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Après la gauche, le socialisme

Bilan subjectif du dernier demi-siècle.

par Denis COLLIN, le 7 août 2020

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Il est sou­vent dif­fi­cile de mesu­rer ce que le der­nier demi-siècle a changé, en pro­fon­deur, dans la per­cep­tion que nous pou­vons avoir de ce qui compte et de ce qui compte moins en poli­ti­que. Nous avons ten­dance à vivre avec les caté­go­ries du passé et avec les juge­ments du passé que nous pro­je­tons sur le pré­sent. Dans Après la gauche, j’ai tenté de com­pren­dre pour­quoi la dis­tinc­tion droite-gauche qui avait eu sa per­ti­nence s’est effon­drée et pour­quoi nous sommes main­te­nant devant un champ de ruines, à recher­cher les morts sous les décom­bres. Tout cela abou­tit au cons­tat d’un abîme qui s’est creusé avec une bonne partie des « gens de gauche » et à mieux com­pren­dre pour­quoi une bonne partie du peuple est restée de « droite » bien qu’objec­ti­ve­ment (du moins le pen­sions-nous) son inté­rêt était de sou­te­nir « la gauche ».
Les rai­sons pour les­quel­les on pou­vait être « à gauche » voici cin­quante ans sont très variées. (1) On pou­vait être à gauche par détes­ta­tion du capi­ta­lisme en tant que sys­tème d’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme. C’est tout sim­ple­ment la reven­di­ca­tion morale qui se trou­vait fina­le­ment en pre­mière ligne : se placer du point de vue du plus défa­vo­ri­sés, être soli­daire des luttes de ceux qui n’ont rien contre ceux qui se gavent du tra­vail des autres. Cette moti­va­tion pou­vait et peut tou­jours recou­per un cer­tain chris­tia­nisme radi­cal : le Christ n’ensei­gne-t-il pas qu’il est plus facile pour un cha­meau de passer par le trou d’une aiguille que pour un riche d’entrer au para­dis. Ernst Bloch a bien montré cette conti­nuité des mou­ve­ments révo­lu­tion­nai­res et de l’espé­rance dont ils étaient por­teurs. Je fais partie de ceux pour qui les mots « pro­lé­taire », « ouvrier », « révo­lu­tion sociale », « com­mune de Paris » ont du sens, un sens qui résonne au plus pro­fond et appelle l’enga­ge­ment moral autant que poli­ti­que.
On pou­vait et on peut encore (2) être à gauche par répu­bli­ca­nisme. Valmy, contre les aris­to­cra­tes, la pro­tes­ta­tion des manants et de tous ceux qui tra­vaillent contre les para­si­tes, mais aussi la répu­bli­que laïque. Voilà un enga­ge­ment un peu dif­fé­rent mais qui peut com­plé­ter le pre­mier ou y conduire. C’est la vieille reven­di­ca­tion de la répu­bli­que sociale. Athées et libres-pen­seurs qui sou­tien­nent qu’il n’existe qu’une seule morale humaine qui n’est en vérité que la morale chré­tienne mais sans récom­pense ni châ­ti­ment divin. Renouvier, cet ins­ti­tu­teur des répu­bli­cains avait déjà bien œuvré dans cette direc­tion.
Mais il y a un demi-siècle on pou­vait (3) être à gauche par pure révolte « anti-bour­geoise » : contre la morale sexuelle de la bour­geoi­sie, contre l’art tra­di­tion­nel, contre tous les pré­ju­gés en faveur du tra­vail, il fal­lait « jouir sans entra­ves et vivre sans temps morts ». La « cri­ti­que artiste » et la « cri­ti­que sociale » (voir Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, 1999) pou­vaient sem­bler aller de conserve mais les moti­va­tions étaient par trop dif­fé­ren­tes. Une partie des grou­pes « soixante-hui­tards » expri­maient par­fai­te­ment cette révolte anti-bour­geoise : ils ne détes­taient pas tant le capi­ta­lisme que la famille et l’école, ils n’étaient pas tant inter­na­tio­na­lis­tes qu’enne­mis de la patrie. Ils étaient bien plus des liber­tai­res hédo­nis­tes (voir les ana­ly­ses de Michel Clouscard) que des révo­lu­tion­nai­res anti­ca­pi­ta­lis­tes. Leur ral­lie­ment spo­ra­di­que à la « cause ouvrière » ne fut jamais que le résul­tat d’un malen­tendu vite dis­sipé quand ils durent cons­ta­ter que les ouvriers ne fai­saient pas grand cas de leurs élucubrations.
