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Une vie décente pour tous

par LA SOCIALE, le 9 juillet 2018

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Nous republions ici, partie par partie, les différents chapitres du Manifeste pour un XXIe siècle plus heureux rédigé par la rédaction de La Sociale dans la perspective de la présidentielle. Ce Manifeste n’a rien perdu de son actualité et mérite d’être porté à la connaissance de tous nos lecteurs. Il en existe une version en forme de brochure qui peut être commandée directement à la rédaction.

L’urgence des besoins immé­diats est celle qui tiraille qui­conque prend le temps de réflé­chir un peu à la situa­tion que nous vivons quo­ti­dien­ne­ment. Dans tous les camps poli­ti­ques, il est fré­quent d’évoquer l’exis­tence de 9 mil­lions de pau­vres en France, comme s’il s’agis­sait d’une fata­lité déplo­ra­ble dont l’ori­gine serait mys­té­rieuse, ins­crite dans l’ordre des choses. Ainsi, nous n’y pour­rions rien. Nous pré­fé­rons quant à nous parler de 9 mil­lions de tra­vailleurs pau­vres, car la pau­vreté a une cause ori­gi­nelle, la rela­tion au tra­vail. Elle n’est pas le pro­duit d’un choix déli­béré. Précarité, emplois à temps par­tiel, emplois sous-payés, surex­ploi­ta­tion, chô­mage : la pau­vreté a une cause ins­crite dans l’orga­ni­sa­tion économique et sociale de la société, dans les rap­ports sociaux.

Près de 9 mil­lions de tra­vailleurs pau­vres en France, un nombre incal­cu­la­ble de nos conci­toyens en situa­tion de grande pré­ca­rité pour se nour­rir, se loger, se soi­gner, se vêtir, garan­tir l’éducation de leurs enfants… pour vivre tout sim­ple­ment. Or se nour­rir, se loger, se soi­gner, se vêtir, garan­tir l’éducation des enfants, et ce sans dis­tinc­tion de condi­tions socia­les, c’est le pre­mier et le plus vital des besoins sociaux. Ces besoins immé­diats, les plus urgents, néces­si­tent dans l’urgence que la com­mu­nauté poli­ti­que soit apte à venir au secours de chacun. Il s’agit là d’une soli­da­rité mini­male entre citoyens qui vivent autour de règles com­mu­nes dans un espace commun, que d’avoir le mini­mum d’enga­ge­ments réci­pro­ques.

Or c’est pré­ci­sé­ment à rebours de cette dyna­mi­que soli­daire essen­tielle que s’ins­crit aujourd’hui la France. Il n’est qu’à voir ce qui se trame sur ces éléments cen­traux de la pro­tec­tion sociale natio­nale que sont la sécu­rité sociale ou les retrai­tes. La Sécurité Sociale est pour­tant l’héri­tière des pre­miè­res socié­tés de secours mutuel. Son péri­mè­tre ne doit pas être rétréci au profit d’un sys­tème d’assu­ran­ces pri­vées, mais bien étendu. Chacun cotise selon ses capa­ci­tés et chacun reçoit selon ses besoins. Quel autre prin­cipe pour­rait être juste dans la pro­tec­tion contre la mala­die ? Qu’est-ce qui s’oppo­se­rait à cela ? Rien. Les États-Unis avec le sys­tème d’assu­ran­ces pri­vées dépen­sent par habi­tant 50 % de plus que les Français … pour un résul­tat catas­tro­phi­que pour les moins bien nantis. Chaque année les chif­fres indi­quent que des mil­lions d’amé­ri­cains, en « déli­ca­tesse » avec leur banque et leur carte de crédit ne peu­vent accé­der aux soins.

