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1968-2018

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 2 décembre 2018

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Le 17 novem­bre 2018, à 6 h 15 du matin, à un rond-point de Castelsarrasin, un homme s’active autour de sa camion­nette où il a ins­tallé une sono. Sur le dos de son gilet jaune il a ins­crit 1968-2018 et il lance le chant des par­ti­sans avant que ne s’exprime le res­pon­sa­ble don­nant les consi­gnes de sécu­rité et ache­vant son bref dis­cours par ces mots : « Macron démis­sion ».

La cen­taine de per­son­nes déjà ras­sem­blées, qui n’ima­gi­nent pas se retrou­ver là quinze jours après, n’a que peu à voir avec 1968 puisqu’après des décen­nies de dis­cours domi­nant, oppo­sant la jeu­nesse glo­rieuse et la vieillesse sénile, toutes les géné­ra­tions se réchauf­fent autour d’un feu réa­li­sée avec des palet­tes de bois.

1968 se dis­tin­gue en effet par le déclen­cheur inter­na­tio­nal de la jeu­nesse en lutte qui, en France, et rare­ment ailleurs, sera rejointe par la bien pen­sance démo­cra­ti­que (le terme n’est pas péjo­ra­tif sous ma plume) dans une grande grève, et enfin suivi, comme nulle part ailleurs, par une opé­ra­tion électorale.
Cette chro­no­lo­gie a permis aux uns et aux autres de rete­nir le mira­cle du déclen­cher contre la sclé­rose syn­di­cale, ou la gran­deur de la grève contre la futi­lité étudiante des « gau­chis­tes ».

En 2018, dans une France bien dif­fé­rente, la bien pen­sance démo­cra­ti­que a décrété, en guise de gau­chis­tes, que les gilets jaunes n’étaient rien d’autre que la main d’un Front natio­nal devenu en effet très ancré dans le pay­sage poli­ti­que, la dite bien pen­sance démo­cra­ti­que n’étant pas sans res­pon­sa­bi­lité sur ce fait.

Par res­pect pour le repré­sen­tant de la CGT, Philippe Martinez, ou d’autres, je ne repren­drais pas ici les propos tenus avant le 17 novem­bre à ce sujet. Le fond de l’expli­ca­tion de cette posi­tion est simple : la bien pen­sance démo­cra­ti­que consi­dère qu’avec des aug­men­ta­tions de salai­res (la reven­di­ca­tion juste) on peut payer toutes les taxes du monde car l’Etat redis­tri­bue, alors que le refus de payer des taxes (le déclen­cheur du mou­ve­ment avec l’aide de face­book) n’est rien d’autre que le refus égoïste de payer l’impôt, refus sur lequel s’appuie depuis long­temps l’idéo­lo­gie domi­nante (quand il s’agit de l’impôt sur le revenu et on com­prend vite pour­quoi).

1968 se dis­tin­gue par le lan­ce­ment d’un capi­ta­lisme nou­veau qui, pour des rai­sons de fond, s’oppo­sait au dis­cours conser­va­teur afin de tenir son vrai dis­cours révo­lu­tion­naire. Le capi­ta­lisme est né pour tout bou­le­ver­ser, Marx en avait sur ce point fait une belle démons­tra­tion à une époque où per­sonne ne pou­vait ima­gi­ner qu’il serait un inter­na­tio­na­liste économique, et le pire cons­truc­teur des murs de quel­ques sites sécu­ri­sés. Voilà com­ment, sui­vant des études savan­tes des pau­vres se sont mis à voter à droite et des riches à voter à gauche ! En 2018, cer­tains auraient pré­féré, y com­pris dans la bien pen­sance démo­cra­ti­que, que les gilets jaunes dési­gnent comme cou­pa­bles de leurs mal­heurs les immi­grés, plutôt que les taxes, mais elle n’a plus le pou­voir qu’elle avait en 1968, et qui a eu son heure de gloire en 1995, quand les che­mi­nots furent le fer de lance de leur der­nier succès social. Les gilets jaunes sont inter­clas­sis­tes et englo­bent toute la diver­sité poli­ti­que de l’extrême-droite aux anar­chis­tes avec cette par­ti­cu­la­rité : ils ont décidé de lais­ser leurs dra­peaux dans leur proche, pour se mon­trer (ou se mas­quer sui­vant ce que l’on pense) sous un uni­forme unique, en refu­sant fer­me­ment dra­peaux syn­di­caux et poli­ti­ques. Contrairement à 68 qui, sous diver­ses formes, repré­sen­tait l’avenir ils seraient les témoins (ou les ves­ti­ges) du passé ! Des ves­ti­ges pour qui croit qu’ils sont des pou­ja­dis­tes.