Enfin, (4) contre le capi­ta­lisme tel qu’il était encore à cette époque, un capi­ta­liste mixte, pris entre la vieille classe bour­geoise et la tech­no­cra­tie, les nou­vel­les clas­ses moyen­nes intel­lec­tuel­les com­men­çaient à faire valoir leurs reven­di­ca­tions. Le capi­ta­lisme était « irra­tion­nel » et eux, les nou­veaux ins­truits, pos­sé­daient la ratio­na­lité qui man­quaient à cette société. Ils se retrou­vaient en masse au PSU et furent les arti­sans de la « déconfes­sion­na­li­sa­tion » de la CFTC deve­nue CFDT. Ils for­maient les bas­tions de la « deuxième gauche » que très jus­te­ment Garnier et Janover (1986) avaient rebap­ti­sée La deuxième droite.
Évidemment, tout cela était loin d’être aussi clair et on ne sau­rait ranger les gens de gauche dans ces quatre cases. Mais le PCF, Lutte Ouvrière et l’OCI avaient sou­vent cor­rec­te­ment épinglé ce gau­chisme petit-bour­geois – que l’on ne devrait pas confon­dre avec le gau­chisme tra­di­tion­nel, celui que pour­fen­dait Lénine qui lui repro­chait de vou­loir sauter tout de suite à la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne et aux conseils ouvriers, sans passer les média­tions néces­sai­res. Le PCF, LO et l’OCI étaient clas­sés comme d’hor­ri­bles puri­tains, véhi­cu­lant la « morale bour­geoise » parce qu’ils refu­saient la mise en avant des reven­di­ca­tions « socié­ta­les ». Mais pra­ti­que­ment, on se récla­mait sou­vent aussi bien du marxisme que de ces nou­vel­les reven­di­ca­tions de la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle. La Ligue Communiste, deve­nue Ligue Communiste Révolutionnaire ten­tait de réa­li­ser une impro­ba­ble syn­thèse, hési­tant entre le vieux mora­lisme et la trans­for­ma­tion des camps d’été consa­crés à la for­ma­tion des mili­tants en lieux de par­tou­zes. De son côté, le PCF allait pro­gres­si­ve­ment donner toute leur place aux ingé­nieurs, cadres et tech­ni­ciens, puis aux intel­lec­tuels post­mo­der­nes qui étaient en train de conqué­rir le monde uni­ver­si­taire, per­dant pro­gres­si­ve­ment ce qui avait fait son ori­gi­na­lité, sa base authen­ti­que­ment ouvrière. La « fin de la classe ouvrière » était en vue.
