­li­sent un grand nombre de com­po­sants, n’ont qu’une durée de vie limi­tée, tout en n’appor­tant pas de gain réel en matière d’usage (sauf dans les hôpi­taux). Les piles jeta­bles, impos­si­bles à recy­cler, seraient avan­ta­geu­se­ment rem­pla­cées par des piles rechar­gea­bles. On pour­rait réchap­per tous les pneus des véhi­cu­les, et pas seu­le­ment ceux des camions. On pour­rait réu­ti­li­ser la tête des mar­teaux si l’on en chan­geait seu­le­ment le manche. On devrait cons­truire, au lieu des éoliennes géan­tes, bour­rées de pro­duits rares et com­plexes, des éoliennes de vil­lage, moins gour­man­des en maté­riaux, et par ailleurs plus faci­les à ins­tal­ler et à entre­te­nir. Etc.

Le deuxième prin­cipe géné­ral est de faire plus simple et répa­ra­ble, non seu­le­ment pour aug­men­ter la durée de vie des pro­duits (le contraire de leur « obso­les­cence pro­gram­mée »), mais encore pour réduire la quan­tité de matiè­res pre­miè­res uti­li­sée et pour éviter d’avoir à faire appel à des spé­cia­lis­tes hau­te­ment qua­li­fiés. Cela rédui­rait certes le com­merce (donc le PIB) si on fai­sait l’entre­tien et les répa­ra­tions soi-même, mais, comme ce ne serait pos­si­ble que dans cer­tains cas, on ver­rait se recréer de nom­breux ate­liers de répa­ra­tion, sour­ces d’autant d’emplois. L’illus­tra­tion la plus frap­pante du prin­cipe « faire plus simple » concerne le domaine de la mobi­lité. Philippe Bihouix a cal­culé que la pro­duc­tion des voi­tu­res et des sys­tè­mes tech­ni­ques asso­ciés repré­sente, au bas mot, entre 30 et 40% de la pro­duc­tion mon­diale ! En sorte que, hormis les cas où elle est abso­lu­ment indis­pen­sa­ble, il fau­drait abso­lu­ment rem­pla­cer la voi­ture par le vélo et le train [11], Dans le même ordre d’idées, il fau­drait « déma­chi­ni­ser » non sans doute la pro­duc­tion (les robots économisent du tra­vail humain, quoi­que jusqu’à un cer­tain point – ils ne s’entre­tien­nent ni se répa­rent eux-mêmes), mais dans les ser­vi­ces, où le tra­vail est sou­vent déplacé (gra­tui­te­ment) vers les uti­li­sa­teurs (ainsi avec les bornes et les inter­fa­ces infor­ma­ti­ques).

Qu’on nous com­prenne bien : il ne s’agit pas de priver de tous les pro­grès de la tech­no­lo­gie, par exem­ple du trai­te­ment auto­ma­ti­que de don­nées en méde­cine ou dans d’autres pro­fes­sions intel­lec­tuel­les, mais de les uti­li­ser à bon escient. L’intel­li­gence arti­fi­cielle ne doit pas être sures­ti­mée, Philippe Bihouix a par­fai­te­ment raison d’en sou­li­gner les limi­tes. Rien ne rem­pla­cera le diag­nos­tic final du méde­cin ni le juge­ment d’un avocat.

Le troi­sième prin­cipe est de relo­ca­li­ser au maxi­mum la pro­duc­tion, mais, pré­cise bien l’auteur, sans perdre les bons effets d’échelle. Il concerne bien sûr le com­merce inter­na­tio­nal, avec ses délo­ca­li­sa­tions à n’en plus finir, qui ont fait parler du « grand démé­na­ge­ment du monde », mais aussi le com­merce local. Soit l’exem­ple des gran­des sur­fa­ces com­mer­cia­les : elles sont dévo­reu­ses de ter­rains culti­va­bles et entraî­nent de longs dépla­ce­ments auto­mo­bi­les de leurs clients. A l’opposé les com­mer­ces de centre ville et les mar­chés locaux n’occu­pent que peu ou pas du tout de ter­rain et ne néces­si­tent que peu ou pas du tout de dépla­ce­ments de cette sorte. Cela ne veut pas dire que la grande sur­face ne soit pas utile dans cer­tains cas ou pour cer­tains pro­duits, mais il fau­drait tou­jours en esti­mer les coûts cachés pour l’envi­ron­ne­ment et pour les maté­riaux de cons­truc­tion.

