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Extinction des Lumières

par Denis COLLIN, le 30 septembre 2019

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Sommaire :

De l’idéologie

Marx et Engels s’en pre­naient, aux alen­tours des années 1843-1846 à L’Idéologie Allemande et à ses diver­ses figu­res. Ils avaient de la chance, puisqu’il y avait un noyau commun à tous ces jeunes hégé­liens contre qui ils rom­paient des lances, l’idéa­lisme phi­lo­so­phi­que. Nous sommes, quant à nous, confron­tés à une flo­rai­son – mais des fleurs peu­vent être putri­des – d’idéo­lo­gies qui font mine de s’oppo­ser au néo­li­bé­ra­lisme domi­nant. La diver­sité est telle d’ailleurs qu’il fau­drait parler des diver­ses idéo­lo­gies, au plu­riel et non de l’idéo­lo­gie en géné­ral. Ces idéo­lo­gies se pré­sen­tent comme des doc­tri­nes soit reli­gieu­ses, soit socio­lo­gico-phi­lo­so­phi­ques, soit poli­ti­ques et visent des publics dif­fé­rents ; mais elles ont un point commun : la haine de la raison, la vio­lence sec­taire, la guerre contre toute forme d’uni­ver­sa­lisme et la perte du sens commun. De quoi s’agit-il ?

On pour­rait com­men­cer par faire une liste – mais comme toutes les clas­si­fi­ca­tions, une telle liste est néces­sai­re­ment sché­ma­ti­que :

  • Les diverses théories du « genre », c’est-à-dire toutes ces doctrines qui remplacent le sexe biologique par la construction sociale du genre, ou plutôt de genres aussi nombreux qu’on le souhaite. Le tableau des genres élémentaires ne cesse de s’allonger.
  • Le véganisme et son petit frère l’animalisme qui prônent plus ou moins l’abolition de la séparation entre les hommes et les animaux.
  • L’islamisme politique, dont le point de départ est religieux, parce qu’il prétend s’ancrer dans une foi, mais est engagé dans une entreprise conquérante qui vise à casser tous les cadres de la république laïque et tous les acquis philosophiques des Lumières.

Quels sont les points com­muns ? D’abord, ils ont tous les trois une cible et c’est la même, c’est-à-dire, pré­ci­sé­ment, la civi­li­sa­tion euro­péenne telle qu’elle a été remo­de­lée par les Lumières. Les uns voient en « l’homme blanc » le croisé et le colo­ni­sa­teur, se basant d’ailleurs sur une sin­gu­lière concep­tion de l’his­toire. Les autres y voient le pré­da­teur absolu et le domi­na­teur de la nature dont le temps doit s’ache­ver. Les der­niers y voient l’hété­ro­normé binaire, l’exploi­teur par excel­lence qui doit dis­pa­raî­tre au profit des nou­veaux genres flot­tants. Ces trois gran­des formes d’idéo­lo­gie ont réussi à capter des mili­tants, des intel­lec­tuels, des phi­lo­so­phes venant de « la gauche », parce qu’elles se pré­sen­tent comme des doc­tri­nes oppo­sées à la domi­na­tion (la domi­na­tion des colo­ni­sa­teurs, la domi­na­tion des humains ou la domi­na­tion machiste). Mais elles se dis­tin­guent immé­dia­te­ment de la gauche à l’ancienne par le refus radi­cal de l’uni­ver­sa­lisme, le com­mu­nau­ta­risme le plus sec­taire et l’indif­fé­rence radi­cale à la lutte des clas­ses et aux rap­ports sociaux de pro­duc­tion. Au moment où le vieux mou­ve­ment ouvrier semble ago­ni­sant, où la classe capi­ta­liste est enga­gée dans une offen­sive contre tous les acquis sociaux, ces trois idéo­lo­gies ren­voient la classe ouvrière à son néant sup­posé. L’ouvrier blanc, macho, qui mange des sau­cis­ses, et roule en diesel est l’être le plus mépri­sa­ble que puis­sent trou­ver ces nou­veaux héros et hérauts de la lutte contre la domi­na­tion.

