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Le progressisme totalitaire

par Denis COLLIN, le 2 août 2019

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Cet article a d’abord été publié sur le site du journal Marianne

L’actuel pré­si­dent de la République fran­çaise se défi­nit comme un pro­gres­siste et cher­che à pré­sen­ter la lutte poli­ti­que de notre époque comme l’affron­te­ment entre les pro­gres­sis­tes qui sont déjà dans le Nouveau Monde et les « natio­na­lis­tes » qui sont les tenants de l’Ancien Monde. D’un autre côté, il défend le libé­ra­lisme tout en mul­ti­pliant les mesu­res les plus anti­li­bé­ra­les dans le domaine des liber­tés publi­ques et dans la géné­ra­li­sa­tion d’une société de sur­veillance. La « vieille gauche » qui se vou­lait pro­gres­siste et voit le pro­grès détruire les acquis sociaux, et les libé­raux « à l’ancienne », qui pré­ten­daient que le libé­ra­lisme économique et les liber­tés publi­ques sont consub­stan­tiels, tous per­dent leurs repè­res et sont inca­pa­bles d’enrayer la stra­té­gie du pré­si­dent de la République. La confu­sion dans les esprits est à son comble. Mais c’est qu’on ne par­vient pas à com­pren­dre, chez les oppo­sants au pré­si­dent, estque nous avons affaire à un véri­ta­ble pro­gres­sisme et que ce pro­gres­sisme a une dyna­mi­que tota­li­taire.

Le pro­gres­sisme com­mence le jour où l’on se met à consi­dé­rer que le passé est dépourvu de valeur et qu’il doit céder la place à un futur qui sera bien meilleur ; le jour où l’on se met à consi­dé­rer que les Anciens ne sont plus les por­teurs de la sagesse, mais que la vérité est bien du côté des moder­nes ; le jour où l’on peut com­men­cer à dire sans être pris pour un fou « du passé fai­sons table rase ». L’avenir n’est plus source de crainte, mais d’espoir. Ainsi, le XVIIe siècle ratio­na­liste et le XVIIIe siècle avec les Lumières pen­sent cette nou­veauté radi­cale dans la manière de nous situer dans l’his­toire et le pro­gres­sisme naît vrai­ment à ce moment. Il est, sur ce plan, l’esprit même de notre temps, de ces temps moder­nes qui ont pro­duit les plus grands accom­plis­se­ments de l’intel­li­gence humaine et un déve­lop­pe­ment sans pré­cé­dent de la puis­sance pra­ti­que des hommes. Le capi­ta­lisme est intel­lec­tuel­le­ment chez lui dans ce pro­gres­sisme, mais c’est de ce pro­gres­sisme aussi qu’est née la cri­ti­que radi­cale du capi­ta­lisme, celle de Marx. Cependant de même que, dans son propre déve­lop­pe­ment, le capi­tal tend à se nier et ne sort de ses crises qu’en détrui­sant les sour­ces de toute richesse, la terre et le tra­vail, de même le pro­gres­sisme qui fut l’âme de la phi­lo­so­phie et de la science moder­nes se trans­forme-t-il en idéo­lo­gie ; une idéo­lo­gie mor­ti­fère comme l’est le capi­tal à son stade absolu, celui dans lequel nous sommes aujourd’hui, depuis la fin de la guerre froide, du key­né­sia­nisme social-démo­crate et depuis l’effon­dre­ment de toutes les alter­na­ti­ves clas­si­ques au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, le socia­lisme ou le com­mu­nisme.

L’idéo­lo­gie pro­gres­siste est uni­ver­sa­liste et même mon­dia­liste : les nations sont des vieille­ries qui doi­vent être balayées. La liberté des échanges est la nou­velle bible et le pro­gres­siste ne peut qu’être pour le CETA, l’accord UE/Mercosur et toutes les joyeu­se­tés du même genre que nous pré­pa­rent les savants et les poli­ti­ques pro­gres­sis­tes. La popu­la­tion humaine est main­te­nant consi­dé­rée glo­ba­le­ment comme une masse dont il faut « régu­ler les flux » et, devant cet impé­ra­tif, les notions de sou­ve­rai­neté doi­vent s’effa­cer, les États-nations n’ont plus de légi­ti­mité à dire qui peut entrer sur leur ter­ri­toire. C’est la gou­ver­nance glo­bale qui com­mande. Dans cette entre­prise, l’idéo­lo­gie pro­gres­siste est ardem­ment sou­te­nue par la gauche « radi­cale » qui confond inter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien et mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, soli­da­rité des tra­vailleurs et traite des nou­veaux escla­ves, cette gauche qu’on pour­rait appe­ler « la gauche Soros », celle qui défend la mobi­lité mon­diale de la main-d’œuvre.