Le qua­trième prin­cipe est « d’orien­ter le savoir vers l’économie des res­sour­ces », mais on pour­rait dire aussi vers le bien-être et la satis­fac­tion du tra­vailleur, qui sont, après tout, des sour­ces de pro­duc­ti­vité dans l’entre­prise et d’économies (pour le sys­tème de pro­tec­tion sociale). Comme les direc­tions de res­sour­ces humai­nes et les écoles de mana­ge­ment n’en ont cure ou n’en font que peu de cas, c’est la recher­che publi­que qui devrait s’en char­ger.

Ces prin­ci­pes sont vala­bles même avec un sys­tème des besoins inchangé. Mais, pour sortir des impas­ses, il faut aussi « remet­tre en cause les besoins ».

Changer le système des besoins

La cri­ti­que du tout mar­chand, de l’idéo­lo­gie de la mar­chan­dise et du consu­mé­risme a été abon­dam­ment et brillam­ment déve­lop­pée, et ceci dès la fin des années 1960. Force est de cons­ta­ter que depuis, avec la montée en puis­sance du néo-libé­ra­lisme, ces aspects de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste n’ont fait que se ren­for­cer, et par­ti­cu­liè­re­ment ces der­niè­res années avec l’appa­ri­tion des moteurs de recher­che et des réseaux sociaux, qui tirent l’essen­tiel de leurs reve­nus de la publi­cité ciblée (comme on dit, quand le ser­vice paraît gra­tuit, c’est que l’inter­naute lui-même est le pro­duit). De là on est tenté de consi­dé­rer que le sys­tème crée effec­ti­ve­ment les besoins dont il besoin.

En réa­lité, si l’on en croit Marx, le procès de consom­ma­tion n’est pas le der­nier maillon de la chaîne, il a sa propre auto­no­mie [12]. Dès lors il n’est pas mal­léa­ble à volonté, d’autant plus que les besoins ne sont pas à pro­pre­ment créés, mais repo­sent sur des bases anthro­po­lo­gi­ques trans­his­to­ri­ques, aux­quel­les il fait subir ses pro­pres muta­tions [13]. De fait on cons­tate toutes sortes de résis­tan­ces à l’indi­vi­dua­lisme ultra-libé­ral (par exem­ple des com­por­te­ments de soli­da­rité, et pas seu­le­ment dans des situa­tions extrê­mes) et au culte de la mar­chan­dise (par exem­ple des formes de par­tage ou de troc), comme si la société secré­tait ses anti­corps. Changer les besoins dès lors ne relève donc plus de l’utopie de « l’homme nou­veau », chère aux révo­lu­tion­nai­res com­mu­nis­tes, ni de l’homme « aug­menté » des adep­tes du trans­hu­ma­nisme. Les expé­rien­ces menées un peu par­tout pour chan­ger le mode de vie, en s’appuyant sur les besoins refou­lés par la civi­li­sa­tion capi­ta­liste (les jar­dins par­ta­gés, les ZADs, les com­mu­nau­tés de pro­duc­tion, les villes en tran­si­tion etc.) sont légion, mais elles res­tent mar­gi­na­les, avec cepen­dant un effet éducatif cer­tain. C’est donc bien le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qu’il faut dépas­ser, car il a ten­dance à tout écraser sous son rou­leau com­pres­seur, avec la com­pli­cité active des Etats qu’il a inves­tis. On ne peut atten­dre des com­por­te­ments indi­vi­duels des consom­ma­teurs, même sou­te­nus par leurs asso­cia­tions ou par des ONG, une sortie de l’impasse où il nous conduit. Par exem­ple un tri soi­gneux ou un ramas­sage des déchets sont certes autant de gestes de bonne volonté, sou­vent sou­te­nus par les col­lec­ti­vi­tés loca­les, mais ils ne peu­vent s’atta­cher à la source des déchets.

