Accueil > Débats > Sur les « ambiguïtés » de la FI : essai d’analyse

Sur les « ambiguïtés » de la FI : essai d’analyse

par Tony ANDREANI, le 23 mai 2019

Enregistrer au format PDF

La France insou­mise déçoit nombre de ceux qui furent ses par­ti­sans. Et les com­men­ta­teurs poli­ti­ques, même ceux qui ne sont pas mal inten­tion­nés, notent que, selon les son­da­ges, fus­sent-ils de fabri­ca­tion dou­teuse, elle ne pro­gresse guère dans les pré­vi­sions concer­nant les élections euro­péen­nes à venir. Il y aurait à cela plu­sieurs rai­sons, la prin­ci­pale étant liée à un posi­tion­ne­ment poli­ti­que flou. Voyons cela de plus près,

Si on lit le pro­gramme de la LFI pour ces élections, la ques­tion sen­si­ble est non celle des posi­tions qui seront défen­dues au Parlement euro­péen par ses futurs dépu­tés « de combat », posi­tions qui repré­sen­tent une exten­sion à l’échelle euro­péenne des mesu­res ins­cri­tes dans L’avenir en commun, mais celle de sa stra­té­gie poli­ti­que d’ensem­ble énoncée dans l’intro­duc­tion.

La FI n’aurait plus de position claire sur l’Union européenne.

Les sou­ve­rai­nis­tes consi­dè­rent qu’elle a aban­donné son slogan : « L’Union, on la change ou on la quitte ». Elle aurait renoncé à son plan B, à savoir la sortie de l’Union en cas d’échec des négo­cia­tions pour la chan­ger. Elle aurait, comme le Rassemblement natio­nal à sa manière, mis de l’eau dans son vin sur le sujet. C’est vrai, la for­mule a été aban­don­née, et c’est sans doute ce que beau­coup regret­tent, soit qu’ils y aient vu sim­ple­ment une puis­sante arme de dis­sua­sion (que serait l’UE sans la France ?), soit qu’ils aient pensé que, toute négo­cia­tion devant néces­sai­re­ment échouer, c’était une manière élégante d’effec­tuer la sortie. Mais, regar­dons-y de plus près.

Dans L’avenir en commun (décem­bre 2016), il y avait certes dans l’intro­duc­tion géné­rale la for­mule « Cette Europe là, soit on la change (plan A), soit on doit la quit­ter (plan B) ». Ce n’est pas exac­te­ment la même chose. C’est cette Europe là qu’on devra quit­ter si le plan A échoue. Là où il y a ambi­guïté, sinon contra­dic­tion, c’est quand le plan B, dans le cha­pi­tre sur l’Europe, n’évoque plus une sortie pos­si­ble de l’UE. Il n’y est ques­tion que de la sortie de l’euro, en cas d’échec des négo­cia­tions sur la nature et les mis­sions de la Banque cen­trale euro­péenne. Et sortir de l’euro ne signi­fie pas sortir de l’UE (elle a existé avant lui, et plu­sieurs pays ne l’ont pas adopté). C’est ce que n’ont pas vu tous ceux qui se sont arrê­tés à l’intro­duc­tion. Dans le fond, la FI n’envi­sa­geait en réa­lité de sortir de l’UE qu’en tout der­nier recours.

Qu’en est-il main­te­nant de la stra­té­gie de la FI telle qu’elle est énoncée dans l’intro­duc­tion de son pro­gramme pour les élections euro­péen­nes ? La prin­ci­pale dif­fé­rence avec l’Avenir en commun, soit entre l’ancien plan B et le nou­veau, est l’aban­don de la sortie de l’euro. Mais il y a d’autres dif­fé­ren­ces.

La nou­velle stra­té­gie est, comme pré­cé­dem­ment, de com­men­cer par la négo­cia­tion d’un nou­veau traité, lorsqu’on aura pris le pou­voir en France, avec des lignes de force qui sont « l’har­mo­ni­sa­tion sociale et fis­cale, la mise en place d’un pro­tec­tion­nisme soli­daire et écologique, une poli­ti­que dis­tri­bu­tive et une réo­rien­ta­tion des mis­sions de la BCE ». La dif­fé­rence est ici que c’est au niveau du plan B, après échec de la négo­cia­tion, qu’est repor­tée « la cons­truc­tion de nou­vel­les coo­pé­ra­tions euro­péen­nes libé­rées des trai­tés aus­té­ri­tai­res avec l’ensem­ble des pays qui par­ta­ge­ront ce projet ». Manière de dire qu’on se don­nera le temps pour trou­ver des alliés, qui, comme nous, seront déci­dés à ne plus res­pec­ter les cri­tè­res du Traité de Maastricht et du pacte de sta­bi­lité (avec ce « semes­tre euro­péen » qui permet à la Commission de faire des « recom­man­da­tions », de contrô­ler le budget des Etats mem­bres et d’agiter des mena­ces de sanc­tion finan­cière, donc en défi­ni­tive de dicter ses condi­tions aux Parlements natio­naux). Et les euro­dé­pu­tés « seront les éclaireurs de cette stra­té­gie ».