Le der­nier demi-siècle a vu s’affir­mer une nou­velle variété de gauche, issue du gau­chisme soixante-hui­tard et de la tech­no­cra­tie CFDTiste, une gauche moderne, réso­lu­ment moderne, ouverte à tous les bou­le­ver­se­ments tech­ni­ques et en recher­che d’un nou­veau sujet de l’his­toire. Il est inu­tile d’en faire la généa­lo­gie (d’autres auteurs s’y sont ris­qués). Disons d’un mot que le reflux du mou­ve­ment ouvrier conco­mi­tant à la désin­dus­tria­li­sa­tion de la France a permis à la com­po­sante libé­rale-liber­taire du mou­ve­ment de 1968 d’écraser sa com­po­sante pro­lé­ta­rienne. Plus de classe ouvrière, mais un nou­veau « peuple » urbain. Plus de front unique, mais l’inter­sec­tion­na­lité des luttes. Plus de socia­lisme, mais un capi­ta­lisme « cool », vir­tuel, com­mu­ni­cant, qui permet la liberté totale de l’indi­vidu porté par son désir. La phi­lo­so­phie de ces nou­veaux mou­ve­ments a été faite voilà près de 50 ans par Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe et dans Mille pla­teaux. Plus récem­ment, le « nou­veau popu­lisme » post­marxiste d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe a pro­posé une conver­gence de tous les mou­ve­ments d’oppo­si­tion « iden­ti­taire ». Mélenchon a donné de tout cela une ver­sion plus pré­sen­ta­ble dans son ouvrage « théo­ri­que », L’ère du peuple, qui doit être lu comme un adieu à la classe ouvrière et au marxisme, fai­sant de la mul­ti­pli­cité des luttes du « nou­veau peuple urbain » l’axe d’un renou­veau poli­ti­que en faveur de ce qu’on doit main­te­nant appe­ler « l’inté­rêt géné­ral » (comme si l’inté­rêt géné­ral pou­vait n’être pas une mys­ti­fi­ca­tion dans une société divi­sée en clas­ses anta­go­ni­ques). Le même ouvrage annonce qu’il faut en finir avec le passé, que le passé ne peut jamais nour­rir l’avenir, que nous sommes les héri­tiers du futur et même que nous allons vain­cre la mort. La chose étonnante est d’ailleurs que per­sonne n’a relevé ces francs déli­res ni cher­ché à en ana­ly­ser le sens.
Qu’on me par­donne de m’expri­mer direc­te­ment, à la pre­mière per­sonne, mais je n’ai pas la pré­ten­tion de pou­voir géné­ra­li­ser à l’étape actuelle de la réflexion. Toujours est-il que bien que je pense rester dans la conti­nuité des ver­sions (1) et (2) de la gauche, il se trouve que mes diver­gen­ces avec le reste – aujourd’hui domi­nant – de la gauche, celle des ver­sions (3) et (4), sont suf­fi­sam­ment clai­res pour qu’il ne soit pas néces­saire de déve­lop­per. Pour la « deuxième gauche », les choses sont évidentes, car, après tout, l’élection d’Emmanuel Macron est son triom­phe total. Un cer­tain libé­ra­lisme socié­tal, un anti­ra­cisme de bon aloi, un euro­péisme enragé, une aver­sion mar­quée pour l’inter­ven­tion de l’État dans l’économie, avec une cuiller de bons sen­ti­ments envers les pau­vres tirés de la doc­trine sociale de l’Église, voilà l’idéo­lo­gie de la « upper middle class » qui cons­ti­tue le noyau dur de ce « bloc élitaire » très bien ana­lysé par Jérôme Sainte-Marie. Quant à la syn­thèse de gauche techno et de gau­chisme débridé réa­li­sée par les Verts, là aussi la dis­tance est telle qu’on n’a pas à y reve­nir. Il est clair, notam­ment depuis qu’ils gèrent ou cogè­rent quel­ques gran­des villes, que les Verts (EELV) ne sont pas préoc­cu­pés par l’envi­ron­ne­ment ou la défense de la nature mais par la créa­tion d’une nou­velle société entiè­re­ment vouée aux déli­res néo-fémi­nis­tes, au reven­di­ca­tions sépa­ra­tis­tes des isla­mis­tes, sans le moin­dre souci du « petit peuple », ces « salauds de pau­vres » et ces « beaufs » qui sont les cibles pré­fé­rées de ces belles gens.
