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La destruction du baccalauréat et l’offensive générale contre l’école de la République

par Denis COLLIN, le 21 janvier 2018

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Il y a les mesu­res déjà actées et celles qui sont dans les tuyaux. Il est néces­saire de saisir la cohé­rence d’ensem­ble de cette opé­ra­tion de dyna­mi­tage de l’éducation natio­nale qu’orga­nise le minis­tre Blanquer, met­tant en appli­ca­tion dans ce sec­teur la poli­ti­que très cohé­rente du pré­si­dent de la répu­bli­que.

Blanquer avait averti dans une inter­ven­tion devant l’asso­cia­tion Sens Commun : il faut faire bouger 10 à 15% du sys­tème pour entrai­ner ensuite un bou­le­ver­se­ment radi­cal. Penseur de la droite, Blanquer (qui a occupé des res­pon­sa­bi­li­tés impor­tan­tes quand Chatel était minis­tre) a élaboré son pro­gramme en liai­son avec un club de la droite libé­rale, l’Institut Montaigne et en repre­nant quel­ques-unes des idées de Darcos. Avec une cer­taine intel­li­gence de la situa­tion, il a com­mencé par flat­ter les pro­fes­seurs en fai­sant mine de vou­loir mettre un terme à la folie péda­go­giste portée depuis plu­sieurs décen­nies par tous les minis­tè­res de droite ou de gauche. Lui qui, lorsqu’il était rec­teur de Créteil, avait inventé la cagnotte pour inci­ter les élèves absen­téis­tes à retour­ner en cours, pré­tend vou­loir res­tau­rer l’auto­rité. À ce péda­go­gisme lar­ge­ment dis­cré­dité, il veut sub­sti­tuer les neu­ros­cien­ces qui sont char­gées de trans­for­mer cet anti­que art de la trans­mis­sion du savoir en une tech­nos­cience indis­cu­ta­ble. L’autre volet, le plus impor­tant et le moins connu est la trans­for­ma­tion de la struc­ture de l’éducation natio­nale, en don­nant une large auto­no­mie aux chefs d’établissements qui pour­raient défi­nir leur propre projet péda­go­gi­que et recru­ter eux-mêmes les pro­fes­seurs. Du même coup, les établissements publics seraient insé­rés comme enti­tés auto­no­mes sur le marché de l’éducation et nous irions vers une pri­va­ti­sa­tion de fait d’une bonne part de l’éducation natio­nale. Blanquer n’a jamais caché que son modèle était celui du Royaume-Uni. Voilà pour la ligne géné­rale.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’heure, c’est la réforme du lycée qui concen­tre l’atten­tion et par la même occa­sion la réforme du recru­te­ment de l’ensei­gne­ment supé­rieur.