L’idéo­lo­gie pro­gres­siste veut libé­rer l’indi­vidu de tous les liens tra­di­tion­nels : plus de famil­les, plus de patries, des indi­vi­dus sans appar­te­nance réduits à n’être que des consom­ma­teurs cher­chant à maxi­mi­ser leur uti­lité, selon les canons des doc­tri­nes économiques en vogue. Toutes les pro­tec­tions qu’offraient les États et les sys­tè­mes sociaux devien­nent autant d’entra­ves à la liberté d’ini­tia­tive de l’indi­vidu. Le triom­phe de la mar­chan­dise va avec la dis­so­lu­tion de toute com­mu­nauté disait Marx et nous en avons sous les yeux la preuve patente. La pro­tec­tion, le pro­gres­siste la juge féo­dale et l’indi­vidu libéré doit affron­ter seul le risque : les chô­meurs n’ont qu’à créer leur entre­prise (Raymond Barre) ou tra­ver­ser la rue (Emmanuel Macron). Ce que l’on appelle « com­mu­nau­ta­risme » ne contre­dit en rien ce schéma pro­gres­siste de l’indi­vidu sans appar­te­nance : les micro­com­mu­nau­tés par­ti­ci­pent de cet émiettement de toute com­mu­nauté natio­nale, de toute soli­da­rité réelle. Il s’agit de mettre en avant des par­ti­cu­la­ri­tés indi­vi­duel­les, même les plus inti­mes pour les trans­for­mer en armes idéo­lo­gi­ques contre toute forme d’uni­ver­sa­lité. En 1968 se créa un « front homo­sexuel d’action révo­lu­tion­naire » (FHAR), mais il a fallu ensuite dis­tin­guer les gays et les les­bien­nes, puis les « trans », puis… et la liste ne cesse de s’allon­ger. Pour chacun, il n’y a que son moi qui ait de l’inté­rêt. Le « com­mu­nau­ta­risme » n’est que la forme de la culture du nar­cis­sisme (Christopher Lasch). L’indi­vi­dua­lisme devenu fou nour­rit d’une part la dis­lo­ca­tion de l’action syn­di­cale et des soli­da­ri­tés fon­dées sur les rap­ports de pro­duc­tion, et, d’autre part, encou­rage en réac­tion le renou­veau d’une reli­gio­sité fana­ti­que.

L’idéo­lo­gie pro­gres­siste croit dans les pos­si­bi­li­tés infi­nies de la science et de la tech­ni­que. La nature doit être sou­mise à celui qui s’en veut, depuis Descartes, comme « maître et pos­ses­seur ». Voici plus d’un siècle, Marcelin Berthelot annon­çait que la chimie per­met­trait, dans un avenir assez proche, de débar­ras­ser l’huma­nité du fléau de l’agri­culture. Écologiste végane à sa manière, ce grand savant annon­çait les pro­gres­sis­tes d’aujourd’hui. Manger de la viande, voilà qui fait de nous des bêtes ! L’espèce humaine doit être trans­for­mée de fond en comble pour n’avoir plus rien de commun avec les ani­maux, ni leur chair à manger, ni leur peau pour en faire des chaus­su­res ou des vestes, ni la laine pour en faire des pulls. L’écho que reçoi­vent les « thèses » des véga­nes et des ani­ma­lis­tes dans les médias domi­nants ne sau­rait être sous-estimé : le véga­nisme et l’ani­ma­lisme s’intè­grent par­fai­te­ment au projet pro­gres­siste de trans­for­ma­tion radi­cale de l’espèce humaine.

La marche vers un au-delà de l’humain est enga­gée sur tous les fronts. La lutte contre le sexe au nom du genre bat son plein. Que l’homme et la femme puis­sent se repro­duire exac­te­ment comme les autres mam­mi­fè­res, c’est abso­lu­ment insup­por­ta­ble au pro­gres­siste. Comme la vérité dans la phi­lo­so­phie post-moderne (la « french theory »), le genre n’est qu’une cons­truc­tion sociale et la pro­mo­tion du « trans­genre », y com­pris avec les opé­ra­tions chi­rur­gi­ca­les de « réas­si­gna­tion de genre », s’ins­crit ainsi dans le projet pro­gres­siste global de trans­for­ma­tion de l’espèce humaine. Dans un avenir peut-être pas trop loin­tain, on pourra sans doute défi­ni­ti­ve­ment en finir avec toutes ces vieille­ries qui font de la repro­duc­tion de l’huma­nité une affaire de sexe. On n’y prend pas garde, mais la révi­sion annon­cée de la loi bioé­thi­que pour­rait bien vali­der une trans­for­ma­tion anthro­po­lo­gi­que fon­da­men­tale. En auto­ri­sant la PMA pour toutes les femmes, elle can­tonne les mâles dans la fonc­tion de repro­duc­teurs comme les tau­reaux dans le sys­tème moderne de l’élevage bovin. Cette étape fran­chie, tout le reste vien­dra natu­rel­le­ment.