Ce qui est plus dif­fi­cile à saisir et à faire com­pren­dre, c’est la pro­fon­deur du fossé qui s’est creusé entre des gens qui, ayant sou­vent un passé commun, avaient ou croyaient avoir des convic­tions com­mu­nes sur l’avenir de notre société et qui se trou­vent main­te­nant à des années-lumière sans même avoir pris cons­cience des pro­ces­sus qui condui­sent à ce grand écart. La gauche « marxiste », « lutte des clas­ses », se sou­te­nait d’une croyance au pro­grès illi­mité des « forces pro­duc­ti­ves », aux mira­cles de la tech­ni­que dont le pro­grès était pré­ten­du­ment entravé par les rap­ports de pro­priété capi­ta­lis­tes, et au rêve d’un com­mu­nisme uto­pi­que où la rareté aurait dis­paru et où l’État s’éteindrait. Mais la cri­ti­que marxienne de l’exploi­ta­tion, de l’alié­na­tion et du féti­chisme de la mar­chan­dise, c’est-à-dire ce qui est déve­loppé dans son œuvre majeure, Le Capital, n’est pas néces­sai­re­ment liée avec la dimen­sion uto­pi­que qui est typi­que des croyan­ces scien­tis­tes du XIXe et du XXe siècle. Dans ce bloc cons­truit après la mort de Marx et qu’on appelle « marxisme », il y a de nom­breux éléments hété­ro­gè­nes. Je crois et même je suis cer­tain que Le Capital reste un ouvrage essen­tiel – ce que j’ai déve­loppé dans plu­sieurs livres – mais je crois que l’on peut aban­don­ner à son triste sort la rhé­to­ri­que uto­piste, tech­ni­ciste, scien­tiste qui n’a que trop para­sité la pensée de ce grand maître, et même quand on peut se pré­va­loir de cita­tions de Marx, dont la pensée ne forme pas un tout achevé. Marx, en tout cas, n’a jamais œuvré pour qu’advienne un « homme nou­veau », pro­duit du déve­lop­pe­ment de la science et de la tech­ni­que, mais seu­le­ment la réa­li­sa­tion de l’essence humaine. C’est le sta­li­nisme qui a inventé l’homme nou­veau, repris par Guevara et nombre de ses sui­veurs. La libé­ra­tion, pour Marx, était celle du tra­vail créa­teur, et non celle de la tech­ni­que, la libé­ra­tion de la culture, de l’art et de la pensée et nul­le­ment la trans­for­ma­tion de l’homme en objet du mécano tech­ni­cien.
Nous avons appris, mais nous aurions pu le savoir plus tôt, que les res­sour­ces de la pla­nète ne sont pas illi­mi­tées. Mais Marx lui-même, en dépit de cer­tai­nes mani­fes­ta­tions d’enthou­siasme pour le pro­grès tech­ni­que savait que la Terre est la pre­mière source de richesse et que nous devons la gérer avec économie – c’était une des rai­sons de l’intro­duc­tion d’une pla­ni­fi­ca­tion de la pro­duc­tion par les pro­duc­teurs asso­ciés. Le socia­lisme s’impose, non pour pro­met­tre le para­dis sur terre, mais pour pla­ni­fier la consom­ma­tion des res­sour­ces rares, pour cons­truire une société plus égalitaire et plus convi­viale, seule à même de nous faire sortir du « tou­jours plus » et de per­met­tre l’éducation au sens de la mesure dont l’huma­nité aura le plus grand besoin pour affron­ter les défis qui nous sont devant nous.