Le mieux serait ici de trou­ver des Etats par­te­nai­res. Et l’on ne sait pas si, dans ce cas, cette rup­ture pourra se faire par la recher­che d’une majo­rité rela­tive au Conseil, en prin­cipe insuf­fi­sante pour révi­ser les trai­tés (l’una­ni­mité est requise par les trai­tés) ou bien si cela sera se fera de toute façon, Mais la France pour­rait aussi faire cava­lier seul, de pré­fé­rence en étant sou­te­nue par des partis par­te­nai­res qui ailleurs se mobi­li­se­raient dans le même sens. Car la France n’est pas la Grèce [1] : on ne pourra sanc­tion­ner ou exclure un pays fon­da­teur de l’Union et repré­sen­tant la deuxième économie mon­diale.

La stra­té­gie ne s’arrête pas là. Dans l’intro­duc­tion du pro­gramme de la FI pour les élections euro­péen­nes, il est dit : « En paral­lèle de notre stra­té­gie plan A/plan B ainsi que des allian­ces néces­sai­res pour cela », donc sans atten­dre, on pren­dra des mesu­res uni­la­té­ra­les. Par exem­ple on inter­dira l’usage du gly­pho­sate en France. Et on blo­quera, si besoin est, la contri­bu­tion fran­çaise au budget euro­péen dans un cer­tain nombre de cas, ce qui va plus loin que déso­béir, puisqu’on uti­li­se­rait des contre mesu­res finan­ciè­res. On deman­dera aussi des clau­ses d’exemp­tion, auto­ri­sées par les trai­tés, quand les inté­rêts fon­da­men­taux du pays sont mena­cés. Dans tous les cas ou pas­sera outre cer­tai­nes règles ou direc­ti­ves, et on ne crain­dra pas l’épreuve de force.

Tout cela était déjà dans les mesu­res « immé­dia­tes et uni­la­té­ra­les » de L’avenir en commun, sauf qu’elles com­por­taient aussi la rup­ture avec le pacte de sta­bi­lité, alors que main­te­nant elle est repor­tée dans le plan B.

Donc en défi­ni­tive, si la négo­cia­tion pour adop­ter un nou­veau traité fon­ciè­re­ment dif­fé­rent échoue et si la déso­béis­sance aux règles aus­té­ri­tai­res ren­contre une oppo­si­tion farou­che d’un cer­tain nombre de pays, on le fera quand même.

Résumons. Il y trois dif­fé­ren­ces entre les deux pro­gram­mes 1° la déso­béis­sance aux règles de Maastricht et au traité de sta­bi­lité ne sera plus immé­diate 2° elle se fera si pos­si­ble avec le sou­tien de par­te­nai­res, de pré­fé­rence d’autres Etats, à défaut des partis d’autres pays 3° la pers­pec­tive d’une sortie de l’euro est aban­don­née.

Certes ces dif­fé­ren­ces ne sont pas mineu­res, mais on ne peut repro­cher à la France insou­mise de ne pas avoir une stra­té­gie claire. Et cette stra­té­gie la dif­fé­ren­cie à coup sûr d’autres partis fran­çais.

A lire l’intro­duc­tion du pro­gramme et à écouter Mélenchon, Aubry ou Ruffin, il faudra en effet, d’une façon ou d’une autre, « sortir des trai­tés », plus pré­ci­sé­ment des trai­tés actuels - car « sortir des trai­tés » sans autre pré­ci­sion, eût été sortir de l’Union, puis­que l’Union n’existe que par les trai­tés (le traité de Lisbonne + le traité sur le fonc­tion­ne­ment de l’Union). C’est cette volonté de rup­ture qui conti­nue à démar­quer clai­re­ment la FI de ses concur­rents « à gauche », qu’il s’agisse du Parti com­mu­niste, de l’alliance autour du PS, ou encore de Génération’s, mais à l’excep­tion de EELV, qui entend mettre fin au Traité de Lisbonne, mais reste très euro­péiste. Cependant il reste à savoir quel devrait être le contenu du nou­veau traité qui sera négo­cié en ce qui concerne la sou­ve­rai­neté natio­nale. On y revien­dra plus loin.