Quelques pen­seurs ont cru ou voulu croire que tout cela pour­rait se com­plé­ter har­mo­nieu­se­ment. La lutte de clas­ses des ouvriers devait se fondre dans un mou­ve­ment « inter­sec­tion­nel », dont les pre­miè­res mani­fes­ta­tions en France remon­tent à « Nuit debout ». Mais par nature, dès lors que l’on refuse l’uni­ver­sa­lisme (encore une inven­tion du mâle blanc euro­péen), il est impos­si­ble de faire « conver­ger » ou d’inter­sec­tion­ner les luttes. L’inter­sec­tion­na­lité des luttes est tout aussi chi­mé­ri­que que l’union des natio­na­lis­tes. Chacun pour soi ! On a même vu des pro­tes­ta­tions venant de cer­tains grou­pes de les­bien­nes contre les « trans », ces hommes qui se veu­lent femmes et ces femmes qui se veu­lent hommes ne peu­vent coller avec « l’hyper­es­pace les­bien ». Quant à l’inter­sec­tion­na­lité de l’isla­misme, du fémi­nisme et des LGBT, elle est une chi­mère au sens bio­lo­gi­que du terme, bien que cette chi­mère ait quel­que exis­tence (les fémi­nis­tes qui sou­tien­nent le port du bur­qini et du fou­lard). C’est un der­nier point curieux : bien que chacun défende son pré carré, ces divers grou­pes com­mu­nau­tai­res évitent de trop s’atta­quer les uns les autres. Les végans évitent soi­gneu­se­ment de s’en pren­dre aux bou­che­ries hallal alors que les élevages « bio » ne trou­vent à leurs yeux aucune grâce. Les gen­ris­tes se gar­dent bien de cri­ti­quer l’islam et trou­vent dans l’hos­ti­lité des végans à la nature des conver­gen­ces d’idées… Pas d’inter­sec­tion­na­lité donc, mais des conver­gen­ces sou­ter­rai­nes qui tien­nent au ter­reau commun dont ils sont issus.

Essayer de « décons­truire » ces idéo­lo­gies, c’est un peu comme net­toyer les écuries d’Augias. On sait que seul Héraclès a réussi cet exploit. Je ne suis pas Héraclès ! Il faut pour­tant essayer de mon­trer en quoi tous ces dis­cours (1) sont autant d’atta­ques vio­len­tes contre la raison, ou si on veut faire moins gran­di­lo­quent, contre le sens commun ; (2) qu’ils mani­fes­tent des ten­dan­ces pro­fon­des des for­ma­tions socia­les sou­mi­ses à la dic­ta­ture du « capi­ta­lisme absolu », ce « capi­ta­lisme du troi­sième âge » qui a déjà fait l’objet de nom­breu­ses ana­ly­ses, et, (3) qu’ils ont une fonc­tion poli­ti­que pré­cise.

Irrationalisme Genrisme

Quand on lit dans la presse que s’est tenu un fes­ti­val fémi­niste qui pro­pose ni plus ni moins que de « sortir de l’hété­ro­sexua­lité » qui est un « régime poli­ti­que » et un sys­tème d’exploi­ta­tion, on se demande com­ment ces gens trou­vent de l’argent et des moyens maté­riels pour sou­te­nir leur folie. Car c’est évidemment pure folie. Si l’huma­nité sort de l’hété­ro­sexua­lité, alors son sort va être assez vite réglé, à moins qu’avant cette révo­lu­tion et en atten­dant la géné­ra­li­sa­tion de la par­thé­no­ge­nèse, on ait congelé suf­fi­sam­ment de sperme – on pour­rait par exem­ple enfer­mer tous les machos dans des grands han­gars pour qu’ils se mas­tur­bent en cadence dans des tubes ou des bocaux sté­ri­les jusqu’à épuisement de l’espèce « macho », le sperme ainsi récu­péré pou­vant ali­men­ter les désirs de PMA pour toutes qui est en train de se géné­ra­li­ser… Revenons aux choses plus sérieu­ses.

