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Changer d’ère

par Denis COLLIN, le 23 mars 2019

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Pour com­pren­dre quel­que chose à notre pré­sent, il est néces­saire d’appré­hen­der la réa­lité dans sa glo­ba­lité. On peut com­pren­dre le mou­ve­ment des « Gilets Jaunes » en France sans le mettre en rap­port avec ce qui se passe à l’échelle inter­na­tio­nale, ce que la presse et les cer­cles domi­nants ont dési­gné du nom de « montée des popu­lis­mes ». Mais nous entrons dans une nou­velle époque his­to­ri­que sous l’effet d’un double ébranlement.
Sur le moyen terme, nous avons connu depuis la Seconde Guerre Mondiale une pre­mière phase d’une tren­taine d’années (et même un peu plus), mar­quée par la domi­na­tion d’un capi­ta­lisme « orga­nisé », dont l’État pro­vi­dence garan­tis­sait à la fois la sta­bi­lité économique et l’ordre poli­ti­que – l’État pro­vi­dence appa­rais­sait comme la réponse adé­quate à la menace « com­mu­niste » russe ou chi­noise. La crise de la domi­na­tion des États-Unis, actée par la décla­ra­tion de Nixon le 15 août 1971 sur la non-conver­ti­bi­lité du dollar qui n’était plus « as good as gold », enga­geait une nou­velle voie que devaient emprun­ter les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments (Callaghan puis Thatcher en Grande-Bretagne, Carter puis Reagan aux États-Unis) et que l’on a appe­lée « néo­li­bé­ra­lisme », une voie fondée sur le « tout marché », la dis­lo­ca­tion des sys­tè­mes de l’État-Providence et un déve­lop­pe­ment irré­sis­ti­ble du com­merce mon­dial, des « délo­ca­li­sa­tions » et de la divi­sion mon­diale du tra­vail. La crise des « sub­pri­mes » en 2008 a mis à jour les failles de cette nou­velle régu­la­tion « néo­li­bé­rale » et pré­ci­pité un mou­ve­ment de « démon­dia­li­sa­tion », d’abord dans les esprits – la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » a vécu – et dans l’ordre économique et poli­ti­que avec le retour des poli­ti­ques pro­tec­tion­nis­tes, la dénon­cia­tion de plu­sieurs trai­tés impor­tants et même la menace amé­ri­caine de quit­ter l’OMC.

Cette crise tren­te­naire de la régu­la­tion capi­ta­liste mon­diale se double d’un ébranlement à long terme des struc­tu­res poli­ti­ques et idéo­lo­gi­ques, sur la base des­quel­les s’était déve­loppé ce qu’il faut bien appe­ler le cours de l’his­toire uni­ver­selle, puis­que c’est pré­ci­sé­ment le capi­ta­lisme qui a « mon­dia­lisé » l’huma­nité, en a fait une com­mu­nauté effec­tive et lui a donc donné une his­toire com­mune, uni­ver­selle. Du début des temps moder­nes à nos jours, le déve­lop­pe­ment économique est allé de pair avec le déve­lop­pe­ment de la tech­nos­cience et la pous­sée démo­gra­phi­que. Cette triple pous­sée allait servir ou devait servir le plus grand bien de tous, élargissant sans cesse le domaine de la liberté et d’une égalité, qui était vue comme une sorte d’homo­gé­néi­sa­tion de l’espèce humaine. Les idées poli­ti­ques se sont mode­lées peu ou prou sur cette ligne, la gauche acca­pa­rant le mono­pole du « pro­gres­sisme » et du « parti du mou­ve­ment » pen­dant que la droite défen­dait le « parti de l’ordre » et le poids des hié­rar­chies natu­rel­les. Les crises majeu­res qu’ont été les deux guer­res mon­dia­les ont été rédui­tes au rang d’acci­dents de par­cours que la mon­dia­li­sa­tion crois­sante devait inter­dire à l’avenir.

Mais toute cette vision du monde est aujourd’hui si ébranlée que des pans entiers sont en train de s’effon­drer. Remarquons d’abord que le pro­gres­sisme est mis à mal. On a de plus en plus de mal à croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Fondée ou non, la pani­que cli­ma­ti­que est révé­la­trice d’un état d’esprit. Les remè­des pro­po­sés pour sauver le climat sont d’ailleurs si ridi­cu­les qu’il vau­drait mieux que les scien­ti­fi­ques du GIEC se soient trom­pés lour­de­ment ! Quand on entend des ado­les­cents prôner les « petits gestes » (j’arrête le nutella et demain la viande) pour culpa­bi­li­ser les géné­ra­tions anté­rieu­res, on hésite entre le rire et les larmes du déses­poir. On s’est long­temps demandé quel monde nous allions lais­ser à nos enfants et main­te­nant on doit se deman­der quels enfants nous lais­sons au monde. Mais tout ce spec­ta­cle de la « lutte pour le climat » doit être pris pour un symp­tôme névro­ti­que au sens freu­dien, une manière camou­flée d’expri­mer ce qui taraude l’incons­cient de nos socié­tés. Et ce qui nous fait souf­frir, c’est cette bles­sure nar­cis­si­que que notre moi pro­gres­siste s’est vu infli­ger. La société « liquide » des indi­vi­dus désaf­fi­liés est une impos­si­bi­lité et tout le monde le sait. On ne pourra pas mul­ti­plier par 6 ou 7 la popu­la­tion mon­diale au cours du pro­chain siècle, les res­sour­ces sont limi­tées et les champs d’inves­tis­se­ments nou­veaux se feront rares, quand l’Afrique aura été entiè­re­ment sou­mise à la divi­sion mon­diale du tra­vail.