Ce posi­tion­ne­ment pose plu­sieurs ques­tions.

Là où la position de la FI reste floue

Jusqu’où ira-t-on dans la déso­béis­sance avec des armes de dis­sua­sion (à noter que la poli­ti­que de la chaise vide n’est pas évoquée) ?

En ce qui concerne le non-res­pect des cri­tè­res de Maastricht, on aura beau jeu de rap­pe­ler que l’Allemagne et la France ont par le passé outre­passé le cri­tère des 3% de défi­cit sans qu’on ait trouvé à y redire [2]. Quant au pacte de sta­bi­lité, c’est un pacte inter­gou­ver­ne­men­tal, du reste venu à expi­ra­tion. Donc les pays puis­sants peu­vent pren­dre des liber­tés, et ce serait le cas de notre pays en cas de volonté bien affir­mée. Certes l’Italie a été sommée de ren­trer dans les clous, et a fina­le­ment obtem­péré, mais elle n’a pas dit son der­nier mot.

Les choses se com­pli­quent avec d’autres mesu­res uni­la­té­ra­les, immé­dia­tes cette fois, comme par exem­ple refu­ser l’impor­ta­tion de ceri­ses cou­ver­tes de pes­ti­ci­des (exem­ple de Mélenchon) ? Possible, car il n’est pas inter­dit que les normes fran­çai­ses soient plus stric­tes que les normes euro­péen­nes, mais cela repré­sente un accroc dans le marché unique, et l’on se demande si on pourra les mul­ti­plier. Plus lar­ge­ment se trouve posé le pro­blème du pro­tec­tion­nisme « soli­daire » vis-à-vis d’autres pays euro­péens (pour les rap­ports com­mer­ciaux avec les pays exté­rieurs, pres­que tous les can­di­dats se disent favo­ra­bles à une « Europe qui pro­tège », au moins avec une taxe car­bone). Le pro­gramme des can­di­dats LFI évoque non seu­le­ment l’impo­si­tion de normes élevées, mais des « écluses doua­niè­res », ce qui va tout à fait contre le marché unique des mar­chan­di­ses. En ce qui concerne le marché unique des tra­vailleurs, le pro­gramme pré­voit l’exclu­sion du pays de tra­vailleurs déta­chés venant d’autres pays : les tra­vailleurs étrangers ne seront admis que sous la condi­tion d’une égalité totale avec les tra­vailleurs fran­çais. S’agis­sant des ser­vi­ces publics, on abro­gera les paquets fer­ro­viaire et énergie, et on réta­blira les mono­po­les publics. De même on aura recours aux aides publi­ques pour les sec­teurs stra­té­gi­ques du pays, même s’ils sont inter­dits par les Traités actuels. Et l’on pour­rait conti­nuer de la sorte, si on suit le pro­gramme que défen­dront les can­di­dats LFI au Parlement euro­péen. Bref la liste des mesu­res uni­la­té­ra­les pos­si­bles est tel­le­ment longue, sans qu’il soit énoncé de prio­ri­tés, qu’elle remet com­plè­te­ment en cause les trai­tés. Ce sera donc une épreuve de force conti­nuée. La ques­tion en sus­pens est de savoir jusqu’où ira-t-on.

Mais l’autre point nodal est évidement celui de l’euro.