La « théo­rie du genre » n’existe pas disent tous ses défen­seurs et pro­pa­ga­teurs. De leur point de vue, cela se com­prend : ce n’est pas une théo­rie (dis­cu­ta­ble) mais une vérité scien­ti­fi­que indis­cu­ta­ble, et les « mar­chands de doute » peu­vent aller voir ailleurs. Il est cer­tain que les com­por­te­ments sexuels sont condi­tion­nés socia­le­ment. Être femme ensa­chée dans une burqa et être une femme occi­den­tale à peu près libre et qui peut aller boire un pot avec un homme qui n’est ni son mari ni son père, c’est effec­ti­ve­ment une cons­truc­tion sociale. Mais les règles des rap­ports entre les hommes et les femmes sont tou­jours arti­cu­lées au sub­strat bio­lo­gi­que. Il s’agit d’orga­ni­ser la repro­duc­tion de la société, dans toutes ses dimen­sions, non seu­le­ment la simple repro­duc­tion bio­lo­gi­que, mais aussi la repro­duc­tion ins­ti­tu­tion­nelle, sociale et idéo­lo­gi­que. Mais il s’agit tou­jours de repro­duc­tion ! Les règles qui condi­tion­nent les com­por­te­ments sexuels (ou de genre pour être com­pris des moder­nes) sont elles-mêmes ren­dues indis­pen­sa­bles, quelle que soit la forme d’orga­ni­sa­tion sociale pré­ci­sé­ment parce que la pul­sion doit être domes­ti­quée. Qu’on excuse ici cette réfé­rence à Freud qui a dit des choses fon­da­men­ta­les sur toutes ces ques­tions, quoi que l’on puisse en médire aujourd’hui.

Il n’y a pas de théo­rie du genre qui puisse se pré­va­loir du nom de théo­rie pour une autre raison : il n’y a ni hété­ro­sexuels, ni homo­sexuels, ni tout ce que l’on veut d’autre. Il y a quel­que chose qu’on appelle sexua­lité et dont les varia­tions infi­nies n’ont abso­lu­ment rien à voir avec les caté­go­ri­sa­tions mania­ques des doc­teurs en LGBT+. La sexua­lité est l’ensem­ble des moda­li­tés par les­quel­les s’exprime le désir, désir qui, fort heu­reu­se­ment, est ensuite soumis à la sur­veillance vigi­lante du Surmoi. J’ai dit « heu­reu­se­ment » parce que, Freud l’a bien montré, la pul­sion sexuelle est tou­jours intri­quée à la pul­sion de mort – voir les jeux sado­ma­so­chis­tes qui sont une ten­ta­tive de jouer là-dessus. Le désir sexuel est le désir d’abolir toute ten­sion, d’attein­dre cette « petite mort » orgas­ti­que. En même temps, il est l’expres­sion de la vita­lité même. Contradiction ? Eh oui, la vie est dia­lec­ti­que, de la dia­lec­ti­que en chair et en os.

Pour sortir du « binaire », les doc­teurs en LGBT+ nous pro­po­sent des caté­go­ries plus absur­des les unes que les autres. Lesbienne, gay, on connaît. Les choses se com­pli­quent ensuite avec les « bi » et sur­tout avec les « trans » : où mettre les trans homos – une femme qui devient homme et pré­fère les hommes ou l’inverse ? On intro­duit ensuite ceux qui ne choi­sis­sent pas et jouent sur tous les tableaux – les « queer » – sans parler des « asexuels » et même les auto­sexuels… Chose curieuse, peu nom­breux sont ceux qui reven­di­quent la zoo­phi­lie (on en trouve tout de même chez les dis­ci­ples de Peter Singer), les nécro­phi­les se cachent et les pédo­phi­les se font dis­crets – on se demande bien pour­quoi… Si ces caté­go­ri­sa­tions sont si minu­tieu­ses, c’est parce qu’il faut en quel­que sorte légi­ti­mer tous les com­por­te­ments sexuels et refou­ler tout le savoir freu­dien qui explore, lui, les per­ver­sions.