La retraite est quant à elle du salaire dif­féré. Tout sala­rié reçoit en effet un salaire direct dont il dis­pose direc­te­ment, et un salaire indi­rect, socia­lisé. D’ailleurs les patrons qui font entrer dans les « char­ges sala­ria­les » les coti­sa­tions socia­les le savent bien. Pour eux, c’est bien du salaire. Tout nou­veau recul sur les droits à la retraite est en réa­lité une nou­velle baisse de salaire, plus facile à impo­ser car plus dis­crète que ne le serait la baisse du salaire direct touché en fin de mois. Les réfor­mes de la retraite (Balladur, Fillon, Ayrault et autres) ne sont qu’un hold-up sur les salai­res au profit du capi­tal. L’abro­ga­tion de ces réfor­mes est une exi­gence. On nous deman­dera : « qui va payer ? » et on ajou­tera aussi sec : « l’espé­rance de vie aug­men­tant, il faut bien tra­vailler plus long­temps ». À la pre­mière ques­tion on peut répon­dre faci­le­ment : repen­dre dans la poche des capi­ta­lis­tes ce qu’ils ont volé aux sala­riés depuis qua­rante ans et reve­nir au par­tage salaire/plus-value qui pré­va­lait dans les années 70 résou­drait déjà une bonne partie du pro­blème. Selon les chif­fres offi­ciels, ce sont entre 8 et 10% de la richesse créée qui a bas­culé du tra­vail vers le capi­tal depuis le début des années 80. En ce qui concerne la deuxième ques­tion : d’une part, la dégra­da­tion des condi­tions de vie des tra­vailleurs com­mence à se faire sentir sur l’espé­rance de vie. D’autre part, dès lors que le tra­vail n’est plus haras­sant, que la durée quo­ti­dienne et heb­do­ma­daire du tra­vail est dras­ti­que­ment dimi­nuée, beau­coup de tra­vailleurs vou­dront sans doute conti­nuer de tra­vailler bien au-delà de 60 ans sur la base du volon­ta­riat et éventuellement d’horai­res spé­ci­fi­ques. Cela n’a rien d’une vision idyl­li­que. Déjà aujourd’hui deux retrai­tés sur trois cher­chent à agir béné­vo­le­ment dans des asso­cia­tions. Que le tra­vail devienne un objet non subi mais choisi, et des mil­lions cher­che­ront à y trou­ver le sens d’une vie des­ti­née au bien-être col­lec­tif.

Si nous vivons ensem­ble, par­ta­geons les char­ges de cette vie com­mune, c’est aussi parce qu’il y a des biens com­muns qui incar­nent cette com­mu­nauté. L’école publi­que et le patri­moine cultu­rel de la nation sont des riches­ses également par­ta­gea­bles entre tous. Et il y a aussi ces biens com­muns de pre­miè­res néces­si­tés que sont l’eau, l’électricité, l’assai­nis­se­ment, les trans­ports publics ou encore tout ce qui permet de se pro­té­ger des nui­san­ces – lutte contre la pol­lu­tion, etc. – tout cela doit être, rester ou reve­nir dans la sphère du contrôle poli­ti­que des citoyens. Ce qui est à l’ordre du jour, ce n’est donc pas la pri­va­ti­sa­tion des ser­vi­ces publics, mais bien leur mise en commun, par exem­ple par la natio­na­li­sa­tion ou leur rena­tio­na­li­sa­tion.

Cet « envi­ron­ne­ment » (pro­tec­tion sociale, éducation gra­tuite, ser­vi­ces publics) sont des éléments indis­pen­sa­bles d’une vie bonne, d’une vie dans laquelle on peut dis­po­ser d’une cer­taine sécu­rité, d’une garan­tie contre les aléas de l’exis­tence. Ce sont de plus les éléments incontour­na­bles pour com­bat­tre les injus­ti­ces insup­por­ta­bles qui frap­pent tou­jours plus des mil­lions de nos com­pa­trio­tes. L’aban­don des ser­vi­ces publics et de la pro­tec­tion sociale mutuelle au contraire défont le lien social. Un seul exem­ple suffit : dans la retraite par capi­ta­li­sa­tion (modèle qu’on veut nous impo­ser) chacun ne cotise que pour lui-même ; dans la retraite par répar­ti­tion, chacun cotise pour ses aînés, cer­tain que, son tour de retraite venu, d’autres plus jeunes coti­se­ront pour lui. On le voit : les choix en ce domaine ne sont pas bud­gé­tai­res et tech­ni­ques mais bien poli­ti­ques et moraux ! On nous objec­tera que la retraite par répar­ti­tion va très vite deve­nir impos­si­ble vu le nombre de chô­meurs et le défi­cit de coti­sa­tions. Cela revient à consi­dé­rer le chô­mage comme une fata­lité alors qu’il n’est que le pro­duit d’une orga­ni­sa­tion déli­bé­rée de la société. Outre le dum­ping social, la baisse des rému­né­ra­tions, l’orga­ni­sa­tion de la concur­rence mor­ti­fère au sein du monde du tra­vail, le chô­mage orga­nisé et entre­tenu sert les inté­rêts privés incar­nés par les fonds de pen­sion, fonds finan­ciers, ou autres gran­des com­pa­gnies d’assu­rance.

