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Comment envisager l’avenir sans désespérer ?

par Denis COLLIN, le 16 décembre 2019

La vic­toire des tories bri­tan­ni­ques diri­gés par Boris Johnson renou­velle en le ren­for­çant le réfé­ren­dum de 2016 pour la sortie de l’Angleterre de l’UE – l’Angleterre et non le Royaume Uni, puis­que les Ecossais ont voté mas­si­ve­ment les indé­pen­dan­tis­tes et la sortie de l’Ecosse du « Royaume Uni se pro­file sérieu­se­ment. Il n’y a pas grand-chose à ajou­ter à ce que nous avons déjà écrit ici. La vic­toire de Boris Johnson n’est pas un remake du that­ché­risme et le pre­mier minis­tre a d’ailleurs fait cam­pa­gne sur un pro­gramme rela­ti­ve­ment « social ». La défaite des tra­vaillis­tes est la défaite de la ligne Corbyn, un radi­ca­lisme en parole et une inca­pa­cité fon­cière à tenir un dis­cours clair sur l’UE. Corbyn est une sorte de Tsipras bri­tan­ni­que et avec un sûr ins­tinct de classe, les ouvriers se sont détour­nés des dis­cours idéo­lo­gi­ques, du « socié­ta­lisme » de la « gauche » et de la danse du ventre devant les isla­mis­tes et ils ont pré­féré voter utile, c’est-à-dire BREXIT : car pour lutter contre « l’aus­té­rité », pour avan­cer sérieu­se­ment dans la voie des reven­di­ca­tions ouvriè­res, il faut d’abord retrou­ver sa liberté. Simple à com­pren­dre.

Au-delà de l’Angleterre, nous assis­tons par­tout à des pro­ces­sus simi­lai­res. Pour les pro­chai­nes élections régio­na­les ita­lien­nes, la Lega de Matteo Salvini, force prin­ci­pale de la coa­li­tion de « cen­tro­des­tra » pour­rait rem­por­ter la vic­toire en Émilie-Romagne (bien que les choses res­tent très indé­ci­ses, l’équipe sor­tante de « cen­tro­si­nis­tra » étant appré­ciée pour sa bonne ges­tion) avant de délo­ger le PD de l’autre « for­te­resse rouge », la Toscane (les son­da­ges don­nent la Lega en tête à 34%). Le mou­ve­ment des « sar­di­nes », mou­ve­ment pure­ment réac­tion­nel, anti-Salvini, n’y pourra rien. Salvini parle aux Italiens de leurs pro­blè­mes pen­dant que le M5S s’est allié au PD pour mettre en œuvre la même poli­ti­que euro­péenne d’aus­té­rité qu’avant. Le gou­ver­ne­ment se pré­pare à rati­fier le « méca­nisme euro­péen de sta­bi­li­sa­tion », et ceci achève de décom­po­ser le P5S, dont plu­sieurs élus ont fait savoir qu’ils vote­raient contre le MES. Quoi qu’il en soit, les pro­chai­nes élections natio­na­les, sauf retour­ne­ment radi­cal, pour­raient donner la vic­toire à Salvini, qui réunit toute la droite ita­lienne.

La montée de l’AfD en Allemagne, la conso­li­da­tion du PIS en Pologne ou du parti d’Orban en Hongrie vont dans le même sens. Un vote popu­laire, hos­tile à la mon­dia­li­sa­tion et à l’évolution « socié­tale » de la « gauche » se retrouve der­rière des partis de droite, rela­ti­ve­ment tra­di­tion­na­lis­tes et sen­si­bles aux reven­di­ca­tions des clas­ses labo­rieu­ses – même s’il s’agit d’effets de manche avant les élections, mais pas tou­jours : en Pologne le PIS a mis un œuvre un pro­gramme social qui fait hurler les libé­raux bap­ti­sés « de gauche ». Qu’on se com­prenne bien : tous ces partis sont des partis de la bour­geoi­sie, du moins d’une frac­tion de la bour­geoi­sie et de la petite-bour­geoi­sie encore atta­chée aux fron­tiè­res natio­na­les. Mais ils n’ont aucune inten­tion de s’oppo­ser sérieu­se­ment au capi­ta­lisme mul­ti­na­tio­nal. Boris Johnson veut pri­vi­lé­gier l’alliance avec les États-Unis et défen­dra le libre-échange. Salvini, comme Marine Le Pen, accepte plei­ne­ment le cadre de l’UE et de l’euro et le moment venu on sait bien de quel côté ils se ran­ge­ront. Voir dans ces partis les éléments moteurs d’un nou­veau bloc popu­laire, ce serait pren­dre ses désirs pour des réa­li­tés. Mais ils appa­rais­sent sou­vent comme la seule alter­na­tive aux partis libé­raux mon­dia­lis­tes. La seule chose cer­taine que l’on peut dire à cette étape, c’est qu’il est hors de ques­tion de jus­ti­fier au nom de « l’anti­fas­cisme » le vote PD en Italie ou le vote Macron en France ou n’importe quel autre parti du même acabit.