La FI aurait bel et bien renoncé à sortir de l’euro

Reste donc cette ques­tion de l’euro, car on pour­rait sortir de l’euro sans sortir de la tota­lité des trai­tés ou d’un grand nombre de leurs clau­ses. Certes cela n’est pas prévu par les trai­tés, qui énoncent que tous les pays ont voca­tion à entrer dans l’euro, mais ceux-ci n’inter­di­sent pas expli­ci­te­ment d’en sortir. Or, dans le pro­gramme L’avenir en commun, une sortie de l’euro n’était pas envi­sa­gée dans le cadre du plan A, où il s’agis­sait seu­le­ment de revoir les mis­sions de la BCE, à côté de toute une série de mesu­res (pour remet­tre au pas la finance, mettre fin au dum­ping fiscal et social, stop­per la libé­ra­li­sa­tion des ser­vi­ces publics etc.). C’est seu­le­ment dans le cadre du plan B, que la mon­naie unique pou­vait être rem­pla­cée par une mon­naie com­mune en réqui­si­tion­nant la Banque de France. On ne peut donc pas ici repro­cher à la FI d’avoir changé de dis­cours au niveau du plan A, mais il est bien vrai que l’aban­don de l’euro n’est plus men­tionné dans le cadre du nou­veau plan B, ni, bien sûr, dans les mesu­res uni­la­té­ra­les. On en reste, sur le sujet de l’euro, au plan A (négo­cia­tion d’un nou­veau statut de la Banque cen­trale euro­péenne : fin de son indé­pen­dance, assi­gna­tion de nou­vel­les mis­sions, auto­ri­sa­tion pour elle de rache­ter direc­te­ment les dettes des Etats). Mais tout laisse pré­voir que l’Allemagne, même si son économie fai­blit, s’y oppo­sera farou­che­ment et que toute la finance et toute l’oli­gar­chie euro­péenne lui emboî­te­ront le pas. Alors que fera-t-on ?

Pourquoi ne pas avoir main­tenu la sortie de l’euro dans le cadre du plan B ? S’il s’était agi d’un simple retour au franc, on aurait pu le décré­ter. Mais une sortie soit vers une mon­naie com­mune, soit vers un sys­tème moné­taire euro­péen amé­lioré. aurait sup­posé une négo­cia­tion, car une mon­naie com­mune ou un nou­veau sys­tème moné­taire ne se cons­trui­sent pas tous seuls, ils impli­quent une coo­pé­ra­tion. C’est seu­le­ment si la négo­cia­tion devait à nou­veau échouer à ce niveau, qu’il ne res­te­rait plus qu’à sortir de force, tout en pre­nant d’autres mesu­res pour qu’elle ne capote pas, telles que le contrôle des capi­taux (cf. mon pré­cé­dent papier).

Pourquoi la FI ne va-t-elle pas jusque là ? Je ne pense pas du tout qu’elle se soit convain­cue des vertus de l’euro, qu’elle n’ait pas com­pris qu’il était une cause majeure de la crise de l’UE. Alors, dere­chef, pour­quoi ?

La FI pense ne pas trouver d’audience ni d’alliés sur cette sortie de l’euro.

Il faut reconnaî­tre que la chose n’est pas facile. Une bonne partie de l’opi­nion, sur­tout depuis le mou­ve­ment des Gilets jaunes, est deve­nue hos­tile à l’Union (un indice en est que les partis dits euros­cep­ti­ques ou euro­pho­bes sont cré­di­tés de quel­que 40% dans les son­da­ges concer­nant les pro­chai­nes élections, sans comp­ter tous ceux qui s’abs­tien­dront pour mar­quer leur défiance). Mais elle n’est pas pour autant prête à aban­don­ner l’euro, même si c’est contra­dic­toire. Il aurait fallu expli­quer, et expli­quer encore, que l’euro est la source de bien de ses mal­heurs.

Ensuite une sortie de l’euro aurait sup­posé, pour réduire le risque de ce véri­ta­ble clash, des alliés prêts à la sou­te­nir et à embrayer. Or la FI a bien trouvé des alliés (Podemos en Espagne, le Bloco de Esquerda au Portugal, Le Parti de gauche en Suède, l’Alliance de gauche en Finlande, L’alliance rouge et verte au Danemark), mais ils n’ont pas mis cette sortie dans leur pro­gramme. Pis : cer­tains ont accepté (le Bloco) ou accep­te­raient (Podemos) de par­ti­ci­per à un gou­ver­ne­ment avec des partis socio-démo­cra­tes pour amé­lio­rer la situa­tion de leur pays et celle de leurs clas­ses popu­lai­res. La FI s’apprê­te­rait-elle à en faire autant ?

La FI ferait donc retour à un rassemblement de la gauche ?

