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Faire de la classe ouvrière le bouc émissaire de la guerre de Poutine

Par Vadim Nikitin (publié d’abord sur le site socialiste américain Jacobin)

par , le 22 août 2022

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Qui est res­pon­sa­ble de la guerre en Ukraine ? La Russie, évidemment. Mais quelle Russie ? De nom­breux cri­ti­ques libé­raux occi­den­taux et natio­naux du régime de Vladimir Poutine s’accor­dent à dire que le sou­tien à la guerre pro­vient en grande majo­rité des « vat­niki » ou « vata », que l’on pour­rait décrire comme le lum­pen­pro­lé­ta­riat moderne de la Russie.

À l’ori­gine, les vat­niki étaient les vestes mate­las­sées omni­pré­sen­tes por­tées par les ouvriers, les pri­son­niers et les étudiants dans toute l’Union sovié­ti­que (« vatnik » vient de « vata », ou ouate). Ces der­niè­res années, le terme est devenu un rac­courci pour dési­gner un type par­ti­cu­lier de per­sonne : âgée de plus de cin­quante ans, sou­vent ruraux, pres­que cer­tai­ne­ment retrai­tés ou « byud­get­nik » (employée par l’État, que ce soit comme ensei­gnante, infir­mière ou fonc­tion­naire de bas niveau), et nos­tal­gi­que de la sta­bi­lité et de l’ordre du sys­tème sovié­ti­que.

Caricaturés par l’intel­li­gent­sia libé­rale comme des zom­bies adep­tes de la pro­pa­gande, les vat­niki sont deve­nus les prin­ci­paux boucs émissaires de l’aven­ture impé­riale du gou­ver­ne­ment en Ukraine. Les arti­cles d’actua­lité publiés sur des sites étrangers comme Radio Liberty ou sur des sites libé­raux natio­naux comme Meduza sont sou­vent accom­pa­gnés de com­men­tai­res déni­grant les Russes de la classe ouvrière.

« Je remar­que une ten­dance », écrit un com­men­ta­teur de Radio Liberty sous un récent micro-trot­toir rela­tif aux atti­tu­des des Moscovites à l’égard de la soi-disant « opé­ra­tion mili­taire spé­ciale ». « Plus une per­sonne est pauvre, moins elle est déve­lop­pée intel­lec­tuel­le­ment et par consé­quent plus sen­si­ble à la pro­pa­gande, plus en colère contre le monde. La poli­ti­que de Poutine vise à éradiquer la classe moyenne, les per­son­nes les plus éduquées, les plus réflé­chies et les moins sen­si­bles à la pro­pa­gande. »

Les paro­les des gens établis ont ten­dance à uti­li­ser un lan­gage de classe plus codé : par exem­ple, le socio­lo­gue en exil Igor Eidman qua­li­fie les par­ti­sans de Poutine de « sans cer­velle agres­sifs » qui « n’habi­tent pas la réa­lité, mais plutôt un rêve fié­vreux cari­ca­tu­ral cons­truit par la pro­pa­gande de la télé­vi­sion russe ».

De telles opi­nions sont deve­nues mon­naie cou­rante, notam­ment à la suite de la guerre en Ukraine. Pourtant, elle blan­chit et élude le rôle essen­tiel joué par les clas­ses moyen­nes et supé­rieu­res dans l’appa­ri­tion et le main­tien du pou­ti­nisme.

« L’intel­li­gent­sia russe repro­che tra­di­tion­nel­le­ment aux clas­ses infé­rieu­res leur pré­ten­due naï­veté et leur ten­dance à se lais­ser influen­cer par la pro­pa­gande », expli­que Natalia Kalfics-Mamonova, spé­cia­liste de la poli­ti­que de proxi­mité dans l’ex-Union sovié­ti­que à l’Institut sué­dois des affai­res inter­na­tio­na­les. « Toutefois, le tableau réel est beau­coup plus nuancé que cela ».

Elle note que dans un contexte auto­ri­taire, il est pro­ba­ble­ment impos­si­ble de connaî­tre l’ampleur du sou­tien popu­laire à la guerre. Selon elle, même parmi les fonc­tion­nai­res du régime et les mem­bres des ser­vi­ces de sécu­rité, « les rai­sons finan­ciè­res l’empor­tent sou­vent sur l’idéo­lo­gie et la nos­tal­gie sovié­ti­que » lorsqu’il s’agit de la volonté des gens de tolé­rer la guerre et d’autres excès. Aussi gro­tes­que qu’il soit devenu, le pou­ti­nisme reste au fond un phé­no­mène néo­li­bé­ral.

C’est ce que sou­li­gne un essai récent de Grigory Yudin, éminent socio­lo­gue et cri­ti­que de Poutine. L’ordre social que Poutine a cons­truit en Russie, écrit-il dans le média d’oppo­si­tion Meduza, est une « ver­sion radi­cale du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral moderne, dans lequel la cupi­dité règne, l’aspi­ra­tion ultime est le confort indi­vi­duel, et le cynisme, l’ironie et le nihi­lisme pro­cu­rent un sen­ti­ment ras­su­rant de supé­rio­rité facile ». L’affir­ma­tion de Yudin contre­dit un schib­bo­leth cen­tral du cou­rant domi­nant sur la Russie de Poutine — que, quels que soient ses pro­blè­mes ou ses méri­tes, le sys­tème actuel de la Russie a fon­da­men­ta­le­ment rompu avec la Russie post-sovié­ti­que cons­truite dans les années 1990 sous Boris Eltsine.