Il fau­drait essayer de déga­ger une pers­pec­tive pour sortir de l’étreinte mor­telle dans laquelle nous sommes pris. Mais avant d’inven­ter de nou­veaux pro­gram­mes et de cons­truire de nou­vel­les struc­tu­res par­ti­sa­nes, il faut déblayer le ter­rain et cla­ri­fier nos idées.

Tout d’abord, il faut sortir des sché­mas de pensée de la « gauche » telle qu’existe aujourd’hui et qui n’est plus que le porte-parole de la petite-bour­geoi­sie intel­lec­tuelle et d’une partie de la grande bour­geoi­sie libé­rale. Cette classe est « émancipée » parce qu’elle est émancipée de tout rap­port avec le peuple et le méprise. Elle n’est pas inter­na­tio­na­liste mais mon­dia­liste et son « pro­gres­sisme » est dirigé contre le petit peuple, tel qu’il existe effec­ti­ve­ment. Or, n’en déplaise aux don­neurs de leçons de pro­grès, les gens ont de bonnes rai­sons de ne pas vou­loir renon­cer à ce qui fait leur iden­tité, à leur tra­di­tion, à leur façon de voir le monde. Il faut donc, pour com­men­cer, rompre avec le « socié­ta­lisme », avec les lob­bies LGBTQI+, les végans, les fémi­nis­tes 2.0 qui veu­lent abolir l’hété­ro­sexua­lité, et toutes les sor­net­tes et folies qui ont envahi les espa­ces média­ti­ques et cons­ti­tuent la « culture com­mune » de la gauche bour­geoise d’aujourd’hui. Un peu de retour à la décence fera du bien.

En second lieu, les capi­ta­lis­tes et les aspi­rants à la classe domi­nante ne sont de nulle part, ils peu­vent mépri­ser les nations. Mais les tra­vailleurs qui n’ont rien ou pres­que res­tent sur place, ils sont chez eux dans leur pays et ne veu­lent pas en être chas­sés ni devoir se plier à des mœurs qui leur sont radi­ca­le­ment étrangères. La sou­ve­rai­neté natio­nale est une reven­di­ca­tion popu­laire fon­da­men­tale. Nationale, parce que ce qui existe, ce sont les nations, formes poli­ti­ques ancrées dans une his­toire et nous savons aujourd’hui que le terme de « sou­ve­rai­neté popu­laire » est trop flou et permet toutes les entour­lou­pes.

En troi­sième lieu, l’État doit pro­té­ger les citoyens (pas leur crever les yeux avec des LBD) ! Cela impli­que la défense et l’exten­sion des sys­tè­mes de pro­tec­tion sociale et des ser­vi­ces publics. La sécu­rité, c’est pou­voir se pro­me­ner dans les rues sans être agres­sés par les voyous ou les fac­tieux isla­mis­tes. Mais c’est aussi ne pas trem­bler à l’idée qu’on pour­rait tomber malade, qu’on pour­rait être privé de tra­vail ou qu’on n’aura pas de quoi vivre à la retraite. Un État fort donc qui le sera parce qu’il pro­tège le peuple dont il est théo­ri­que­ment l’expres­sion.

En qua­trième lieu, il nous faut ouvrir une pers­pec­tive à long terme et pour cela, il est néces­saire de s’oppo­ser avec la plus grande énergie, à la course folle au « pro­grès tech­ni­que » qui détruit pro­gres­si­ve­ment les struc­tu­res socia­les et men­ta­les et les rap­ports de l’homme avec son milieu natu­rel vital. Réapprendre le sens de la limite, réap­pren­dre à accep­ter notre condi­tion humaine avec toutes les sépa­ra­tions qu’elle sup­pose (sépa­ra­tion des sexes, sépa­ra­tion de l’homme et des ani­maux, sépa­ra­tion du vivant et de l’inerte). Apprendre aussi que la crois­sance ne peut être illi­mi­tée, qu’il faut ména­ger les res­sour­ces natu­rel­les et économiser l’énergie. La fru­ga­lité qui s’impo­sera ne sera pos­si­ble que sur une base égalitaire et dans une société où la vie com­mune et la par­ti­ci­pa­tion aux affai­res publi­ques devien­dra notre pre­mier souci.

Tout cela pour­rait trou­ver son expres­sion dans une nation sou­ve­raine et une répu­bli­que sociale. En Italie, il y a la ten­ta­tive de créer un tel mou­ve­ment avec Vox Italia, animé par le phi­lo­so­phe Diego Fusaro. Où ira cette ten­ta­tive ? Où ira l’embryon de mou­ve­ment orga­nisé en France dans République Souveraine ? Nul ne peut le dire. Mais l’issue poli­ti­que sera néces­sai­re­ment un mou­ve­ment qui com­mence par le bas. Contre le « ver­ti­ca­lisme », il faut pro­mou­voir la démo­cra­tie de bas en haut, comme l’expli­quait le « mani­feste » de la Sociale en 2016.