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Remettre l’éducation au centre

par LA SOCIALE, le 25 août 2018

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Manifeste pour un XXIe siècle plus heureux (II)

Plus qu’un ser­vice public, l’éducation natio­nale est une ins­ti­tu­tion répu­bli­caine, par laquelle l’idée même de répu­bli­que s’est conso­li­dée dans le pays. Héritière des Lumières et de la volonté d’abolir les pri­vi­lè­ges sous la Révolution fran­çaise, l’école répu­bli­caine existe depuis près de 150 ans dans notre pays à la fois comme ins­truc­tion, car elle permet à tous de déve­lop­per sa raison et son esprit cri­ti­que, et comme éducation, car elle permet de former chacun au cadre répu­bli­cain commun, celui de la citoyen­neté et d’une société des égaux. Faire de chaque élève un citoyen éclairé est la mis­sion de l’école répu­bli­caine.

Dans cette pers­pec­tive, l’école (de la mater­nelle à l’uni­ver­sité) a trois fonc­tions :

1) donner à chacun accès aux savoirs, aux valeurs et à la culture de son pays, bref de déve­lop­per toutes les facultés qui sont en chacun pour déve­lop­per son exis­tence dans un cadre col­lec­tif ;

2) com­pren­dre les prin­ci­pes poli­ti­ques et moraux qui régis­sent la vie com­mune et agir en citoyen éclairé, capa­ble de faire preuve d’esprit cri­ti­que ;

3) per­met­tre à chacun de pré­pa­rer son avenir pour vivre, autant que pos­si­ble, de l’exer­cice du métier de son choix.

L’école doit donc trans­met­tre 1) des outils pour penser et ne pas être soumis à la pensée des autres ; 2) une culture : l’idéal de la culture huma­niste ; 3) des qua­li­fi­ca­tions fon­dées sur la mesure de savoirs objec­tifs.

On peut ainsi en dis­tin­guer aisé­ment les trois cycles :

 Primaire : savoir lire, écrire, comp­ter, cal­cu­ler, être ins­truit des rudi­ments d’his­toire et de géo­gra­phie.

 Secondaire : la trans­mis­sion des huma­ni­tés, c’est-à-dire des lan­gues étrangères, des lan­gues ancien­nes, de la culture lit­té­raire, artis­ti­que, his­to­ri­que, phi­lo­so­phi­que, et des prin­ci­pes fon­da­men­taux des mathé­ma­ti­ques et des scien­ces natu­rel­les.

 La der­nière phase de la vie sco­laire est celle de la pré­pa­ra­tion à la vie pro­fes­sion­nelle, aussi bien de la for­ma­tion aux métiers manuels qu’à celle des acti­vi­tés intel­lec­tuel­les les plus élaborées comme la recher­che.

La der­nière phase est par nature diver­si­fiée et peut faire une large place à l’appren­tis­sage sous contrôle de la puis­sance publi­que tant en ce qui concerne la condi­tion sociale des appren­tis que les conte­nus pra­ti­ques ensei­gnés. De même, l’ensei­gne­ment secondaire pour­rait emprun­ter des filiè­res diver­si­fiées en fonc­tion des appé­ten­ces et des capa­ci­tés des élèves, l’essen­tiel rési­dant dans les pas­se­rel­les ouver­tes entre ces filiè­res.

Une école qui ins­truit n’est pos­si­ble que si elle place en son centre non pas l’élève, ni d’ailleurs le pro­fes­seur, mais le savoir objec­tif trans­mis. Cela sup­pose qu’on en finisse avec l’idée d’une école « ludi­que », qui favo­rise la repro­duc­tion des iné­ga­li­tés et de l’ordre social exis­tant. L’école trans­met non seu­le­ment des savoirs mais aussi le sens de l’effort, l’humi­lité néces­saire pour appren­dre et penser par soi-même. Elle ne cher­che pas « l’employa­bi­lité » ou la ges­tion socia­le­ment utile des com­pé­ten­ces, elle cher­che à former des indi­vi­dus capa­bles de vivre dans le cadre social et répu­bli­cain, tout en dis­po­sant des savoirs théo­ri­ques et pra­ti­ques pour ne pas être sous domi­na­tion sociale et intel­lec­tuelle des autres, et conti­nuer à s’infor­mer, à débat­tre et à appren­dre par soi-même, de manière auto­nome, comme avec les autres.

L’école ne peut pas pro­met­tre à tous de deve­nir chefs d’entre­prise, avo­cats d’affai­res inter­na­tio­naux ou poly­tech­ni­ciens. La divi­sion tech­ni­que et sociale du tra­vail s’impose à l’école et ce n’est pas à l’école de chan­ger la société. En revan­che, l’école peut trans­met­tre des qua­li­fi­ca­tions, la pos­si­bi­lité de repren­dre plus tard ses études et des outils intel­lec­tuels pour se défen­dre. Aucune société ne peut se passer d’ouvriers mais si l’école pro­duit des ouvriers ins­truits, elle aura accom­pli sa tâche.

Là encore il y a urgence. Les réfor­mes suc­ces­si­ves qui ont été impo­sées à l’école, au col­lège pour arri­ver au lycée, les réfor­mes de l’ensei­gne­ment supé­rieur vont à l’opposé des objec­tifs que nous déga­geons ici. Un grand net­toyage s’impose qui remette en cause tous les effets nocifs de ces réfor­mes suc­ces­si­ves. Toutes s’ins­cri­vent en effet dans la tra­jec­toire indi­quée par l’OCDE dès la fin des années 90, et par l’Union Européenne dans la foulée : modi­fier l’école et l’ensei­gne­ment pour le plus grand nombre des­tiné à des « petits bou­lots » (que les experts de l’OCDE sur la base d’un rap­port issu des USA lis­tent sans ver­go­gne, « ven­deurs », « gar­dien­nage », « agents d’entre­tien », « assis­tants sani­tai­res », « conduc­teurs de camions », « rem­plis­seurs de dis­tri­bu­teurs de bois­sons ou d’ali­ments »), prôner « l’adap­ta­tion au marché de l’emploi et à sa pré­ca­rité », pro­mou­voir « la for­ma­tion sur le tas » ou encore « l’adap­ta­bi­lité de la main d’œuvre », faire ainsi des économies sub­stan­tiel­les et déve­lop­per les com­pé­ten­ces du petit nombre (notam­ment dans des for­ma­tions pri­vées) qui sera chargé d’enca­drer et de faire mar­cher au pas les plus nom­breux ! Cela est expli­ci­te­ment écrit par le Centre de déve­lop­pe­ment de l’OCDE – cahier de poli­ti­que économique n°13-1996 : « Si l’on dimi­nue les dépen­ses de fonc­tion­ne­ment, il faut veiller à ne pas dimi­nuer la quan­tité de ser­vice, quitte à ce que la qua­lité baisse. On peut réduire, par exem­ple, les cré­dits de fonc­tion­ne­ment aux écoles ou aux uni­ver­si­tés, mais il serait dan­ge­reux de res­trein­dre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les famil­les réa­gi­ront vio­lem­ment à un refus d’ins­crip­tion de leurs enfants, mais non à une baisse gra­duelle de la qua­lité de l’ensei­gne­ment. » Ce pro­gramme se réa­lise gra­duel­le­ment à tra­vers toutes les réfor­mes de l’éducation et de la for­ma­tion des ensei­gnants.

Remettre l’éducation et l’ins­truc­tion publi­que à leur place cen­trale et prio­ri­taire : c’est néces­saire, c’est pos­si­ble. Il suffit de le déci­der pour le faire !