En second lieu, l’homme qui se fait lui-même est à bout de souf­fle. Le soixante-hui­tard (cari­ca­tu­ral) avait prôné la liqui­da­tion du père, c’est-à-dire l’abo­li­tion de l’ordre sym­bo­li­que, pour parler en termes laca­niens. Le nou­veau fémi­nisme et la théo­rie du genre pro­po­sent l’abo­li­tion du réel, c’est-à-dire de la mère. Il ne reste plus que le moi ima­gi­naire, adonné à la mor­telle culture du nar­cis­sisme, le moi « délié », affran­chi de tous les « déter­mi­nis­mes », comme l’avait demandé un ancien minis­tre de l’Education qui n’est plus natio­nale. Le mou­ve­ment né de la pré­ten­due révo­lu­tion sexuelle doit péda­ler tou­jours plus vite et plus loin pour se main­te­nir debout. Mais il appa­raît de plus en plus clai­re­ment que loin d’être une libé­ra­tion, elle est bien ce que Marcuse avait ana­lysé comme une « désu­bli­ma­tion répres­sive », afin que la sexua­lité « libé­rée » soit mise au ser­vice du prin­cipe de ren­de­ment, propre au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Mais tout cela est en train de se ren­ver­ser et les « nou­veaux réac­tion­nai­res » se mul­ti­plient et com­men­cent à se faire enten­dre. La toute-puis­sance infan­tile de celui qui pré­tend se choi­sir et choi­sir ses enfants comme des pro­duc­tions en maga­sin est si mor­ti­fère que le corps social secrète les anti­do­tes néces­sai­res.

En troi­sième lieu, le désen­chan­te­ment du monde n’a pas pro­duit une coha­bi­ta­tion tolé­rante, mais réveillé la guerre des dieux. L’inquié­tante autant qu’incontes­ta­ble pous­sée isla­miste, qui est loin de se limi­ter aux mani­fes­ta­tions paroxys­ti­ques des dji­ha­dis­tes, n’est pas l’ultime sur­saut que pro­vo­que­rait l’entrée du monde musul­man dans la moder­nité – thèse sou­te­nue par Emmanuel Todd et jus­te­ment réfu­tée par Jean Birnbaum dans La reli­gion des fai­bles. L’isla­misme est par­fai­te­ment moderne et mai­trise tous les moyens de la tech­no­lo­gie pour étendre son influence et son emprise sur les âmes autant que sur les corps. Même les sala­fis­tes ont des télé­pho­nes por­ta­bles ! La tolé­rance des mul­ti­cultu­ra­lis­tes bran­chés n’est qu’une condes­cen­dance à peine cachée à l’égard des musul­mans, mais ceux-là vont bien­tôt com­men­cer à mesu­rer les effets de la tolé­rance à l’égard des into­lé­rants.

Les mar­queurs poli­ti­ques et moraux tra­di­tion­nels sont balayés par ce chan­ge­ment de période his­to­ri­que. Au-delà des poli­ti­ciens qui ont su s’en empa­rer, se font jour néces­sai­re­ment les aspi­ra­tions à la défense de ce qui a cons­ti­tué jusqu’à pré­sent les cadres de la vie sociale, les cadres dans les­quels on pou­vait reven­di­quer une vie décente. Le pré­tendu « popu­lisme » recou­vre une bonne partie de ces aspi­ra­tions. Les citoyens veu­lent un État (et non une « gou­ver­nance mon­diale »), un État pro­tec­teur de la com­mu­nauté natio­nale et apte à garan­tir la sûreté des pers­pec­ti­ves de vie. Si le mot d’ordre du capi­ta­lisme absolu de notre époque est « famil­les, je vous hais ! », la famille assié­gée pour­rait bien appa­raî­tre de plus en plus comme « un refuge dans ce monde impi­toya­ble » (Lasch). Les fron­tiè­res natio­na­les sont les murs qui sou­tien­nent le monde, disait Hannah Arendt. Il devient urgent de retrou­ver un cadre plus limité que la mon­dia­li­sa­tion pour main­te­nir la pos­si­bi­lité d’un monde commun, ce qui n’appa­raî­tra para­doxal qu’à ceux qui n’ont pas com­pris que l’absence de fron­tiè­res, c’est-à-dire l’illi­mité, pro­duit le chaos. Des idées « de droite » devien­nent ainsi des moyens de résis­tance à l’emprise crois­sante de la mar­chan­dise et du capi­tal et des idées « de gauche » devien­nent les reven­di­ca­tions du capi­tal trans­na­tio­nal. Les réa­li­gne­ments poli­ti­ques sont déjà enga­gés. Les réa­li­gne­ments intel­lec­tuels sont en cours. Dans ce moment où le vieux ne cesse de mourir et où le nou­veau peine à émerger, le pire peut surgir. Mais aussi l’urgence du meilleur, tant est-il que les hommes font eux-mêmes leur propre his­toire.