Pour chan­ger le sys­tème des besoins on ne peut davan­tage se conten­ter d’appels à un mode de vie plus modeste et plus res­pon­sa­ble. Car tout sys­tème social qui repose sur de gran­des iné­ga­li­tés de reve­nus et de patri­moine tend à géné­rer de la sur­consom­ma­tion. C’est ce que Thorstein Veblen avait déjà expli­qué à la fin du 19° siècle : la riva­lité mimé­ti­que pousse les indi­vi­dus à pos­sé­der plus que leurs sem­bla­bles, tant à l’inté­rieur de leur classe sociale que d’une classe à l’autre. Les riches par exem­ple veu­lent copier et égaler les hyper-riches, et le pro­ces­sus se pour­suit jusqu’à ce que le plus démuni rêve de pos­sé­der au moins quel­que sym­bole de la richesse (illus­trons : le basket de marque pour l’enfant du HLM). Bourdieu a également montré, dans De la dis­tinc­tion, com­ment la dif­fé­ren­cia­tion sociale s’opère non seu­le­ment à tra­vers la pro­priété et les reve­nus, mais encore à tra­vers tout un jeu de signes (par exem­ple dans les maniè­res de table), que les indi­vi­dus cher­chent à imiter. Evidemment ce mimé­tisme est sti­mulé par l’esprit com­pé­ti­tif du capi­ta­lisme, encore ren­forcé avec le néo­li­bé­ra­lisme. Pour s’atta­quer à la source du consu­mé­risme, et à ses effets des­truc­teurs, il faut donc impé­ra­ti­ve­ment réduire les iné­ga­li­tés [14], ce qui ne peut être fait en pro­fon­deur qu’en com­men­çant à sortir du capi­ta­lisme.

En guise de conclusion

Sortir du capi­ta­lisme, ce serait aller vers une forme ou une autre de socia­lisme rom­pant avec celles du passé, on ne voit pas trop com­ment faire autre­ment. Mais c’est évidemment une tâche de longue haleine, et semée d’embû­ches. Tout porte à penser qu’il faudra pen­dant long­temps com­po­ser avec le capi­ta­lisme, et donc enrayer son inter­mi­na­ble dérive néo­li­bé­rale, qui le conduit de crise en crise. La ques­tion est trop com­plexe pour être déve­lop­pée ici. On s’arrê­tera seu­le­ment sur le fai­sa­ble sans atten­dre, en met­tant l’accent sur quatre axes néces­sai­res pour ne pas se rap­pro­cher du bord de la falaise.

Il fau­drait d’abord repren­dre le contrôle des ser­vi­ces publics pour les sous­traire à la loi de la ren­ta­bi­lité capi­ta­liste, avec toutes les consé­quen­ces que nous avons vues au pas­sage. Leur rena­tio­na­li­sa­tion s’impose, mais elle n’a aucun inté­rêt s’il s’agit de gérer des entre­pri­ses publi­ques comme des entre­pri­ses pri­vées, ou comme des ins­tan­ces bureau­cra­ti­ques.

La deuxième néces­sité est le retour de la pla­ni­fi­ca­tion, non certes impé­ra­tive (sauf dans cer­tains domai­nes), mais puis­sam­ment inci­ta­tive. L’exem­ple chi­nois donne une idée de ce qui peut être fait en la matière. En tous cas il est clair que les pro­blè­mes du climat, de l’épuisement des res­sour­ces natu­rel­les, de la bio­di­ver­sité et de la pol­lu­tion ne pour­ront être sur­mon­tés autre­ment. C’est, sans exa­gé­ra­tion, une ques­tion de vie ou de mort pour la civi­li­sa­tion humaine.

La troi­sième néces­sité est d’aller vers une société plus égalitaire, puis­que les iné­ga­li­tés génè­rent de la riva­lité mimé­ti­que, de la sur­consom­ma­tion et du gas­pillage. Une société plus égalitaire serait aussi celle où le temps de tra­vail pour­rait à la fois être réduit et mieux par­tagé, et, à cet égard, les basses tech­no­lo­gies, contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, y seraient tout à fait pro­pi­ces [15].