Premier temps : le rem­pla­ce­ment d’APB par « Parcours-Sup ». Le sys­tème APB (admis­sion post-bac) est accusé d’avoir entraîné le chaos condui­sant plu­sieurs filiè­res uni­ver­si­tai­res à choi­sir, faute de places suf­fi­san­tes, leurs can­di­dats par tirage au sort. Le sys­tème infor­ma­ti­que APB n’était pour rien dans cette situa­tion chao­ti­que (qui n’a touché cepen­dant que quel­ques mil­liers de can­di­dats, soit à peine 0,5% du total). En fait, il n’y avait pas assez de place à l’Université parce que l’Université est le parent pauvre du sys­tème éducatif et que per­sonne n’a anti­cipé les effets du « baby-boom » de l’an 2000 – ce qui était pour­tant assez faci­le­ment pré­vi­si­ble. Bref, on a saboté le ser­vice public pour ensuite mettre en cause radi­ca­le­ment ses prin­ci­pes, c’est-à-dire le droit pour tout bache­lier de s’ins­crire dans la filière uni­ver­si­taire de son choix, le bac­ca­lau­réat étant le pre­mier grade uni­ver­si­taire (les jurys de bac sont d’ailleurs pré­si­dés par des uni­ver­si­tai­res). On allè­gue non seu­le­ment le trop plein mais aussi le niveau insuf­fi­sant des nou­veaux étudiants qui se tra­duit par un taux d’échec impor­tant en pre­mière année de faculté. Quand on veut noyer son chien… À cela, on peut répon­dre, primo, que le taux d’échec en pre­mière année à l’uni­ver­sité a tou­jours été impor­tant, sur­tout depuis qu’on a sup­primé cette année de fil­trage qu’était la « pro­pé­deu­ti­que ». Mais cela fait main­te­nant plus d’un demi-siècle ! Si on peut incontes­ta­ble­ment admet­tre que d’assez nom­breux étudiants n’ont pas le niveau sou­hai­ta­ble pour faire des études uni­ver­si­tai­res, la raison en est dans la course de type « plan sovié­ti­que » à la réus­site au bac­ca­lau­réat. On est à plus de 95% de réus­site dans la filière S, ce qui signi­fie que le bac­ca­lau­réat est « démo­né­tisé ». Il y a bien tou­jours quel­ques élèves qui ratent le bac, mais c’est uni­que­ment pour sauver les appa­ren­ces d’un examen (comme les 5% qui ne votent pas pour le dic­ta­teur sont là pour donner l’illu­sion de la démo­cra­tie). En réa­lité, la sup­pres­sion de facto des redou­ble­ments et la pres­sion pour que tout le monde ait le bac, sont la cause immé­diate de la situa­tion dra­ma­ti­que de nombre d’étudiants com­plè­te­ment « lar­gués » en pre­mière année. Au lieu de redon­ner de sa valeur au bac, au lieu de réta­blir un haut niveau d’exi­gence intel­lec­tuelle dans les lycées, le minis­tre a décidé d’enter­rer le bac – tout en affir­mant qu’il fal­lait le remus­cler – en ins­ti­tuant une sélec­tion à l’Université, fondée sur les appré­cia­tions des pro­fes­seurs des lycées et l’examen des dos­siers par les uni­ver­si­tés, de telle sorte que les étudiants ne pour­ront plus entrer dans la filière de leur choix, mais devront aller en gros là où le sys­tème leur dit d’aller sur la base de dix vœux parmi les­quels il n’est plus pos­si­ble d’établir de pré­fé­ren­ces. Dans ce dis­po­si­tif, il est à noter que l’on demande aux pro­fes­seurs de lycée de pré­sé­lec­tion­ner les étudiants, d’indi­quer que untel pour­rait aller en méde­cine et que tel autre n’a pas le profil pour faire une classe pré­pa­ra­toire. En dehors de tout cri­tère objec­tif, sur la base leur « intui­tion » les pro­fes­seurs aurait barre sur l’avenir de leurs élèves. Beaucoup refu­sent d’assu­mer ce rôle exor­bi­tant, qui n’est pas le leur. Sans parler des consé­quen­ces sur la vie des lycées : pres­sions paren­ta­les pour avoir de bonnes appré­cia­tions, pres­sion de la hié­rar­chie, etc.

La deuxième est la réforme glo­bale du lycée. Le minis­tre Peillon avait indi­qué qu’il fal­lait faire sauter le trip­ty­que « une classe, une dis­ci­pline, un pro­fes­seur » hérité de l’ensei­gne­ment des Jésuites (sic). Plusieurs ten­ta­ti­ves allaient dans ce sens depuis un bon moment : les grou­pes de niveau en lan­gues, l’aide per­son­na­li­sée, etc., mais cela ne tou­chait que les marges. Le projet en cours de rédac­tion se pro­pose d’aller beau­coup plus loin. Il s’agit de faire éclater les filiè­res et donc de sup­pri­mer les clas­ses. En pre­mière, les élèves choi­si­raient deux domi­nan­tes et des options. En outre la semes­tria­li­sa­tion permet d’envi­sa­ger la situa­tion où les élèves n’auraient par les mêmes pro­fes­seurs dans la même dis­ci­pline pour une année. L’examen qu’on appel­le­rait encore « bac­ca­lau­réat », réduit à 2 épreuves, se tien­drait à la fin du mois de mars de la ter­mi­nale et ce sont ces résul­tats qui déter­mi­ne­raient l’entrée dans l’ensei­gne­ment supé­rieur, la phi­lo­so­phie et un grand oral (une sorte de TPE revu et cor­rigé) com­plè­te­raient ce soi-disant bac­ca­lau­réat – toutes autres « mineu­res » ou « options » étant évaluées par « contrôle continu ». Les gran­des lignes du projet sont assez clai­res, seuls les détails res­tent à fice­ler : com­bien d’heures d’ensei­gne­ment à sup­pri­mer, quel poids pour les options ? Il y aura des concer­ta­tions (pen­dant 15 jours) et l’affaire sera expé­diée.

Plusieurs consé­quen­ces s’en dédui­sent. La pre­mière étant que l’impor­tante part de contrôle continu fera que le bac­ca­lau­réat ne sera plus un diplôme natio­nal et donc ne don­nera pas les mêmes droits à tous sui­vant l’établissement où ils ont obtenu cet examen. Entre autres consé­quen­ces, cela per­cu­tera direc­te­ment les conven­tions col­lec­ti­ves de bran­che qui déter­mi­nent les salai­res « plan­cher » en fonc­tion d’une grille de qua­li­fi­ca­tions reconnues natio­na­le­ment, le bac­ca­lau­réat étant aujourd’hui encore l’une de ces qua­li­fi­ca­tions.