Les pré­ten­tieu­ses « gender stu­dies », à com­men­cer par les ouvra­ges abs­cons de Judith Butler, repré­sen­tent une ter­ri­ble régres­sion par rap­port au savoir hérité de la tra­di­tion de la psy­cha­na­lyse, mais aussi par rap­port à ce que nous ont appris la socio­lo­gie et l’his­toire. La caisse de réson­nance dont béné­fi­cient ces élucubrations ne lais­sent pas d’inter­ro­ger. Quels inté­rêts sociaux pous­sent à la roue ? Il est tou­te­fois très clair que ces « théo­ries » sont mar­quées au sceau du fan­tasme infan­tile de la toute-puis­sance. Je serai ce que je veux ! Homme, femme, les deux à la fois, autre chose encore, qu’importe ! Quand on est tout-puis­sant, c’est tou­jours sur les autres que s’exerce cette puis­sance et le com­plé­ment de la toute-puis­sance est la réi­fi­ca­tion qui atteint ses som­mets dans les opé­ra­tions de « réat­tri­bu­tion de genre » (chi­rur­gies de chan­ge­ment de sexe) ou dans la PMA et la GPA (je désire un enfant, j’ai droit à un enfant). Le refus de toute limite et de toute frus­tra­tion, le déni du réel, tel est le sub­strat du gen­risme.

Animalisme et véganisme

Après ceux qui nient la dif­fé­rence des sexes, une autre tribu de déli­rants, ceux qui nient la dif­fé­rence entre humains et ani­maux et pro­cla­ment que les humains n’ont aucun droit sur les ani­maux, qu’ils doi­vent s’abs­te­nir de les manger, de faire de la four­rure ou du cuir avec leur peau, ou de les uti­li­ser au cirque ou au cinéma.

Comme dans le cas pré­cé­dent, ce qui frappe de prime abord, c’est la haine réso­lue de la nature. Si les humains man­gent de la viande, c’est une cons­truc­tion sociale ! Que l’homme ne soit pas un rumi­nant capa­ble de trans­for­mer direc­te­ment la cel­lu­lose en pro­téine, qu’il ne soit pas comme le panda, un car­ni­vore, comme tous les ours, condamné à passer sa jour­née à manger du bambou, voilà qui ne peut frap­per les têtes creu­ses de végans. Toute l’idéo­lo­gie végan repose non seu­le­ment sur la méconnais­sance de la nature, mais aussi et sur­tout sur une véri­ta­ble haine de la nature. Si, en effet, on inter­dit la viande aux humains et si toutes les espè­ces sont égales, alors il faut inter­dire aux lions de manger gazel­les et anti­lo­pes et il faut trans­for­mer les loups en agneaux … mais comme on veut faire dis­pa­raî­tre les ani­maux d’élevage… Dans cette étrange faune du véga­nisme, on trouve toutes sortes de zigo­tos. Certains esti­ment que seul l’homme est concerné par les inter­dits ali­men­tai­res du véga­nisme puisqu’il a une cons­cience, ce qui contre­dit évidemment le dogme antis­pé­ciste de l’égalité de toutes les espè­ces. Les végans condam­nent non seu­le­ment l’élevage, mais évidemment toutes ses consé­quen­ces comme l’insé­mi­na­tion arti­fi­cielle assi­mi­lée à un viol. Ce qui n’empê­che pas de très nom­breux végans d’être par­ti­sans de la PMA.

On peut sans pro­blème admet­tre que la consom­ma­tion de viande dans les pays riches est exces­sive et que limi­ter l’apport de pro­téi­nes ani­ma­les peut être une idée juste (les­quel­les, à quelle dose, tout cela est une autre affaire). On peut sans mal dénon­cer l’élevage indus­trielle et la trans­for­ma­tion du métier d’éleveur en celui de « pro­duc­teur de viande ». Mais rien de tout ce qui ouvrira la voie à une dis­cus­sion rai­son­na­ble n’entre en ligne de compte. Le véga­nisme est un dogme reli­gieux, et l’absur­dité en est une partie néces­saire (« credo quia absur­dum »). Il est donc insen­si­ble à toute réfu­ta­tion ration­nelle et ce d’autant moins qu’il entre en har­mo­nie avec les indus­tries du « green washing » et du rem­pla­ce­ment de la viande par des pro­téi­nes pro­dui­tes par la chimie (« bif­tecks » de syn­thèse et com­plé­ments ali­men­tai­res de tous poils). Son frère jumeau l’ani­ma­lisme est non moins absurde. Les ani­ma­lis­tes res­pec­tent-ils arai­gnées et cafards ? Il est vrai qu’on en voit pro­tes­ter contre la déra­ti­sa­tion. Sont-ils can­di­dats pour vivre avec les rats et les can­cre­lats ? Sur l’ani­ma­lisme, on ne peut que ren­voyer à l’excel­lent livre de Jean-François Braunstein (La phi­lo­so­phie deve­nue folle).