Le pro­grès nous promet le bon­heur, obli­ga­toire. Le pou­voir dégou­line de bien­veillance. Le voca­bu­laire cou­rant suinte la gen­tillesse et la miè­vre­rie. Mais tous sont sommés de consen­tir à ce bon­heur du Nouveau Monde. Les récal­ci­trants, les res­ca­pés de l’Ancien Monde, sont des éléments anti­so­ciaux et anti-pro­grès qui doi­vent être trai­tés avec la plus grande sévé­rité. Un auto­ri­ta­risme ram­pant s’ins­taure et toute la société devient une société de sur­veillance. Sous pré­texte de lutte contre les « fake news » se des­si­nent les contours du futur minis­tère de la vérité. Les mani­fes­tants à l’ancienne sont impi­toya­ble­ment pour­sui­vis, bles­sés, éborgnés, ampu­tés, enfer­més pré­ven­ti­ve­ment pour que rien ne vienne plus, à l’avenir, trou­bler la marche du pro­grès.

Le macro­nisme est l’expres­sion ache­vée de ce « pro­gres­sisme », qui fait table rase du passé et mise sur les méca­nis­mes auto­ma­ti­ques du marché et les « intel­li­gen­ces arti­fi­ciel­les » pour pro­duire une ges­tion ration­nelle d’une société qui ne lais­sera plus de place aux vieilles pas­sions poli­ti­ques. C’est un projet tota­li­taire au sens strict du terme puis­que rien ne lui échappe dans une société de sur­veillance totale. C’est aussi un projet qui pré­pare l’adve­nue d’un homme nou­veau, débar­rassé du far­deau de l’his­toire et de toutes les vieilles rela­tions com­mu­nau­tai­res, un homme adé­quat au fonc­tion­ne­ment du grand auto­mate du marché. Cet homme-là n’est pas très nou­veau : c’est l’homo eco­no­mi­cus des théo­ries économiques domi­nan­tes, mais aujourd’hui les doc­tri­nai­res ont le pou­voir et sont man­da­tés pour réa­li­ser ce que la théo­rie avait prévu. On ne confon­dra pas tota­li­ta­risme et dic­ta­ture par la vio­lence. La vio­lence n’est pas essen­tielle dans le projet tota­li­taire du pro­gres­sisme. Elle n’est utile que lors­que déci­dé­ment les mau­vais esprits ne veu­lent pas se rendre à l’évidence du bon­heur insou­te­na­ble qu’on leur promet. Les liber­tés publi­ques ne sont pas abo­lies d’un coup, on n’assas­sine pas les oppo­sants, mais insi­dieu­se­ment tout ce qui cons­ti­tuait l’idée ancienne de la liberté est rongé et dis­sout dans les lois et les pra­ti­ques du « Nouveau Monde ».

Si aucune oppo­si­tion sérieuse et cohé­rente au macro­nisme ne par­vient à émerger, cela tient tout d’abord au fait que pres­que toutes les frac­tions des clas­ses domi­nan­tes par­ta­gent ce projet dans lequel elles se reconnais­sent. L’échec de l’opé­ra­tion Bellamy montre bien que la classe capi­ta­liste a clai­re­ment choisi son camp, et ce n’est plus celui de la vieille droite. Quant à la gauche, elle se décom­pose parce que, pour une partie, elle a puis­sam­ment œuvré pour la vic­toire du macro­nisme, mais aussi, et sur­tout parce que dans toutes ses com­po­san­tes elle est per­sua­dée que le pro­grès est tou­jours bon et qu’elle n’a pas de cri­ti­que à faire au pou­voir actuel, sinon qu’il ne serait pas vrai­ment pro­gres­siste.

En lui-même le macro­nisme est inconsis­tant. Sa force vient de bien ailleurs, des mou­ve­ments de fond du capi­tal comme sys­tème et pas seu­le­ment de ses bailleurs de fonds. Sortir de l’idéo­lo­gie pro­gres­siste, en cri­ti­quer radi­ca­le­ment les fon­de­ments, il n’est pas d’autre voie si l’on veut cons­truire une alter­na­tive socia­liste, indis­pen­sa­ble pour donner un coup d’arrêt à la course mor­ti­fère du capi­tal.