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Quand les "campistes" perdent la boussole

par Denis COLLIN, le 13 octobre 2019

Le conflit entre le sultan d’Ankara montre à nouveau que le "campisme" (idée que le monde se divise en deux camps) est une très mauvaise politique.

L’offen­sive de l’impé­ria­lisme otto­man contre les Kurdes fait à nou­veau éclater la confu­sion qui règne dans les esprits quand tout prin­cipe moral, toute ana­lyse poli­ti­que ont été rem­pla­cés par le schéma binaire de la divi­sion du monde en camps, camps aux­quels nous sommes sommés de tous bords de nous ral­lier. Par exem­ple, pour les uns, il y a le camp du bien, les USA, l’UE et leurs affi­dés et tous les autres font partie du camp du mal (Poutine et les Russes, la Chine, etc.) Pour les autres, le camp du bien est cons­ti­tué par la Russie, le Chine et tous les enne­mis d’Israël, les autres étant clas­sés dans le camp du mal. Ainsi on voit aujourd’hui des gens sou­te­nir de facto la Turquie contre les Kurdes au motif qu’Israël sou­tien­drait les Kurdes, ce qui serait le signe impa­ra­ble de leur vilé­nie. Cette façon de voir, si bien par­ta­gée chez les « anti­sio­nis­tes » et autres « antiim­pé­ria­lis­tes » paten­tés com­bine l’aveu­gle­ment sec­taire et la bêtise. Il y a des gens qui ne voient que deux cou­leurs, le blanc et le noir et pas même le gris. Ils en font partie. Essayons de donner un aperçu de la situa­tion concrète qui laisse peu de place au ratio­ci­na­tions sec­tai­res.

 Avec l’aval de l’impé­ria­lisme US, le sous-impé­ria­lisme otto­man turc se lance à l’offen­sive des Kurdes du PKK (un parti qui se réclame d’un com­mu­nisme devenu « auto­ges­tion­naire ») et de sa bran­che armée syrienne, le YPG. La Turquie, en dépit de quel­ques fron­ce­ments de sour­cils a visi­ble­ment pour l’ins­tant le feu vert de Poutine. Les « amis de la Syrie » se réjouis­sent de cette situa­tion qui marque la déconfi­ture de la coa­li­tion.

 L’UE, dont les inté­rêts en Turquie sont très impor­tants (notam­ment pour l’Allemagne) émet quel­ques pro­tes­ta­tions de prin­ci­pes et laisse faire Erdogan. Il est vrai que la France et la plu­part des autres gran­des puis­san­ces misent sur l’isla­misme saou­dien ou « fré­riste » (Erdogan et le Qatar sont les prin­ci­paux sou­tiens de « Frères musul­mans ») et dont l’ordre isla­mi­que doit régner.

 Le PKK, en butte à la répres­sion menée par Erdogan, a tenté de jouer sa propre carte et, en pre­nant une part active très impor­tante dans la lutte contre « l’État isla­mi­que », a tenté de mar­quer quel­ques points. Mais il se trouve main­te­nant face à la « sainte alliance » contre-révo­lu­tion­naire qui n’a aucune envie de voir monter la reven­di­ca­tion d’un État kurde qui empor­te­rait une pro­vince de l’Irak, une pro­vince syrienne, une pro­vince ira­nienne et une pro­vince turque, met­tant à bas tout le sys­tème des États au Proche-Orient, sys­tème des États qui, nonobs­tant les riva­li­tés entre les uns et autres, assure l’ordre social et la dis­ci­pline idéo­lo­gi­que.

 Dans toute cette affaire, comme dans la réa­lité glo­bale mon­diale, et ce en dépit des obses­sions des anti­sio­nis­tes pro­fes­sion­nels, Israël ne joue qu’un rôle très secondaire. Et la nette évolution à droite de l’électorat israé­lien a sûre­ment quel­que chose à voir avec le sen­ti­ment de mar­gi­na­li­sa­tion de l’État hébreu. On agite qui le « danger sio­niste », qui la « lutte contre l’anti­sé­mi­tisme » quand cela peut être utile, mais en vérité dans le monde des grands tout le monde s’en moque comme d’une guigne. Israël béné­fi­cie d’ailleurs du sou­tien de l’Arabie Saoudite et avec le Hamas d’un côté et le Hezbollah de l’autre, le gou­ver­ne­ment israé­lien a les enne­mis dont il peut rêver.

La seule bous­sole sérieuse est celle de la lutte des clas­ses socia­les et des inté­rêts de la démo­cra­tie en tant que mou­ve­ment de peu­ples. Aujourd’hui sou­te­nir les Kurdes contre la Turquie, c’est sou­te­nir la démo­cra­tie et contri­buer à isoler le dic­ta­teur d’Ankara dont la situa­tion inté­rieure a été sérieu­se­ment fra­gi­li­sée par les der­niè­res muni­ci­pa­les en dépit d’une répres­sion qui ne fai­blit pas. Rappelons aussi à nos bons anti-impé­ria­lis­tes que la Turquie est un des piliers de l’OTAN et qu’avant de dénon­cer les Kurdes ils pour­raient réflé­chir à deux fois à cet aspect des choses.