L’islamisme

Ici nous retrou­vons une forme plus clas­si­que d’irra­tio­na­lisme, celui qui pro­cède des super­sti­tions reli­gieu­ses, dans le cadre d’une reli­gion où la dimen­sion spi­ri­tuelle joue un rôle assez mince alors que la stricte obser­vance de pré­cep­tes ridi­cu­les ou odieux rem­place tout élan du cœur. Disons-le clai­re­ment : l’isla­misme n’est pas une foi, une de ces nom­breu­ses inven­tions qu’ont fabri­quées les hommes pour trou­ver un arran­ge­ment avec leur angoisse de la mort. L’isla­misme est une entre­prise tota­li­taire de contrôle de la société et c’est pour­quoi le contrôle des habi­tu­des ali­men­tai­res et des vête­ments y joue un rôle cen­tral. Comme les sectes pré­cé­den­tes, l’isla­misme est un anti­hu­ma­nisme. Les gen­ris­tes nient l’uni­ver­sa­lité du genre humain et dénon­cent la culture huma­niste comme un pro­duit du « mâle blanc hété­ro­sexuel ». Les ani­ma­lis­tes et autres végans dénon­cent la pré­ten­tion de l’huma­nisme à placer l’homme au-dessus des autres vivants. Les isla­mis­tes dénon­cent la vanité de l’homme qui se croit libre au lieu de se sou­met­tre à Dieu. Pour eux le genre humain se divise en deux : les soumis qui appar­tien­nent à la bonne com­mu­nauté et les autres qu’il faut sou­met­tre, y com­pris par la vio­lence.

Pas plus que les autres sectes, les isla­mis­tes n’admet­tent le débat fondé sur la raison. Les plus sub­tils, qu’on trouve chez les intel­lec­tuels « frères musul­mans », ne contes­tent pas ouver­te­ment les scien­ces de la nature : les défen­seurs de la « terre plate » ne sont qu’une mino­rité, mais ils y cher­chent une preuve que cette nature ordon­née par des lois ne peut être que l’œuvre de Dieu et, au demeu­rant, ils s’évertuent à trou­ver dans le Coran sous une forme cryp­ti­que, les mani­fes­ta­tions de la théo­rie de la rela­ti­vité, par exem­ple. Pour la théo­rie de l’évolution, c’est une autre affaire, car celle-ci per­cute le dogme, mais ils peu­vent s’y adap­ter en évoquant le « des­sein intel­li­gent ». En revan­che, dès qu’il s’agit des affai­res humai­nes, on ne badine plus. Le Coran est une vérité indis­cu­ta­ble et ses pré­cep­tes doi­vent être mis en œuvre sans fai­blir, même si Tariq Ramadan concé­dait la néces­sité de mettre un mora­toire sur la lapi­da­tion des femmes.

Le point commun le plus impor­tant avec les deux types de sectes pré­cé­dents est la volonté de se pré­sen­ter comme des vic­ti­mes. Les musul­mans sont les vic­ti­mes de l’homme blanc, chré­tien, occi­den­tal et ratio­na­liste et, éventuellement, allié des Juifs. Que l’islam ait tou­jours été une reli­gion de guer­riers, une reli­gion qui a orga­nisé la sou­mis­sion des peu­ples (par exem­ple ceux d’Afrique du Nord), que l’empire otto­man musul­man ait été le pre­mier empire colo­ni­sant les Arabes (qui eux-mêmes avaient colo­nisé chré­tiens et juifs : tout cela ne compte pas, parce que les faits ne comp­tent pas dans le « story tel­ling » de l’isla­misme). C’est parce qu’ils sont des vic­ti­mes qu’ils ont aujourd’hui tous les droits : béné­fi­cier de la liberté de culte et de mani­fes­ta­tion au nom des droits de l’homme (occi­den­tal) et appli­quer la sharia là où ils le peu­vent au nom de leur propre droit.