Selon les per­son­nes inter­ro­gées, ces années ont été soit une période de démo­cra­tie impar­faite, mais flo­ris­sante, soit le chaos, l’humi­lia­tion et la dégra­da­tion. Pourtant, comme l’a sou­tenu Tony Wood, membre du comité éditorial de la New Left Review, dans son livre de 2018, Russia Without Putin, « le sys­tème qui a pré­valu dans les années 2000 n’était pas une per­ver­sion du Eltsinisme, mais sa matu­ra­tion. » Il reste sous-tendu par un enga­ge­ment en faveur du capi­ta­lisme d’ini­tiés à l’inté­rieur et du déni post-impé­rial à l’étranger, avec des iné­ga­li­tés ram­pan­tes dont les effets sont mas­qués par des booms de matiè­res pre­miè­res et les ves­ti­ges en lam­beaux de l’État-pro­vi­dence sovié­ti­que. Le poète et acti­viste Kirill Medvedev est du même avis. « Malgré toute la rhé­to­ri­que de Poutine sur la nos­tal­gie sovié­ti­que, il est un homme des années 90, l’héri­tier du [pré­si­dent russe Boris] Eltsine », m’a-t-il dit.

Et tout comme les oli­gar­ques des années 1990 étaient pro­fon­dé­ment liés à l’État, les « silo­viki » (sécu­ro­cra­tes) qui les ont rem­pla­cés comme arbi­tres du pou­voir poli­ti­que sous Poutine sont ancrés dans le sys­tème capi­ta­liste. Malgré toutes leurs dif­fé­ren­ces super­fi­ciel­les, les deux grou­pes ont trans­formé l’appa­reil de l’État en un ins­tru­ment d’enri­chis­se­ment indi­vi­duel. Alors que les entre­pri­ses et les mafias étaient pro­gres­si­ve­ment pla­cées sous le contrôle des ser­vi­ces de sécu­rité, l’État a absorbé et inter­na­lisé leur idéo­lo­gie et leur mode opé­ra­toire axés sur le profit.

De nom­breu­ses voix parmi les plus farou­che­ment anti-Poutine en Russie ont sou­tenu les fon­de­ments néo­li­bé­raux de son régime, même après que sa nature répres­sive et exploi­teuse soit deve­nue évidente. Natasha Sindeyeva, pro­prié­taire de la chaîne de télé­vi­sion d’oppo­si­tion TV Rain (Dozhd), a trans­féré la chaîne en Lettonie après qu’elle ait été déman­te­lée. Mais, comme elle l’admet dans le récent docu­men­taire F@ck this Job, elle a été un par­ti­san enthou­siaste de l’ancien Premier minis­tre Dmitri Medvedev pen­dant les quatre années de son mandat de pré­si­dent sup­pléant, de 2008 à 2012. D’autres émigrés poli­ti­ques récents, tels qu’Anatoly Chubais, ancien envoyé spé­cial du Kremlin auprès des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les, et l’ancien Premier minis­tre Mikhail Kasyanov, étaient des libé­raux dits sys­té­mi­ques — des fonc­tion­nai­res réfor­ma­teurs inté­grés au sys­tème de pou­voir de Poutine — qui ont contri­bué à sou­te­nir bon nombre des pre­miè­res réfor­mes économiques de Poutine.

Des masses assoupies

En effet, le déni­gre­ment des vat­niki de bas étage masque le fait que, durant sa pre­mière décen­nie au pou­voir, Poutine s’est lar­ge­ment appuyé sur le sou­tien des clas­ses moyen­nes ambi­tieu­ses. Il s’agis­sait après tout du public de base ini­tial de Dozhd : des cita­dins éduqués en col blanc qui convoi­taient les styles de vie et les biens de consom­ma­tion occi­den­taux, mais qui sont restés lar­ge­ment apo­li­ti­ques jusqu’aux pre­miè­res mani­fes­ta­tions mas­si­ves de la classe moyenne contre le gou­ver­ne­ment en 2011. Ce n’est que lors­que l’économie a cessé d’être en mesure d’assu­rer la hausse du niveau de vie et que Poutine s’est réso­lu­ment tourné vers une poli­ti­que de popu­lisme socia­le­ment conser­va­teur à l’inté­rieur et d’irré­den­tisme sovié­ti­que à l’étranger — mar­quée par l’inva­sion de la Crimée en 2014 — qu’il a fina­le­ment été aban­donné par ce groupe social.

