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Vivent les Communes... quand même !

par Jean-Philippe IMMARIGEON, le 5 septembre 2019

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La séquence, courte et vio­lente, qui vient de se dérou­ler à Westminster res­tera dans les anna­les cons­ti­tu­tion­nel­les. Elle a opposé un stra­tège de bac à sable, ni meilleur ni pire que toute sa géné­ra­tion (et on pas­sera très vite sur Cameron, dont on ne sait où il cache son ridi­cule depuis qu’il a initié ce réfé­ren­dum de confort de 2016 et déclen­ché la crise), et ce qu’il faut bien encore qua­li­fier – mon anglo­phi­lie dut-elle se trahir – de plus vieux par­le­ment du monde dans la plus vieille démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Mais je ne ferai pas l’éloge de ce que Churchill qua­li­fiait de meilleur sys­tème par défaut, ni n’en détaille­rai les iné­pui­sa­bles res­sour­ces comme les failles irré­so­lues.

Ce qui nous importe, outre le modèle dont notre par­le­ment-crou­pion ferait bien de s’ins­pi­rer, est que cette crise, suivie en direct par beau­coup de Français – je ne me serais jamais ima­giné, et je ne suis pas le seul, suivre deux soirs de suite en direct les débats aux Communes, même pour rat­tra­per mes défi­cien­ces en anglais – a donné lieu à des prises de posi­tion pour le moins déran­gean­tes.

Disons-le tout de suite : je suis favo­ra­ble au Brexit et même au Frexit. Mais pas au prix de l’aban­don de prin­ci­pes essen­tiels et de fon­da­tions indis­pen­sa­bles qui nous ont coûté, de part et d’autre du Channel, trois siè­cles d’efforts, de prises de Bastille et de têtes roya­les cou­pées, de ser­ment du jeu de Paume et de guerre civile.

Le malaise est apparu immé­dia­te­ment lors­que, à l’annonce de la sus­pen­sion du Parlement bri­tan­ni­que, de nom­breux ana­lys­tes ont applaudi Boris Johnson des deux mains pour s’être décidé, enfin, à mettre en œuvre le résul­tat du réfé­ren­dum de juin 2016. Et tout de suite, pre­mier pro­blème. Vu de France, le résul­tat a donné un petit 52 % au Brexit. Mais pour les Britanniques, où le décompte est fait entité par entité, c’est dif­fé­rent : si Galles et Angleterre ont voté oui dans ces pro­por­tions, Irlande du nord et sur­tout Ecosse ont voté contre le Brexit à res­pec­ti­ve­ment 56 et 62 %. Et ne par­lons même pas de Gibraltar. Plus signi­fi­ca­tif : toutes les cir­cons­crip­tions écossaises ont voté contre, et la carte du vote trace la fron­tière géo­gra­phi­que et poli­ti­que de l’ancien royaume des Stuart, tandis qu’en Ulster les cir­cons­crip­tions bor­dant la fron­tière avec l’Eire ont également voté dans ce sens. Il y a donc un pro­blème qui trans­cende le résul­tat du vote. Dire cela n’est pas nier la démo­cra­tie, c’est sou­le­ver une ques­tion restée irré­so­lue.

Pour iden­ti­fier la voix de majo­rité, il faut au préa­la­ble défi­nir l’entité sur lequel ce calcul va être effec­tué, cir­cons­crip­tion et liste électorale. Prendre le Royaume Uni dans son uni­ver­sa­lité n’est pas cho­quant en soi : il a voté à 52 % pour le Brexit, ses quatre nations cons­ti­tu­ti­ves sont consi­dé­rées avoir voté glo­ba­le­ment. Sauf que le « glo­ba­le­ment » ne veut rien dire, il n’y a pas qu’en rugby que le Royaume Uni n’existe pas sur le podium. Dans un contexte d’auto­no­mie et de réfé­ren­dum sur la ques­tion de son indé­pen­dance, on ne peut pas noyer l’Ecosse comme on noie son chien, elle qui n’a pas attendu le XXème siècle pour exis­ter en tant que peuple et même en tant que nation (elle aurait pu avoir le dessus sur l’Angleterre, et les rois de France ont d’ailleurs tout fait pour), et mettre sous le tapis le fait qu’elle refuse clai­re­ment le Brexit, au risque de pré­ci­pi­ter un déli­te­ment du Royaume Uni. Quel arbi­trage opérer, entre le vote de l’entité Royaume Uni et celui, contraire, de l’entité Ecosse ? C’est un choix, et c’est ce choix qui déter­mine le résul­tat du Brexit. Et encore une fois ce n’est pas nier le prin­cipe démo­cra­ti­que, tout au contraire, que de dire que les urnes ne sont alors d’aucun secours, puis­que selon la ques­tion qu’on leur pose elles nous répon­dent dif­fé­rem­ment à partir des mêmes bul­le­tins de vote dépouillés, pour autant qu’un vote démo­cra­ti­que ce n’est pas seu­le­ment un décompte après vingt heures, c’est aussi la manière dont la ques­tion est posée aux électeurs dans le cadre d’une cam­pa­gne contra­dic­toire. Sinon, c’est un plé­bis­cite comme les auto­cra­tes les ado­rent. Que cer­tains en France consi­dè­rent ce pro­blème comme acces­soire voire inexis­tant n’est pas consé­quent. Que diront-ils si demain il s’agit du Québec, voire de la Corse ?