Les ressorts de l’idéologie

L’idéo­lo­gie n’est pas un sys­tème d’idées mais une repré­sen­ta­tion ren­ver­sée du monde. Les trois gran­des sectes moder­nes véhi­cu­lent cha­cune à sa manière et non sans contra­dic­tion une repré­sen­ta­tion du monde où tout est mis cul par-dessus tête. Leur dis­cours veut s’impo­ser, y com­pris par le ter­ro­risme intel­lec­tuel et le cas échéant la ter­reur pure, contre toute pensée cri­ti­que, contre toute volonté de libre examen. Si vous n’admet­tez pas que l’hété­ro­sexua­lité soit une cons­truc­tion du capi­ta­lisme, vous n’êtes qu’un hété­ro­sexuel qui veut per­pé­trer sa domi­na­tion à moins que vous ne soyez qu’une femme alié­née, vendue à l’ennemi. Les ani­ma­lis­tes, végans et antis­pé­cis­tes ne recu­lent devant rien : un abat­toir est un camp d’exter­mi­na­tion, les bêtes dans un élevage sont des per­son­nes rete­nues en otage. Éleveurs, bou­chers et employés des abat­toirs sont des sortes de nazis contre les­quels on est fondé à employer les moyens de la résis­tance (atten­tats, par exem­ple).

Dans toutes ces sectes, les méca­nis­mes de la domi­na­tion jouent à plein :

  • Imposer une idéologie, aussi aberrante que possible pour s’assurer que le sectateur est bien devenu un fidèle et non un esprit rationnel déguisé.
  • Exclure et interdire autant que possible la liberté de pensée. Tous ces gens utilisent massivement les tribunaux contre leurs adversaires et font un lobbying forcené pour imposer des lois interdisant les « mauvaises paroles » ou les mots qui pourraient exprimer de mauvaises pensées.
  • Occuper les postes de pouvoir en attendant d’occuper le pouvoir lui-même.

Reste à savoir pour­quoi ça marche. Il y fau­drait une psy­cha­na­lyse. Les liens entre croyance et sou­mis­sion dans leur sou­bas­se­ment incons­cient ont été bien expo­sés (Marie-Pierre Frondziak, Croyance et sou­mis­sion, L’Harmattan, 2019). Dans le cas de l’isla­misme on pour­rait ajou­ter qu’il béné­fi­cie du res­sen­ti­ment contre une société qui a débou­lonné les mâles et assure à des ado­les­cents et des jeunes hommes des com­pen­sa­tions nar­cis­si­ques néces­sai­res face à l’angoisse por­tant sur leur viri­lité. Dans Soumission, Michel Houellebecq montre assez bien cet aspect de la ques­tion qui n’est peut-être pas du tout secondaire – un des per­son­na­ges du roman a deux femmes (au moins), une de qua­rante ans, experte en gâteaux et l’autre de quinze ans, visi­ble­ment experte en gâte­ries, et toutes deux très obéis­san­tes. Islamisme et gen­risme pour­raient être consi­dé­rés comme se ren­voyant l’un l’autre dans un miroir qui inverse les valeurs. Dans un monde où domine l’indif­fé­ren­cia­tion pen­dant que triom­phe le nar­cis­sisme, affir­mer d’une manière ou d’une autre, « je ne suis pas comme vous » pro­cure sans doute une cer­taine jouis­sance – il est bien pos­si­ble que les filles et les jeunes femmes voi­lées ne le fas­sent pas seu­le­ment par obli­ga­tion des mâles, mais aussi par la jouis­sance par­ti­cu­lière qu’elles en éprouvent.

En sui­vant encore Freud, on peut remar­quer à quel point, cha­cune dans son « trip », ces idéo­lo­gies expri­ment une pul­sion de mort en voie de désin­tri­ca­tion. Pulsion de mort et désir de cas­tra­tion dans le gen­risme, évidente pul­sion de mort dans le véga­nisme qui ne tolère pas la nature telle qu’elle est, pul­sion de mort dans l’islam par l’enfer­me­ment des femmes et l’exal­ta­tion du sacri­fice. Si dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, « le mort saisit le vif » comme l’a montré Marx, nous voyons pour­quoi ces idéo­lo­gies sont en par­faite har­mo­nie avec la dyna­mi­que capi­ta­liste tout en se don­nant l’air de le cri­ti­quer.