Selon Medvedev, « l’idée que les nantis sont contre la guerre et que les pau­vres et les per­son­nes sans éducation sont pour la guerre n’est pas confir­mée par la réa­lité. » Selon lui, le sou­tien à la guerre parmi les per­son­nes plus pau­vres et les clas­ses popu­lai­res est en réa­lité plus faible que parmi les clas­ses moyen­nes. « Ceux qui ont très peu recher­chent la sta­bi­lité, car ils ont peur de perdre le peu qu’ils ont », expli­que Medvedev. « Tout choc peut être fatal, et la guerre met en péril la sta­bi­lité ».
En effet, ce sont les vat­niki qui ont fourni cer­tains des plus grands défis au pou­ti­nisme, en par­ti­cu­lier dans sa pre­mière incar­na­tion, la plus ouver­te­ment néo­li­bé­rale. En 2005, le gou­ver­ne­ment a été contraint d’aban­don­ner les réfor­mes socia­les pré­vues, notam­ment la sup­pres­sion de la gra­tuité des trans­ports pour les per­son­nes âgées, après que des mani­fes­ta­tions de retrai­tés ont para­lysé le pays. Dix ans plus tard, les camion­neurs se sont révol­tés contre la mise en place d’un péage auto­rou­tier cor­rompu.

L’élitisme social fait partie inté­grante du libé­ra­lisme russe depuis ses débuts. Le phi­lo­so­phe libé­ral Pyotr Chaadayev, pion­nier du XIXe siècle, fut l’un des pre­miers à affir­mer que la Russie était déses­pé­ré­ment à la traîne de la civi­li­sa­tion occi­den­tale et qu’elle ne pou­vait se rache­ter qu’en rom­pant avec son passé. Il était convaincu que seule une minus­cule élite — l’intel­li­gent­sia — était capa­ble de réveiller et de diri­ger les masses muet­tes et assou­pies. « Une infime mino­rité pense ; les autres ne font que res­sen­tir », écrivait Tchaadayev dans ses Lettres phi­lo­so­phi­ques.

La concep­tion qu’avait Tchaadaïev des masses — irra­tion­nel­les, non sophis­ti­quées et faci­le­ment influen­ça­bles — a sur­vécu à la fois aux débats pas­sion­nés entre occi­den­ta­lis­tes et sla­vo­phi­les des années 1800 et au sys­tème sovié­ti­que, qui était censé glo­ri­fier l’homme du peuple tout en pri­vant la classe ouvrière d’un véri­ta­ble pou­voir poli­ti­que. La thé­ra­pie de choc des années 1990, qui a apporté des riches­ses inouïes à un groupe d’oli­gar­ques et la pau­pé­ri­sa­tion d’une grande partie du pays, a trans­formé cette notion ances­trale en une sorte de dar­wi­nisme social pur et simple.

La guerre en Ukraine a encore légi­timé la rhé­to­ri­que de la haine de classe, sou­vent déployée par les Ukrainiens en ligne contre les occu­pants. Depuis 2014, les trou­pes russes enva­his­san­tes ont été fré­quem­ment qua­li­fiées de pau­vres, d’arrié­rées et de vio­len­tes ; une enquête de 2015 sur les dis­cours de haine anti-russes dans les médias ukrai­niens par l’Union natio­nale des jour­na­lis­tes d’Ukraine a révélé que « vatnik » était le terme d’abus le plus fré­quem­ment uti­lisé.

À bien des égards, le dis­cours autour des vat­niki res­sem­ble à la notion de « déplo­ra­bles » d’Hillary Clinton. » À l’époque, les électeurs de la classe ouvrière amé­ri­caine ont été accu­sés par de nom­breux mem­bres de l’esta­blish­ment libé­ral d’être à l’ori­gine de la vic­toire de Donald Trump, pour­tant sou­tenu par des mil­liar­dai­res et des PDG ; en effet, le revenu de l’électeur moyen de Trump était supé­rieur à celui de Clinton. Aujourd’hui, leurs homo­lo­gues russes sont les boucs émissaires d’une guerre menée par un homme dont le régime reste sou­tenu par des oli­gar­ques. En fait, la guerre en Ukraine a été ins­tru­men­ta­li­sée contre les pau­vres, et pas seu­le­ment en Russie. Comme l’a fait remar­quer la com­men­ta­trice cultu­relle amé­ri­caine Angie Speaks dans un rare arti­cle dis­si­dent paru dans Newsweek peu après le début de la guerre, la classe ouvrière amé­ri­caine est main­te­nant « invi­tée à souf­frir pour punir Poutine » en raison de la hausse des prix de l’essence et des den­rées ali­men­tai­res résul­tant des sanc­tions contre la Russie.

Alors que la guerre s’éternise, entraî­nant des coûts sociaux et économiques crois­sants, il est dif­fi­cile d’éviter de dési­gner des cou­pa­bles. Pourtant, « il est impor­tant de ne pas conti­nuer à reje­ter la faute sur Poutine, sur dif­fé­ren­tes caté­go­ries de Russes ou sur l’Occident », déclare M. Medvedev. « Il y a assez de repro­ches pour tout le monde. Ce qui est impor­tant, c’est de se concen­trer sur l’avenir et de trou­ver des moyens de résis­tance col­lec­tive. »