Si, jeunes, nous avons eu raison de reje­ter la morale puri­taine qui domi­nait encore lar­ge­ment au XXe siècle – mais pas tant qu’on l’a dit et pas par­tout – l’abo­li­tion de la sépa­ra­tion entre la vie intime et la vie com­mune à laquelle nous assis­tons est une véri­ta­ble catas­tro­phe. Nous n’avons rien inventé en matière de sexua­lité, sinon la place qu’on lui donne dans la vie publi­que et média­ti­que. Les « sex­toys » sem­blent remon­ter à la pré­his­toire, mais le NPA s’est cru un jour obligé de consa­crer un stage mili­tant à cette ques­tion… Combien c’est révé­la­teur ! La glo­ri­fi­ca­tion poli­ti­que de ce qui se posi­tionne hors de la norme (les « pride » en tous genres) impose une nou­velle norme qui vise l’intime – la péné­tra­tion est deve­nue une ques­tion poli­ti­que. La « révo­lu­tion sexuelle » des années 60 fut la pre­mière phase non pas d’une libé­ra­tion mais plutôt de nou­veaux enfer­me­ments dont sont por­teurs les nou­veaux fémi­nis­mes, les mou­ve­ments « trans », etc. Comme Marcuse l’avait ana­lysé, la désu­bli­ma­tion répres­sive conforme aux objec­tifs du capi­ta­lisme tech­ni­ciste moderne s’est impo­sée. Freud, que vouent aux gémo­nies ultra­gau­chis­tes, onfrayis­tes et libé­raux cog­ni­ti­vis­tes, vou­lait des­ser­rer l’étau de la répres­sion pul­sion­nelle mais savait la néces­sité de la for­ma­tion du Surmoi, patri­moine de la civi­li­sa­tion, dont il montre l’impor­tance dans Malaise dans la civi­li­sa­tion. Lacan le fai­sait remar­quer à des soixante-hui­tards déchaî­nés : vous dési­rez un maître ! Aucune société ne peut avoir pour prin­cipe la satis­fac­tion des désirs d’indi­vi­dus déliés de toute contrainte sociale, pas plus le désir d’indi­vi­dus du même sexe de deve­nir parents que le désir d’avoir des enfants en se dis­pen­sant de la mater­nité ou que le fan­tasme de chan­ger de sexe à volonté. Mélenchon, comme tout le monde à gauche, est pour le chan­ge­ment d’état-civil gra­tuit et à volonté. Il indi­que clai­re­ment par là qu’il s’ins­crit dans cette mou­vance ultra-libé­rale qui n’accepte pas « l’état civil ». Couvrir cela en rou­cou­lant les mots « répu­bli­que » et « patrie » ne change rien à l’affaire. On est plei­ne­ment dans l’hédo­nisme libé­ral-liber­taire qui est une des com­po­san­tes de l’idéo­lo­gie bour­geoise domi­nante. Le refus de se sou­met­tre à « l’état civil » est un refus poli­ti­que de la préé­mi­nence du col­lec­tif sur un indi­vidu qui pré­tend se faire tout seul. Mélenchon, sans le savoir, glo­ri­fie le self made man. Et sur ce plan il se tient exac­te­ment sur la même posi­tion que les grou­pus­cu­les qui ont envahi LFI et y impo­sent leur loi.
Le bou­le­ver­se­ment radi­cal, anthro­po­lo­gi­que, pro­duit par les reven­di­ca­tions autour de la PMA, de la GPA et du trans­genre a entraîné toute une partie de la gauche, sui­vant en France ce qui est déjà arrivé aux États-Unis, dans une mix­ture étrange de véga­nisme, de tech­no­lo­gies de pointe et de trans­hu­ma­nisme (j’ai montré, dans ma contri­bu­tion au livre col­lec­tif La trans­mu­ta­tion pos­thu­ma­niste, en quoi la mode « trans » était la brique de base du projet trans­hu­ma­niste-pos­thu­ma­niste). Le mou­ve­ment La France Insoumise a joué un temps sur les deux tableaux : côté pile, la vieille gauche « sociale », laïque, répu­bli­caine et côté face la nou­velle gauche, moderne, trans, végan, genre « peuple urbain », nom donné à la thèse de l’inter­sec­tion­na­lité