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A propos de "la ruée vers l’or - la jeune Afrique en route pour le vieux continent"

par Enzo BARNABA, le 23 février 2018

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Stephen Smith, spé­cia­liste atti­tré de l’Afrique et ancien col­la­bo­ra­teur de « Libération » et du « Monde », avec « La ruée vers l’Europe - La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent » qui vient de paraî­tre chez Grasset ali­mente le débat sur l’un des enjeux majeurs de notre temps en met­tant à la dis­po­si­tion des lec­teurs des éléments qui, à mon avis, méri­tent la plus grande atten­tion. L’ana­lyse ration­nelle des faits nous oblige, selon Smith, à mettre de côté les à-priori idéo­lo­gi­ques ; une opé­ra­tion d’autant plus néces­saire du moment que, d’après sa géo­gra­phie humaine, le repli iden­ti­taire et l’angé­lisme huma­niste sont également dan­ge­reux.

Au centre de la réflexion, il y a la démo­gra­phie. Pendant des siè­cles, la popu­la­tion afri­caine ne crois­sait que très fai­ble­ment, si elle ne sta­gnait pas. La page des « cata­clys­mes démo­gra­phi­ques » pro­duits par les trai­tes négriè­res et les épidémies (sou­vent engen­drées par la « ren­contre colo­niale ») ayant été tour­née, la crois­sance de la popu­la­tion s’est avérée ful­gu­rante. On consi­dère qu’il faut mul­ti­plier par seize le nombre d’Africains entre 1930 et 2050. A titre de com­pa­rai­son, si la France sui­vait la courbe sub­sa­ha­rienne, dans 30 ans sa popu­la­tion s’élèverait a plus de 650 mil­lions d’habi­tants. L’Union euro­péenne compte aujourd’hui 510 mil­lions d’habi­tants, l’Afrique 1,25 mil­liard ; en 2050, 450 mil­lions d’Européens feront face à 2,5 mil­liards d’Africains. Et cette Afrique est notre voi­sine, que nous le vou­lions ou non.

Le sous-titre de l’essai est expli­cite. L’Afrique est jeune : 40% de ses habi­tants ont actuel­le­ment moins de 15 ans. A Lagos 95% de la popu­la­tion a moins de 30 ans. Comme dans les autres gran­des villes du conti­nent, l’exode rural s’y asso­cie au conflit géné­ra­tion­nel. La pous­sée démo­gra­phi­que sape le rôle que les « vieux » ont tou­jours exercé, les allian­ces géné­ra­tion­nel­les per­met­tent de se sous­traire à leur influence et de s’émanciper en quit­tant le vil­lage. La pre­mière des­ti­na­tion sera la ville (le plus sou­vent, le bidon­ville) où l’anomie est en train de chas­ser la culture tra­di­tion­nelle. La décep­tion pourra faire en sorte que ce ne soit qu’une étape. Cette fois-ci on par­tira plutôt vers l’étranger. Vers l’Europe peut-être : l’ima­gi­naire de cette jeu­nesse n’a-t-il pas été lar­ge­ment colo­nisé ?

Stephen Smith n’oublie pas d’asso­cier à la démo­gra­phie les autres fac­teurs qui sont à l’ori­gine de la « ruée » : les conflits eth­ni­ques et reli­gieux, l’économie, la cor­rup­tion, etc. Il donne l’impres­sion, cepen­dant, d’avoir pris le parti de rudoyer cer­tai­nes idées reçues. Les pièces à convic­tion ne lui man­quent pas. Le « codé­ve­lop­pe­ment », par exem­ple, qui vise à endi­guer le départ des Africains, est pour lui une aporie, puisqu’il finit par le favo­ri­ser. De même, la « contrainte démo­gra­phi­que », qui obli­ge­rait notre conti­nent à ouvrir ses portes, ne serait qu’une mys­ti­fi­ca­tion. La poli­ti­que que Hannah Arendt aurait appelé « de la pitié » ne permet pas à l’Europe de regar­der les choses en face. Du moment que les migrants échappent à l’enfer, une fois arri­vés dans le Vieux Continent, ils sont « sauvés » ; on ne s’inter­roge pas suf­fi­sam­ment sur les effets que cette migra­tion pro­duit sur les pays de départ et d’arri­vée. Pourtant il existe des ques­tions incontour­na­bles. Jacques Cotta, per exem­ple, nous en a soumis quel­ques-unes dans l’arti­cle « Macron, Philippe, Collomb et l’immi­gra­tion… » (http://la-sociale.via­bloga.com/news/macron-phi­lippe-col­lomb-et-l-immi­gra­tion) publié dans ce blog le 21 février der­nier.

La partie n’est pas jouée. Smith esquisse cinq scé­na­rios d’avenir pos­si­bles : l’Eurafrique, l’Europe for­te­resse, la dérive mafieuse, le retour au pro­tec­to­rat et la poli­ti­que « de bric et de broc ». À nous de jouer.