La qua­trième néces­sité est de réduire l’opa­cité du marché (la relo­ca­li­sa­tion y contri­bue) et de com­bat­tre tous les effets per­vers du marché capi­ta­liste (le men­songe, la mani­pu­la­tion, notam­ment par le mar­ke­ting, la cor­rup­tion, qui sont autant d’effets de sys­tème, bien moins pré­sents dans les mar­chés non capi­ta­lis­tes). On ne voit pas en effet com­ment on pour­rait se passer des mar­chés dans une économie déve­lop­pée, les rem­pla­cer entiè­re­ment par une économie « des com­muns ». Cela signi­fie en par­ti­cu­lier de fortes inter­ven­tions du pou­voir poli­ti­que. Comme le dit cou­ra­geu­se­ment Philippe Bihouix, cela peut aller de l’inter­dic­tion pure et simple à des taxa­tions véri­ta­ble­ment dis­sua­si­ves (ce ne sont pas de peti­tes taxes sur les pro­duits de luxe, yachts, voi­tu­res de sport et autres, qui frei­ne­ront les gran­des for­tu­nes dans leur appé­tit de signes dis­tinc­tifs). Quant à l’opa­cité du marché, c’est seu­le­ment à tra­vers une cer­taine socia­li­sa­tion, telle que l’inter­ven­tion des autres « par­ties pre­nan­tes » dans la concep­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion des pro­duits, qu’on pour­rait chan­ger les pro­ces­sus de pro­duc­tion pour les rendre réel­le­ment plus adap­tés au tra­vailleur et plus utiles au consom­ma­teur, et davan­tage « eco-com­pa­ti­bles ».

Dans son ouvrage publié en 1944, Karl Polanyi, appe­lait la « Grande trans­for­ma­tion » celle par laquelle l’ins­ti­tu­tion de la « société de marché » avait désen­cas­tré l’économie de toutes les autres rela­tions socia­les et avait fait du tra­vail, de la nature et de la mon­naie des mar­chan­di­ses « fic­ti­ves ». On peut inter­pré­ter autre­ment, dans un cadre théo­ri­que plus marxiste, cette trans­for­ma­tion his­to­ri­que [16]
, sans perdre les remar­qua­bles apports de ce grand pen­seur. Mais on le rejoin­dra lar­ge­ment dans les issues qu’il pro­pose aux désas­tres entraî­nés par le capi­ta­lisme libé­ral, dont le sac­cage de la nature : une économie plu­rielle, une domes­ti­ca­tion du marché, un socia­lisme « asso­cia­tion­niste », un Etat for­te­ment régu­la­teur. C’est donc pour une nou­velle Grande trans­for­ma­tion qu’il faut agir pen­dant qu’il en est encore temps. Ce qui veut dire d’une cer­taine façon remet­tre la poli­ti­que au poste de com­man­de­ment, au lieu d’en faire l’auxi­liaire plus ou moins zélé du capi­ta­lisme.


[1Editions du Seuil, Paris, 2014.

[2Par exemple l’indium, le gallium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques.à haut rendement, le lithium pour les véhicules électriques, des dizaines de métaux pour une carte électronique..

[3Inspiré de l’organisation japonaise de la production, ce management vise à éviter les gaspillages, les pertes de temps (le « juste à temps »), à améliorer la qualité, à favoriser la coopération entre opérateurs et concepteurs. Jusque là rien à y redire : il s’agit bien de gains de productivité. Mais c’est aussi le moyen d’exercer une pression maximale sur les travailleurs, d’éliminer tous ceux considérés comme excédentaires ou insuffisamment dociles ou « responsables », de dégraisser l’entreprise par les méthodes les plus sournoises. (on se souvent des vagues de suicides à La Poste et chez France Telecom, qui ont inspiré l’excellent film Corporate).

[4A y regarder de près, Marx, dans Le Capital, n’utilise plus le terme de « forces productives », sinon à titre de raccourci, mais celui de « force productive du travail », une force dont les moyens de travail ne sont que des facteurs, ou des « gradients », et ceci jusqu’aux automatismes les plus perfectionnés.

[5Une conservation d’ailleurs biaisée : on sait que les dates de péremption sont volontairement écourtées pour mieux relancer la demande.