des luttes en lan­gage mélen­cho­nisé. Le côté pile a donné à Mélenchon son succès pré­si­den­tiel, le côté face les échecs électoraux qui ont suivi et la décom­po­si­tion de LFI dont toute une partie se com­porte exac­te­ment comme une secte à la dévo­tion de son chef génial. Ce pro­ces­sus est irré­ver­si­ble. Dans un inter­view au jour­nal « Le 1 », Mélenchon par­lait de l’influence qu’avait eue sur lui « l’his­to­rien marxiste Denis Collin ». Bien que n’étant pas his­to­rien, j’avais sup­posé qu’il par­lait de moi, mais comme il en par­lait au passé, il fal­lait clai­re­ment com­pren­dre qu’il n’était plus influencé par les « marxis­tes » de mon genre. L’évolution de quelqu’un comme Mélenchon est signi­fi­ca­tive et emprunte d’autres che­mins, des che­mins par­ti­cu­liers, pré­ser­vant son image de tribun contes­ta­taire. Mais au fond, c’est pour par­ve­nir pres­que au même point que nombre d’autres res­pon­sa­bles des grou­pes trots­kis­tes des années 1968 : Cambadélis, Dray (qui fut un temps l’asso­cié de Mélenchon dans le PS), Stora et com­bien d’autres venant de l’OCI, pour ne rien dire de Weber, Goupil et tutti quanti venant de la LCR aux­quels il faut rajou­ter la longue cohorte des anciens maos deve­nus les gardes rouges de l’ordre capi­ta­liste. Ils sont tous restés, à leur façon, des « révo­lu­tion­nai­res », mais des révo­lu­tion­nai­res de ce régime de la révo­lu­tion per­ma­nente qu’est le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Mélenchon qui est, comme eux, un « bou­giste » effréné, est dans la même pro­blé­ma­ti­que, cen­trée sur les inté­rêts, les maniè­res de vivre et de penser des clas­ses moyen­nes intel­lec­tuel­les habi­tant les centre-ville, des clas­ses qui trou­vent toutes leur inté­rêt dans le mou­ve­ment per­ma­nent de la société capi­ta­liste avancé, de ce « capi­ta­lisme absolu » qui n’a plus à s’encom­brer des fan­tô­mes du passé. Significativement, Mélenchon n’a rien à dire sur l’évolution de l’école – évolution dont, comme minis­tre, il a été un des acteurs – repro­chant seu­le­ment à Blanquer de mettre en œuvre la sélec­tion dans un sys­tème sco­laire selon lui assez satis­fai­sant. Que l’école détruise le passé, après tout, c’est son pro­gramme.
Je suis cer­tai­ne­ment plus conser­va­teur que je ne l’étais il y a un demi-siècle mais je reste radi­ca­le­ment opposé au règne du Capital, et c’est parce que je crois qu’il faut pro­té­ger le monde contre la des­truc­tion à laquelle le conduit la marche folle de l’auto­mate nommé Capital que je suis opposé à toute conci­lia­tion avec ce sys­tème poli­ti­que et social où mes « anciens » amis voient tou­jours le mou­ve­ment qu’il faut accom­pa­gner. On ne peut être opposé au libé­ra­lisme et au tout marché et encou­ra­ger la « poli­ti­que du désir » qui est l’essence même de l’esprit du capi­ta­lisme. Entre la PMA pour toutes et la des­truc­tion du régime des retrai­tes il existe une cohé­rence assu­mée par Macron et ses maî­tres à penser que sont les Attali (ancien bras de droit de Mitterrand) et Minc et le groupe des capi­ta­lis­tes des médias dont une partie était également mit­ter­ran­dienne. Sur les ques­tions déci­si­ves qui enga­gent l’avenir de l’huma­nité, il est étrange que Mélenchon finisse par pen­cher du côté de Macron avec qui il par­tage par ailleurs la haine des vieux partis, le goût pour le « parti du leader » et la manie de pré­ten­dre brouiller toutes les fron­tiè­res.