Donc, comme indi­qué au départ, le 68 fran­çais s’est ter­miné par une dis­so­lu­tion de l’Assemblée natio­nale. Mitterrand avait été le pre­mier à affi­cher ce sou­hait en pen­sant que la quasi vic­toire de la gauche aux légis­la­ti­ves de 67 allait mettre à terre le pou­voir gaul­liste en 68. Pendant ce temps, le mou­ve­ment criait : « élections pièges à con ». En 2018 les gilets jaunes qui trans­por­tent peu de pan­car­tes, qui chan­tent peu de slo­gans se retrou­vent d’accord sur ce sou­hait : Macron démis­sion, Assemblée dis­so­lu­tion. Il y a trois jours J-J Bourdin posait la ques­tion à François Ruffin : est-ce que vous deman­dez la dis­so­lu­tion ? Ruffin, qui a été le pre­mier député France insou­mise à sou­te­nir clai­re­ment les gilets jaunes, a pré­féré rester pru­dent. Mais le 1er décem­bre, J-L Mélenchon a cons­taté que face à la légi­ti­mité de Macron, et face à celle de la rue, la seule sortie pos­si­ble était la dis­so­lu­tion. A-t-il repensé à la décla­ra­tion en 68 de son mentor François Mitterrand ? Or, depuis, nos ins­ti­tu­tions ont été bou­le­ver­sées par le socia­liste Lionel Jospin qui a décidé de mettre les légis­la­ti­ves juste après les pré­si­den­tiel­les. Si en 68 la gauche avait gagné, ce qui se pro­duira ensuite, il y aurait eu la coha­bi­ta­tion. S’il y a dis­so­lu­tion aujourd’hui, nous aurions donc une nou­velle coha­bi­ta­tion, et vu que les légis­la­ti­ves c’est tous les cinq ans, il fau­drait alors après la pro­chaine pré­si­den­tielle, une autre dis­so­lu­tion, comme en 1981, pour mettre en confor­mité le pré­si­dent et l’Assemblée. Cette dis­so­lu­tion de 2018, comme celle de 68 et que Chirac en gaul­lien amu­sant a mise en œuvre en 1997 est plus impos­si­ble que jamais. Par contre l’Assemblée actuelle dont on sait la fra­gi­lité à l’image du parti qui la porte, pour­rait impo­ser un chan­ge­ment plus ou moins impor­tant de gou­ver­ne­ment.

En 68, une telle dis­cus­sion fai­sait sens, que l’on soit du côté « d’élections tra­hi­sons » ou du côté « d’élections solu­tions » car l’heure était aux « lea­ders ». En 2018 les gilets jaunes, même après deux semai­nes de luttes, repor­tent sans cesse toute idée de délé­ga­tion de pou­voir, d’où la contra­dic­tion majeure face au slogan le plus entendu : Macron démis­sion. En terme poli­ti­que ce qui appa­raît c’est l’appel flou à une Assemblée citoyenne. Ce qui me conduit à une der­nière obser­va­tion.

En 68 les médias ont pu « fabri­quer » trois diri­geants du mou­ve­ment étudiant : deux étaient des repré­sen­tants d’orga­ni­sa­tions his­to­ri­ques, UNEF, SNEsup, et l’autre un tru­blion dont peu ima­gi­nait qu’il dure­rait si long­temps avec un par­cours aussi clas­si­que. Cette opé­ra­tion avait été facile car au départ le mou­ve­ment était for­te­ment pari­sien.

En 2018 le mou­ve­ment est né sur des mil­liers de rond-point en même temps par­tout à tra­vers le pays (et si peu à Paris et la petite cou­ronne), et s’est révélé très fran­çais. D’ailleurs la bien pen­sance démo­cra­ti­que a été et reste sur­prise par la pré­sence de dra­peaux tri­co­lo­res et de La Marseillaise elle qui, même dans les congrès socia­lis­tes penche plutôt vers le rouge et vers l’Internationale. Contre l’idéo­lo­gie domi­nante qui fabri­que depuis long­temps une honte de la France au sein du peuple (ailleurs c’est tou­jours mieux), les gilets jaunes ont affirmé une fierté fran­çaise que le FN, c’est vrai, a pu mani­pu­ler. Pendant l’élection pré­si­den­tielle La France insou­mise a sorti aussi le dra­peau tri­co­lore uni­fiant des foules ras­sem­blées qui, en 2012, se fai­saient une concur­rence en cher­chant à mettre en avant son propre dra­peau, dans la galaxie du Front de Gauche.

Donc, avec les gilets nous avons une ato­mi­sa­tion propre au monde moderne, et une uni­fi­ca­tion par le gilet, d’où il est dif­fi­cile d’extraire des « lea­ders » ! Les médias s’y emploient pour venir au secours du gou­ver­ne­ment qui subi­te­ment cher­che la négo­cia­tion impos­si­ble à ce jour, car les gilets jaunes pra­ti­quent le grand écart en refu­sant le poli­ti­que, la délé­ga­tion, et en deman­dant en même temps une solu­tion poli­ti­que par la démis­sion du pou­voir en place. Certains pen­sent aujourd’hui que ce mou­ve­ment peut deve­nir un mou­ve­ment poli­ti­que orga­nisé ce qui ajoute encore au mys­tère quant aux suites, des mys­tè­res qui hor­ri­pi­lent ceux qui savent déjà tout !