Mais le sou­tien assez large que reçoi­vent ces idéo­lo­gies et la place qu’occu­pent ces mou­ve­ments dans le monde des médias obli­gent à cher­cher d’autres rai­sons. L’effon­dre­ment du mou­ve­ment ouvrier sous les coups de la glo­ba­li­sa­tion, la séces­sion des élites, la rup­ture du lien entre clas­ses moyen­nes et classe ouvrière et entre clas­ses moyen­nes supé­rieu­res et clas­ses moyen­nes, concou­rent à la montée de cet irra­tio­na­lisme mor­ti­fère. Le capi­tal n’est abso­lu­ment pas menacé par ces idéo­lo­gies. Il y trouve au contraire un sou­tien pré­cieux. L’islam et l’argent font bon ménage et l’enri­chis­se­ment ne pose aucun pro­blème doc­tri­nal. Le véga­nisme recoupe les inté­rêts de l’indus­trie chi­mi­que mon­diale et de nom­breux sec­teurs de l’agro-ali­men­taire sont déjà très actifs sur ces nou­veaux mar­chés. Quant au gen­risme, il pré­sente l’avan­tage de sub­sti­tuer la lutte des sexes à la lutte des clas­ses. Donc aucun pro­blème pour faire de la place à ces idéo­lo­gies et à ces sectes quel­que étranges qu’elles puis­sent paraî­tre. Seuls les niais des mou­ve­ments soixante-hui­tards ont pu croire que le capi­ta­lisme ado­rait la famille et haïs­sait tout ce qui n’était pas chré­tien, mais en réa­lité le capi­tal n’aime que le profit pour accu­mu­ler du capi­tal, quels que soient les moyens employés. Les rayons « veg­gies » dans les super­mar­chés, le bur­qini chez Décathlon, tout cela fait du profit parce que tout cela est « capi­tal-friendly ». Le com­merce de la GPA et de la PMA se porte bien et la chi­rur­gie est un sec­teur d’avenir.

Et pour la suite ?

On ne doit jamais oublier que l’idéo­lo­gie est imper­méa­ble à l’argu­men­ta­tion ration­nelle et donc les chan­ces de faire recu­ler ces idéo­lo­gies sont extrê­me­ment minces. Ceux qui ne vou­dront deve­nir ni isla­misé ni queer n’auront plus beau­coup de place. Ils rejoin­dront la cohorte de tous ceux que les belles gens vouent aux gémo­nies : les fumeurs qui man­gent des sau­cis­ses et font des plai­san­te­ries, gras­ses, les « beaufs », les « réacs », tout ce populo qu’exècre la classe domi­nante. Ce « populo » n’a déjà plus guère d’autre solu­tion que de faire séces­sion d’une société qui, de toutes façons, est déjà très cloi­son­née ou de voter pour les partis de l’extrême-droite, comme c’est le cas en Europe de l’Est et comme cela se déve­loppe à l’Ouest (RN, AfD, Lega…) Prise dans cette étreinte morale, la vieille reven­di­ca­tion de la révo­lu­tion sociale risque fort de ne plus trou­ver aucune place et les partis qui se disent révo­lu­tion­nai­res (NPA, LFI en France) auront fait tout ce qu’il faut pour qu’on en arrive là.


Annexe : sur l’islam et l’islamisme

On a pu croire, et certains y croient encore, à la possibilité d’une « réforme » de l’islam, un islam qui, en se basant sur les ressources de la « théologie naturelle » voudrait réconcilier les musulmans avec le monde moderne, la rationalité et la liberté de conscience. Il est à craindre que ce temps de cette réforme ne soit passé. Ce qui triomphe aujourd’hui, même chez les « modérés », c’est un islam intégriste, bien plus soucieux de séparer le pur et l’impur et d’imposer l’obéissance stricte à une loi stupide que de spiritualité et de théologie. En prétendant que le Coran est incréé et qu’il est de toute éternité la parole de Dieu lui-même, l’islam (surtout sunnite) barre largement la voie à l’interprétation. Quant à admettre comme Averroès dans son Discours décisif que foi et raison ne peuvent se contredire et que la foi ne peut contredire la raison, c’est tout bonnement impossible parce que tous les préceptes de la sharia pourraient être remis en cause et la « communauté » exploserait. À l’époque du pourrissement du capitalisme, c’est l’islam le plus fou qui a le vent en poupe.