On pour­rait ima­gi­ner que cri­ti­que sociale et cri­ti­que socié­tale ne s’oppo­sent pas mais se com­plè­tent, selon la vision « inter­sec­tion­nelle » que Mélenchon par­tage avec Lordon et Mouffe. Mais pra­ti­que­ment il n’en est rien, bien au contraire. La cri­ti­que sociale mobi­lise, face à la mino­rité capi­ta­liste, les tra­vailleurs atta­chés à conser­ver ce qu’ils ont acquis et pour qui la lutte est tou­jours défen­sive, conser­va­trice. Ils veu­lent sim­ple­ment vivre décem­ment. La cri­ti­que socié­tale, au contraire, vise tous les indi­vi­dus qui ne sont ni « gays », ni les­bien­nes, ni trans, tous les hété­ros binai­res, c’est-à-dire 90% de la popu­la­tion (au moins). Elle est radi­ca­le­ment oppo­sée à la « décence com­mune », puis­que l’indé­cence est sa norme, et elle obtient le consen­te­ment des hété­ros binai­res hon­teux de l’être encore, des blancs hon­teux de s’être décou­verts blancs et de tous les fai­bles d’esprits prompts à s’incli­ner devant la mode du moment – et qui s’incli­ne­ront demain avec la même promp­ti­tude devant une mode contraire. Ainsi la fameuse « inter­sec­tion­na­lité des luttes » est-elle une chi­mère qui vise à maquiller la red­di­tion sans condi­tion à l’ordre capi­ta­liste. Ceux qui se rap­pel­lent les mobi­li­sa­tions contre la « loi tra­vail » de Macron-Hollande et les pali­no­dies de « Nuit debout » avaient déjà pu mesu­rer en quoi l’inter­sec­tion­na­lité est un fourre-tout pour bavards dont la fonc­tion est de camou­fler le ral­lie­ment du reste de « gauche » à l’ordre néo­li­bé­ral.
Il y a un autre aspect de ce qu’est aujourd’hui la gauche qui la rend insup­por­ta­ble et qui fait qu’on ne peut plus la sup­por­ter sans se renier, c’est la gauche pleur­ni­charde qui veut nous rendre tous cou­pa­bles des crimes de l’impé­ria­lisme d’hier et nous invite à mettre genou à terre aujourd’hui. Personnellement, je n’ai jamais sou­tenu quel­que impé­ria­lisme que ce soit depuis les pre­miers jours de ma vie poli­ti­que un peu cons­ciente – ce qui remonte à très loin. Je suis venu à la poli­ti­que par la lec­ture d’auteurs hos­ti­les à l’impé­ria­lisme comme Sartre, par la fré­quen­ta­tion de mili­tants qui avaient lutté contre la guerre d’Algérie (j’ai même assez bien connu quel­ques anciens « por­teurs de vali­ses »). J’ai mani­festé contre l’arri­vée des trou­pes russes à Prague en 1968 et contre le coup d’état mili­taire en Pologne du géné­ral Jaruzelski, contre les dic­ta­tu­res pro-amé­ri­cai­nes en Amérique latine et contre la guerre au Vietnam. De quoi devrais-je m’excu­ser ? De quoi fau­drait-il que je demande pardon ? Mes « bons amis » de la gauche de la gauche ont sou­tenu des gou­ver­ne­ments qui défen­daient l’OTAN en 1982, qui sou­te­naient Mrs Thatcher pen­dant la guerre des Malouines, qui ont par­ti­cipé à la coa­li­tion US pen­dant la pre­mière guerre du Golfe et bom­bardé Belgrade par huma­nité et qui, après avoir envoyé les trou­pes fran­çai­ses à Kaboul nous eus­sent sans doute entraîné dans la deuxième guerre du Golfe si la défaite ino­pi­née de Jospin en 2002 n’avait pas coupé à la base un si bel élan. Mais de ces choses-là, il n’est plus ques­tion. Les amis indi­gè­nes de LFI, les Obono, Coquerel et autres aco­qui­nés avec les chefs isla­mis­tes du 93 impo­sent la vision « indi­gé­niste » de ces gens pour qui les « Blancs » sont cou­pa­bles a priori et la France un pays struc­tu­rel­le­ment raciste. Là encore, pas d’inter­sec­tion­na­lité puis­que dans l’idéo­lo­gie obo­niste et coque­re­liste un ouvrier blanc est un ennemi alors qu’un mil­lion­naire noir comme Omar Sy ou Anelka est un ami… Cette idéo­lo­gie venue en droite ligne des États-Unis, cette dénon­cia­tion du « pri­vi­lège blanc » a conta­miné une bonne partie de la « gauche » fran­çaise comme elle a voué à l’impuis­sance la « gauche amé­ri­caine ». Elle recoupe les reven­di­ca­tions isla­mis­tes, les chefs isla­mis­tes, amis des ter­ro­ris­tes, pro­tec­teurs idéo­lo­gi­ques de toutes les tyran­nies, anti­sé­mi­tes furieux, qui ont réussi à se faire passer pour des per­sé­cu­tés et à faire défi­ler LFI der­rière les femmes emmi­tou­flées dans leurs burqas et les haut-par­leurs scan­dant « Allahou Akbar ». Cette sinis­tre mani­fes­ta­tion du 10 novem­bre 2019 marque l’effon­dre­ment moral total de LFI et de son chef Mélenchon.
