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Le docte, les gilets jaunes, les poujadistes

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 20 novembre 2018

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L’idée est venue d’abord de nulle part, puis elle est passée ici ou là, jusqu’à accé­der enfin au pla­teau de l’émission de la 5, C Politique. Les gilets sont quel­que chose d’inédit mais en étudiant bien on décou­vre pas mal de points com­muns avec les pou­ja­dis­tes.

Sans vou­loir fâcher per­sonne l’idée est tota­le­ment ridi­cule !

En 1956 dans une France gran­de­ment poli­ti­que, Poujade avait juste une idée : accé­der au pou­voir suite aux légis­la­ti­ves.

En 2018 dans une France en pro­fonde crise poli­ti­que, les gilets jaunes s’affir­ment apo­li­ti­que et je dirai même anti-poli­ti­que.

Le docte connu pour sa géné­ro­sité va me répon­dre aus­si­tôt qu’il est près à accep­ter cette dif­fé­rence qui ne change rien aux points com­muns mis en avant.

Caramba ! Mais Monsieur le docte, cette dif­fé­rence est struc­tu­relle pour pren­dre un mot qui vous est cher. Structurelle !

Cette dif­fé­rence condi­tionne les points que vous jugez com­muns, comme la lumière condi­tionne ce que nous voyons !

C’est à mon tour de passer pour un ridi­cule ?

Prenons le cas de la peur de 1956 qui n’est rien d’autre que la peur des mêmes en 2018 ? Peur d’être déclassé, peur du len­de­main etc.

Caramba ! mais il y a peur et peur, comme il y a fidé­lité et fidé­lité.

Et là le docte révèle un sou­rire désar­mant !

Alors voici une méta­phore.

En 1956 la peur c’était celle d’un non-nageur poussé dans une pis­cine avec des bras­sards.

En 2018 la peur c’est celle d’un non-nageur poussé dans une pis­cine sans bras­sard !

Celui qui réus­sit à s’en sortir à le droit de vivre et celui qui meurt ne mérite pas mieux !

C’est ce que j’appelle la lutte des clas­ses au sein même de la peur !

Le docte ne bron­che pas et après une mine enten­due ose la ques­tion :

 Et c’était quoi les bras­sards ?

Le fac­teur bras­sard par exem­ple ! En 1956, la poli­ti­que avait fait en sorte qu’autour du déses­poir du pou­ja­diste, il exis­tait encore des repè­res ras­su­rants par leur soli­dité et le pre­mier qui me vient à l’esprit c’est le fac­teur. Vous vous sou­ve­nez, il por­tait des man­dats, des let­tres, des paquets. Il était connu depuis dix ans et sur sa tour­née, à chaque porte, il était de la famille ! Je me sou­viens d’un fac­teur des PTT qui, à un moment, avait une forte côte à monter en vélo pour servir son ami, en consé­quence il lui suf­fi­sait de ren­trer, même quand il n’avait pas de cour­rier, et de s’appro­cher du verre qui l’atten­dait à côté d’une bou­teille de vin, pour dis­cu­ter un peu. Il y avait aussi, à l’école, le direc­teur bras­sard que tout le monde connais­sait depuis quinze ans. Et sou­vent les amis se disaient : « le temps passe vite ! ». On les aimait, on ne les aimait pas mais ils étaient là !

Le docte n’a pas envie de pleu­rer devant tant de nos­tal­gie car la nos­tal­gie est mau­vaise conseillère. Quel vieux dis­cours que celui qui dit : on vivait mieux avant !

Caramba ! Mais où trou­ver la moin­dre nos­tal­gie quand j’évoque le déses­poir des pou­ja­dis­tes ?

Faut-il que je reprenne d’autres éventuelles res­sem­blan­ces chères au docte poin­tilliste ? La soli­tude par exem­ple ? Pas celle du leader si évidence en 1956 et si absente en 2018 !

Mais posons-nous plutôt cette ques­tion plus impor­tante que tout : pour­quoi cher­cher Poujade ou les jac­que­ries ?

Pour mas­quer tou­jours et tou­jours plus, les réa­li­tés d’aujourd’hui, avec des images dégra­dan­tes envoyées envers ceux qui ne font que « gro­gner » ! Depuis des années, mon ami Pierre Ortavent m’a habi­tué à pren­dre soin des mots les plus cou­rants qui ne sont que des mas­ques contre les­quels il devient si dif­fi­cile de lutter tel­le­ment ils sont bana­li­sés. Voilà com­ment les mécontents sont deve­nus des gro­gnons, le tra­vail est devenu un coût alors que Marx l’a démon­tré c’est la richesse par excel­lence.

Tient, jus­te­ment, un bras­sard bien connu : la cons­cience pro­fes­sion­nelle ! Mais que peut-elle être, dans un monde où le men­songe n’est plus acci­den­tel mais indus­triel ?

Je vais me rec­ti­fier : la réfé­rence à Poujade n’est pas seu­le­ment le besoin ins­tinc­tif et éternel des doctes domi­nants pour mas­quer la réa­lité (ils peu­vent être de tous les partis !) mais le témoi­gnage de ce que le pre­mier minis­tre expli­quera le diman­che soir : d’un côté il existe des pau­vres igno­rants qui conti­nuent une his­toire sans len­de­main, quand lui, tra­vaille à pré­pa­rer le monde tout neuf, et tout beau qui nous attend ! Depuis trente ans les auto­ri­tés déve­lop­pent un effort cons­tant : enfer­mer les rebel­les dans une his­toire finie au nom de leur savoir sur le futur génial, sauf que les gilets jaunes les met­tent face à face avec leur nou­veauté ! De leur côté, les gilets jaunes, dans ce geste imprévu par la machine à sonder, sont aussi face à leurs contra­dic­tions. Quand à 6 h 15 du matin j’entends le res­pon­sa­ble sur le bar­rage de Castelsarrasin dire : « ce que nous vou­lons c’est la dis­so­lu­tion de l’assem­blée natio­nale et la démis­sion du pré­si­dent » j’avais envie de lui deman­der : mais pour le rem­pla­cer par qui ? Les gilets jaunes font l’appren­tis­sage de la révolte qui n’a jamais été une route pavée de bonnes inten­tions. Mais 68 était une fin de cycle et 2018 est le début d’une nou­velle ère. Pendant la grève des che­mi­nots com­bien de fois ai-je entendu : « s’ils per­dent, alors, comme chez Thatcher, le mou­ve­ment syn­di­cal sera maté pour long­temps ». Sauf que le peuple est contraint de se réin­ven­ter !