[6Phlippe Bihouix évoque également une autre impossibilité : la croissance sans fin du crédit, qui serait exponentielle avec la cumulation des intérêts. Sans doute, mais on ne peut en déduire qu’il faudrait supprimer l’intérêt, dont la fonction en économie est incontournable. Si l’on veut le conserver, c’est le capital de prêt qui doit être dévalorisé (de l’annulation partielle aux dettes perpétuelles), comme c’est déjà parfois le cas dans l’économie capitaliste.

[7Cf. des auteurs comme Bertrand Ogilvie ou Jean-Caude Michéa.

[8Notamment les ressources en eau. Selon l’ONU, la planète connaîtra un déficit hydrique global de 40% dès 2030.

[9« L’enjeu, écrit-il, n’est pas entre croissance et décroissance, mais entre décroissance subie- car la question des ressources nous rattrapera à un moment ou à un autre – ou décroissance choisie » (op. cit., p 113). Formulation un peu équivoque, car pour sauver les populations misérables de la planète il faut bien développer les basses technologies, donc les faire croître, et même certaines hautes technologies (par exemple le téléphone mobile dans les régions dépourvues de réseau filaire) tant que c’est possible.

[10La critique de cet instrument de mesure du progrès est bien connue. Comme il repose sur des prix (avec, cependant une évaluation du produit des administrations), il ne dit rien sur la valeur d’usage réelle (si je creuse un trou pour seulement ensuite le reboucher, ce travail inutile aurait cependant un prix) ou ne fait que mesurer une valeur d’usage qui existe déjà (ainsi quand j’embauche une femme de ménage pour faire le travail que je faisais gratuitement). Il ignore les activités altruistes. Et, bien sûr, il ne tient pas compte des effets sur l’environnement. C’est pourquoi on a proposé d’autres mesures (par exemple des indicateurs de bonheur humain), plus difficiles à construire, mais plus pertinentes.

[11Par systèmes techniques associés il faut entendre la production et la distribution des carburants, la construction de routes, autoroutes et parkings, la publicité, les radars et du travail des gendarmes, les dépenses sanitaires consécutives aux accidents, les assurances, et, à terme, le coût du changement climatique. La voiture électrique, lourde, très consommatrice d’énergie et de matériaux rares, n’est qu’une fausse solution, et encore plus la voiture connectée, pour les mêmes raisons.

[12Dans l’Introduction de 1857, Marx écrivait que « l’acte final de la consommation, qui est conçu non seulement comme aboutissement, mais comme but final, se situe en dehors de l’économie ». C’est là une thématique que j’ai développée dans plusieurs écrits, en faisant du procès de consommation l’espace non du travail, mais des activités de temps libre, non des rapports de production stricto sensu, mais celui des rapports interindividuels. Naturellement son autonomie n’est que relative, et c’est une dialectique complexe qui régit la relation entre les deux (Cf. le chapitre sur le procès de consommation dans De la société à l’histoire, tome 1, Méridiens Klinksieck, 1989, où l’on trouvera aussi l’esquisse d’une théorie des « besoins génériques », et mon livre Un être de raison. Critique de l’homo oeconomicus (Syllepse, 2000)..

[13Cf., dans les livres précités, ma discussion sur le thème de la nature humaine.

[14Thème excellemment développé par Hervé Kempf, et que j’ai repris dans un article « Le changement climatique impose la planification », consultable sur mon blog.

[15Philippe Bihouix note, avec raison, que la production high tech, telle qu’elle est impulsée par le capitalisme, est structurellement plus destructrice que créatrice d’emplois, alors que les low tech seraient fortement créatrices d’emplois. Quant au temps de travail, il pourrait être fortement réduit dans une économie plus sobre. L’auteur évoque même la perspective de 3h par jour.

[16Ce que Polanyi appelle des principes non marchands tels que la réciprocité, la redistribution et l’administration domestique renvoient, selon moi, à des modes de reproduction infra-politiques du procès de production « immédiat », qui sont partie intégrante d’une économie entendue en un sens large, et dont les opérateurs sont la parenté, des formes de contrat social, la contrainte physique et l’allocation administrative.