Le bilan com­plet du demi-siècle passé reste à écrire. Peut-être m’y attè­le­rai-je un jour. En atten­dant, je reste un par­ti­san de la lutte des clas­ses, de la défense des tra­vailleurs (dépen­dants ou indé­pen­dants), seule force qui fait vivre la société, par­ti­san de l’indé­pen­dance de la nation, seul cadre à même de per­met­tre la mise en œuvre d’une poli­ti­que vrai­ment socia­liste, par­ti­san de la liberté contre les nou­veaux ter­ro­ris­mes intel­lec­tuels et le lavage de cer­veaux média­ti­ques auquel nous sommes soumis quo­ti­dien­ne­ment, par­ti­san d’un État répu­bli­cain, c’est-à-dire un État capa­ble de pro­té­ger les indi­vi­dus contre toute domi­na­tion, mais aussi par­ti­san de la défense de la nature en tant que « la nature est le corps non-orga­ni­que de l’homme », comme le disait Marx. Avec tout cela, je pense qu’on peut cons­truire un pro­gramme cohé­rent et non déli­rant, capa­ble de ras­sem­bler une majo­rité pour exer­cer le pou­voir. Au fond, je n’ai pas tant changé que cela en un demi-siècle.
Le 7 août 2020. Denis Collin

Messages

  • Avec le recul, mais on pouvait déjà le savoir en 1981 si on analysait les choses sur le terrain, à côté du mai 68 petit bourgeois étudiant objectivement anti-ouvrier, la Solidarnosc des conseillers intellectuels liés à l’impérialisme a constitué la deuxième préparation culturelle pour les « révolutions colorées » anti socialistes. Ce fut une erreur de l’avoir soutenue sans discernement, même s’il s’est révélé que Jaruzelski aussi était un social-traitre prêt à s’entendre avec les sociaux-traitres de Solidarnosc. Il n’y a pas eu d’analyse de la lutte des classes dans le socialisme, celui de l’Est comme celui de l’Ouest, sauf pendant la Révolution culturelle en Chine. Ce fut insuffisant.

  • C’est toute l’histoire de la gauche depuis le mouvement de 68 que vous nous proposez dans ce billet.
    Vous êtes sévère. Nous y passons tous.
    Je m’y reconnais sur bien des chapitres ayant commencé à militer en 1965.
    Beaucoup de naïveté dans mon parcours. Bien des désillusions donc. Des enthousiasmes, des retombées rapides, des recherches de qui quoi comment.
    Besoin de communiquer, d’échanger, d’en entendre d’autres.
    Mais finalement vous même avez eu cette sorte de parcours dont vous nous donnez quelques points en fin.
    Le seul moyen que je trouvais toujours était de revenir vers Marx. Et d’ailleurs France-Culture nous a proposé une série d’émission sur Marx extra.

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