Deuxième consé­quence : le sys­tème majeu­res/mineu­res pri­vera le bac­ca­lau­réat de sa valeur d’examen évaluant une culture géné­rale et donc la sup­pres­sion des filiè­res aura pour consé­quence directe de déter­mi­ner en bonne partie le par­cours supé­rieur des élèves dès l’entrée en classe de pre­mière, sans vraie pos­si­bi­lité de bifur­quer.

Troisième consé­quence : le nou­veau sys­tème per­met­tra une « opti­mi­sa­tion » des moyens qui dégra­dera sévè­re­ment les condi­tions de tra­vail des pro­fes­seurs. La mul­ti­pli­ca­tion des cou­ples de matiè­res domi­nan­tes en lieu et place des filiè­res per­met­tra de rem­plir les salles de classe de manière opti­male. Les matiè­res qui ne figu­rent parmi les majeu­res pour­raient fort bien voir leurs horai­res réduits dras­ti­que­ment. Mais les horai­res de mathé­ma­ti­ques sont eux aussi sérieu­se­ment mena­cés.

Bref, cette réforme du bac­ca­lau­réat s’ins­crit dans l’objec­tif géné­ral de dimi­nu­tion du nombre de fonc­tion­nai­res. Les coupes som­bres dans les concours de recru­te­ment des pro­fes­seurs annon­cent la cou­leur. Ajoutons que la semes­tria­li­sa­tion des cours pourra s’accom­pa­gner de la mise en œuvre com­plète de l’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail des pro­fes­seurs, selon un prin­cipe qu’avaient déjà posé les « décrets Hamon » de 2014. Un pro­fes­seur pour­rait faire 20 heures le pre­mier semes­tre et 14 heures le second. On peut aussi ima­gi­ner que les pro­fes­seurs dont l’ensei­gne­ment se ter­mi­ne­rait en mars ou avril pour l’année de ter­mi­nale ver­raient leurs obli­ga­tions de ser­vice révi­sées à la hausse pour 6 ou 7 mois qu’ils sont pré­sents devant les élèves. Bref l’explo­sion du vieux lycée (dont la struc­ture est de fait quasi inchan­gée depuis sa créa­tion) per­met­tra au gou­ver­ne­ment de mettre en place une nou­velle « ges­tion des res­sour­ces humai­nes », fondée sur les prin­ci­pes ultra-moder­nes de pré­ca­rité, flexi­bi­lité, mobi­lité et pro­duc­ti­vité. Gageons d’ailleurs que les neu­ros­cien­ces vien­dront oppor­tu­né­ment com­plé­ter l’arse­nal déployé pour en finir avec le métier de pro­fes­seur, tel qu’on l’enten­dait encore jusqu’à aujourd’hui.

Il faut bien com­pren­dre que tout cela ne tombe pas du ciel. Le gou­ver­ne­ment Macron-Blanquer peut s’atta­quer avec une telle radi­ca­lité à l’un des piliers de l’ins­ti­tu­tion sco­laire parce que celle-ci est déjà ver­mou­lue, parce que ses fon­da­tions ont été minées depuis plus de quatre décen­nies. La démo­cra­ti­sa­tion (en fait l’appli­ca­tion du plan Langevin-Wallon issu des pro­jets du Conseil National de la résis­tance) s’est faite selon des moda­li­tés qui en rui­nent le contenu. On a ouvert le secondaire à tous (et pas sim­ple­ment aux enfants « bien nés ») mais en inter­di­sant pro­gres­si­ve­ment la trans­mis­sion des savoirs, de la « grande culture ». Quand les enfants d’ouvriers ont com­mencé à peu­pler les lycées, nos diri­geants ont jugé qu’un ensei­gne­ment au rabais, c’était tou­jours assez bon pour eux ! Quand Jospin fait adop­ter en 1989 une loi d’orien­ta­tion qui sti­pule que « l’élève est au centre » et que « l’appre­nant doit cons­truire lui-même son propre savoir », il pro­pose ni plus ni moins que la liqui­da­tion de la trans­mis­sion. Toutes les « réfor­mes » depuis 1989 sont des essais (sou­vent réus­sis, hélas) de mise en œuvre de cette « mère de toutes les réfor­mes ». Donc s’il faut orga­ni­ser la mobi­li­sa­tion la plus large pour blo­quer la réforme du lycée et la des­truc­tion du bac­ca­lau­réat, il est aussi abso­lu­ment indis­pen­sa­ble d’entre­pren­dre une réflexion de fond sur la nature et les mis­sions de l’école répu­bli­caine, car le simple retour à l’école Vallaud-Belkacem, à la situa­tion de 2017, ne peut satis­faire per­sonne. (voir ma confé­rence « Qu’est-ce qu’une éducation répu­bli­caine ? »)