C’est ce que je lis, le plus sou­vent, notam­ment de la part des démis­sion­nai­res ou démis­sion­nés. Ayant renoncé à son pro­gramme ini­tial, elle se rabat­trait sur un pro­gramme pla­te­ment réfor­miste. On dit encore que, faute de pren­dre clai­re­ment le lea­der­ship, la FI se sen­ti­rait contrainte de trou­ver des appuis chez ceux-là même qu’elle a dénon­cés et com­bat­tus, avec un cer­tain succès, lors de la pré­si­den­tielle. En réa­lité, je ne crois pas du tout qu’elle ait changé de posi­tion, aban­donné le popu­lisme pour un ras­sem­ble­ment sans consis­tance. Le popu­lisme (L’Ere du Peuple, le Peuple main­te­nant) reste son ADN. Elle a d’ailleurs essayé de l’incar­ner dans la com­po­si­tion de sa liste, mixant des can­di­dats d’ori­gi­nes socia­les très diver­ses. Elle se reven­di­que haut et fort des gilets jaunes. La « Fédération popu­laire » qu’elle appelle de ses vœux ne peut être, assure-t-elle, une alliance sans prin­ci­pes entre partis. Un bon score aux élections euro­péen­nes la remet­trait en selle. Ses élus au Parlement euro­péen, « élus de combat », feront le reste. Quant à s’ali­gner sur la poli­ti­que de ses alliés dans d’autres pays, elle expli­que que la France n’est pas du tout dans la même situa­tion.

En fait son chan­ge­ment de stra­té­gie s’expli­que, à mon avis, par cette ques­tion déci­sive : com­ment pren­dre le pou­voir, alors que l’on est aujourd’hui très mino­ri­taire par rap­port au camp de la République en marche, de la droite, et de l’extrême droite ? Un ras­sem­ble­ment à gauche n’aurait aucun sens. D’une part la plu­part des partis clas­sés à gauche sont restés déses­pé­ré­ment euro­péis­tes, tandis que cer­tains res­tent prêts à col­la­bo­rer avec le camp conser­va­teur (EELV serait dis­posé à par­ti­ci­per à une vaste alliance avec lui au Parlement euro­péen). D’autre part « cela ne fera pas le compte » lors du scru­tin déci­sif en France, la future élection pré­si­den­tielle. Et le pari de la FI est de gagner cette élection pré­si­den­tielle, à forte par­ti­ci­pa­tion, en pro­fi­tant de cette excep­tion fran­çaise, liée à la V° République.

Car quelle autre stra­té­gie trou­ver ? Sachant qu’une majo­rité de Français sont deve­nus hos­ti­les à l’Union, quoi­que un peu moins que les Italiens, fau­drait-il faire un pacte tacite (Sapir dit de « non-agres­sion ») avec tous les sou­ve­rai­nis­tes, et tout d’abord avec le Rassemblement natio­nal (qui ne l’est d’ailleurs pas autant qu’il veut bien le dire) ? Un pacte de salut public, en quel­que sorte. Mais elle l’exclut a priori, pour des rai­sons qu’on peut faci­le­ment com­pren­dre et admet­tre. Dès lors l’idée est pro­ba­ble­ment que, après cinq ans de macro­nisme, qui auront com­plè­te­ment des­sillé les yeux de la popu­la­tion et écoeuré les démo­cra­tes par l’ampleur de la régres­sion sociale, la vio­lence de la répres­sion et toutes les attein­tes aux liber­tés publi­ques, la volonté de chan­ge­ment sera telle qu’il sera pos­si­ble de gagner la pré­si­den­tielle et de ren­ver­ser la vapeur.

Mais quid de la souveraineté nationale ?

Le pro­gramme de la FI com­porte toute une série de mesu­res ins­ti­tu­tion­nel­les pour réfor­mer en pro­fon­deur le Parlement euro­péen (contrôle des lob­bies, pou­voir de révo­quer les élus, pou­voir de ren­ver­ser la Commission, etc.). Fort bien. D’autres can­di­dats le font aussi, avec plus de modé­ra­tion. Le pro­gramme pro­pose aussi de ren­for­cer le rôle du Parlement, en lui redon­nant un pou­voir d’ini­tia­tive. D’autres le font également, cer­tains allant jusqu’à vou­loir sup­pri­mer la Commission (le Rassemblement natio­nal), ou du moins la trans­for­mer en simple exé­cu­tif du Parlement (le Parti com­mu­niste). Le pro­gramme pro­pose de sou­met­tre les textes euro­péens à un examen préa­la­ble par les Parlements natio­naux et de « créer un carton rouge » per­met­tant à ceux-ci de blo­quer un texte euro­péen. Beaucoup veu­lent également redon­ner un rôle plus actif aux Parlements natio­naux. Seule la République en marche n’entend rien chan­ger aux Traités, sauf créer une struc­ture de plus, le budget euro­péen, soit un peu plus de fédé­ra­lisme !