Et c’est pré­ci­sé­ment cette dimen­sion humaine fon­da­men­tale du choix de société que nous vou­lons pour l’avenir, qui tend à être évacuée par ceux qui détien­nent les rênes du pou­voir avec des vues de plus en plus confor­mes à leur inté­rêt par­ti­cu­lier comme de si nom­breux exem­ples en témoi­gnent. L’idéo­lo­gie qu’ils déploient, des minis­tè­res jusque dans les salles de presse, a été par­fai­te­ment résu­mée par l’ancien vice-pré­si­dent du Medef, Denis Kessler, en octo­bre 2007 dans le jour­nal Challenges :

« Adieu 1945, rac­cro­chons notre pays au monde !

Le modèle social fran­çais est le pur pro­duit du Conseil natio­nal de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réfor­mer, et le gou­ver­ne­ment s’y emploie. Les annon­ces suc­ces­si­ves des dif­fé­ren­tes réfor­mes par le gou­ver­ne­ment peu­vent donner une impres­sion de patch­work, tant elles parais­sent variées, d’impor­tance iné­gale, et de por­tées diver­ses : statut de la fonc­tion publi­que, régi­mes spé­ciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, pari­ta­risme… A y regar­der de plus près, on cons­tate qu’il y a une pro­fonde unité à ce pro­gramme ambi­tieux. La liste des réfor­mes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans excep­tion. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire métho­di­que­ment le pro­gramme du Conseil natio­nal de la Résistance ! »

Il faut bien lire et relire cet extrait d’un immense cynisme. Non seu­le­ment, ce qui s’appli­quait à l’époque pour les gou­ver­ne­ments Sarkozy, s’appli­que iden­ti­que­ment pour les gou­ver­ne­ments Hollande. Mais encore et sur­tout, tout est dit de la volonté déli­bé­rée de détruire ce qui a été le cœur de notre recons­truc­tion répu­bli­caine au len­de­main de la seconde guerre mon­diale, au motif que trop de réfor­mes « par­ta­geu­ses » auraient alors été mises en œuvre. Il ne s’agit de rien d’autre que de repren­dre au peuple ses droits sociaux fon­da­men­taux et briser son aspi­ra­tion démo­cra­ti­que essen­tielle. En termes plus clairs, il s’agit de nous empê­cher de vivre digne­ment, en nous met­tant tous en com­pé­ti­tion les uns avec les autres.

Nous sommes à la croi­sée des che­mins. La des­truc­tion des ser­vi­ces publics, réduits en de nom­breux points du ter­ri­toire à leur por­tion congrue (fer­me­ture d’hôpi­taux de proxi­mité, de bureaux de postes, de clas­ses, de gen­dar­me­ries, de lignes de trans­port…), crée des citoyens de caté­go­ries infé­rieu­res qui n’ont plus les mêmes droits sur le ter­ri­toire natio­nal. C’est la com­mu­nauté natio­nale qui est atteinte, mena­cée de dis­lo­ca­tion et d’explo­sion par une poli­ti­que cons­tante qui sous les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, de « droite » comme de « gauche », relaie la volonté mar­chande, lorsqu’ils ne la devan­cent pas, des ins­ti­tu­tions supra­na­tio­na­les au ser­vice du capi­ta­lisme finan­cier, l’Union Européenne, la Banque cen­trale euro­péenne ou encore le FMI. C’est le ter­ri­toire lui-même, c’est-à-dire ses habi­tants et leur coexis­tence, qui se trou­vent mis en danger. C’est ce mou­ve­ment qu’il s’agit non seu­le­ment de stop­per mais d’inver­ser radi­ca­le­ment. Les citoyens qui y ont inté­rêt et qui peu­vent s’y employer cons­ti­tuent une immense majo­rité dans notre pays.

Il ne s’agit pas de cons­truire un monde uto­pi­que où il suf­fi­rait de cueillir les fruits géné­reu­se­ment offerts par on ne sait qui. Il s’agit sim­ple­ment d’assu­rer une vie com­mune décente, dans laquelle chacun peut pré­ser­ver et déve­lop­per une vie décente, digne d’être vécue et où chacun est appelé à rem­plir ses devoirs sociaux et à faire valoir son mérite.