N’allons pas plus loin dans le détail. Il reste que la France insou­mise, dans son projet de révi­sion des trai­tés, ne se démar­que pas clai­re­ment de tous ceux qui veu­lent chan­ger l’Europe dans un sens un peu plus ou un peu moins fédé­ra­liste. Et c’est bien là le fond de la ques­tion.

Seuls les partis qui mili­tent pour le Frexit (l’UPR, Les Patriotes) sont par­fai­te­ment consé­quents. Si la FI veut « réta­blir la sou­ve­rai­neté natio­nale » sans quit­ter l’UE, elle ne peut se conten­ter de s’exo­né­rer du pacte de sta­bi­lité et récla­mer un droit à la déso­béis­sance, elle devrait pro­po­ser une réduc­tion des com­pé­ten­ces de l’Union, par exem­ple sortir les ser­vi­ces publics de ces com­pé­ten­ces. Voilà qui n’a jamais été clai­re­ment dit, qui per­met­trait pour­tant de sortir du flou, et qui serait faci­le­ment com­pris par une large partie de la popu­la­tion. Allons, encore un effort pour récu­pé­rer de la sou­ve­rai­neté perdue !

Conclusion

Il ne sert à rien de faire de faux procès. La FI n’a pas baissé casa­que. Elle n’a pas renoncé aux gran­des lignes de L’avenir en commun, qui, avec son projet d’économie mixte, poin­tait vers un socia­lisme de marché. Mais elle veut être réa­liste. Les Français qui en ont assez de l’Union euro­péenne et de ses empiè­te­ments et dic­tats per­ma­nents sur les poli­ti­ques du pays ris­quent fort de donner leurs voix non aux petits partis sou­ve­rai­nis­tes (l’UPR, qui se reven­di­que de l’héri­tage du Conseil natio­nal de la Résistance, Les Patriotes qui veu­lent refon­der la République), mais à l’extrême droite, ce qui fait le jeu de la droite clas­si­que et du macro­nisme. Une ligne poli­ti­que qui serait « sou­ve­rai­nis­tes de tous bords, unis­sez-vous » serait vouée à l’échec, sur­tout quand le Rassemblement natio­nal essaie de capter tous les méconten­te­ments tout en dis­si­mu­lant sa vraie nature et ne met plus en cause l’euro.

Alors la FI consi­dère que mieux vaut ne pas agiter le chif­fon rouge de la sortie de l’euro, avec le résul­tat de s’isoler davan­tage. Personnellement je pense que c’est une erreur. Il aurait mieux valu la main­te­nir dans le plan B, sachant que la négo­cia­tion, après une vic­toire à la pré­si­den­tielle, pren­dra beau­coup de temps et que, toute réforme de la BCE étant refu­sée, cette option finira pas s’impo­ser, sachant aussi que la crise de la zone euro ne fera que s’aggra­ver d’ici là.

En deuxième lieu la FI gagne­rait à être claire sur son projet de révi­sion des trai­tés. S’il faut chan­ger l’Europe, de manière à res­pec­ter la sou­ve­rai­neté natio­nale, on ne peut se conten­ter de demi-mesu­res.


Ceci était un petit essai d’analyse. Mais je voudrais ajouter, rejoignant des commentaires qui ont été faits, que l’abstention aux élections européennes serait, à mon avis, totalement contre productive. Les pouvoirs en place se moquent totalement de cette marque de défiance, et, mieux encore, ils la souhaitent, car elle fait leur affaire. Lors de la dernière élection présidentielle, le macronisme en a largement profité. C’est seulement au deuxième tour que l’abstention avait un sens, car on ne pouvait choisir entre la peste et le choléra.

D’autre part il n’est pas vrai que le Parlement européen n’a aucun pouvoir. Même en l’état actuel, les domaines de la co-décision sont nombreux et le Conseil doit négocier avec lui. Le problème est qu’il est entièrement dominé par les partis libéraux ou ultra-libéraux. Mais il est quand même une bonne caisse de résonance pour des partis de l’alternative.


[1La Grèce n’était pas néanmoins condamnée à subir les dictats de la troïka : elle disposait d’une arme de dissuasion massive, qu’elle n’a pas utilisée : déclarer la banqueroute de son Etat.

[2Autre exemple, bien que ce ne soit pas dans les Traités : l’Allemagne dépasse le critère des 6% d’excédent de la balance courante fixé par la Commission sans encourir aucune sanction