D’autant que les mêmes, tels les cabris mimés par Charles de Gaulle, n’ont eu de cesse de sauter sur leur siège en criant « 2016, 2016, 2016 », et ont, dès l’annonce de l’ajour­ne­ment du Parlement, chanté les louan­ges de Boris Johnson, un homme qui en a et qui, enfin, va faire pré­va­loir la volonté du peuple. Je ne reviens pas sur l’impé­rieuse néces­sité de défi­nir limi­nai­re­ment ce qu’est un peuple, la solu­tion Mouffe qui consiste à rester dans les limbes et à le trou­ver dans les listes d’émargement les soirs de scru­tins, comme d’autres fouillaient les entrailles des bêtes sacri­fiées, ne mérite même pas qu’on s’y arrête. Bienheureux les sim­ples d’esprit… mais tout de même. Comment, voilà un liber­ta­rien, neo-that­ché­rien – on ne se dis­pu­tera pas sur la qua­li­fi­ca­tion exacte – dont la famille poli­ti­que ne cesse de gerber sur le suf­frage uni­ver­sel, vous savez ce mons­tre qui per­turbe depuis deux siè­cles et demi le des­po­tisme de la raison cher aux Physiocrates et la loi natu­relle du marché adulée par les Hayeckiens ; le voilà qui vient, tenant la plume d’une très vieille dame visi­ble­ment plus sou­cieuse du concours de cou­che­ries de ses peti­tes brus que de l’avenir du royaume, réac­ti­ver une pré­ro­ga­tive monar­chi­que dont on nous dit à juste titre qu’elle est aussi cons­ti­tu­tion­nelle que le seconde dis­so­lu­tion de la Chambre par Charles X en juillet 1830, éjecter le Parlement au moment même où il faut pren­dre des déci­sions pour l’avenir du pays ; le même annonce jusque dans le débat devant les Communes, que le défi­cit bud­gé­taire néces­site de toute manière des réduc­tions aussi dras­ti­ques que du temps de la Baronne Thatcher ; c’est encore lui qui se gausse de ce que, sans vote des Britanniques, les Etats-Unis déver­se­ront dans leurs assiet­tes après le 1er novem­bre leurs bœufs hor­mo­na­li­sés, leurs pou­lets javé­li­sés et leurs vins fre­la­tés, parce qu’il faudra bien bouf­fer ; en un mot voilà un mon­sieur qui annonce qu’il sur­fera sur un « état d’urgence et de néces­sité » économique et social pour impo­ser un ultra-libé­ra­lisme encore plus échevelé que celui de Reagan et Trump réunis, sans se préoc­cu­per de ce qu’en pen­sent ni les sujets de Sa Gracieuse Majesté ni les Honorables mem­bres du par­le­ment ren­voyés chez eux comme Louis XIV le fit des nôtres : et c’est lui que nos sou­ve­rai­nis­tes applau­dis­sent des deux mains, vu que les Britanniques auraient voté pour tout ça en juin 2016 ?

La ficelle était tel­le­ment énorme que les Communes, qui étaient – qui le res­tent et le res­te­ront – à l’image de toutes les assem­blées élues, le seul et unique objec­tif visé par les libé­raux pour en finir enfin avec cet emmer­de­ment qu’est le droit, y ont mis rapi­de­ment un terme. Sans sur­prise. Et c’est tant mieux. D’où le désar­roi des sou­ve­rai­nis­tes. Mais quand on tente d’avoir la peau en trois jours de ce que trois siè­cles de luttes ont érigé, qu’on se pré­ci­pite dans les bras de l’homme pro­vi­den­tiel et qu’on dis­tille, je l’espère bien incons­ciem­ment, un dis­cours anti­par­le­men­taire du plus mau­vais étiage, on se prend le mur. Et fort heu­reux pour l’avenir de nos liber­tés. Le Brexit, demain, qu’il va fal­loir faire, per­sonne ne dis­pute là-dessus, et qui ser­vira de modèle aux autres nations euro­péen­nes dont la France, ne peut se faire au prix de la dis­pa­ri­tion du régime par­le­men­taire.

On aurait com­pris, à la rigueur, ce posi­tion­ne­ment anti­par­le­men­taire dans le cas de la France et de son par­le­ment tota­le­ment inexis­tant (en contra­dic­tion, d’ailleurs, avec la Constitution de la Vème, mais c’est un autre débat). Le pré­cé­dent du Congrès annu­lant le réfé­ren­dum de 2005 est revenu comme un refrain : c’est ne rien com­pren­dre au pro­blème bri­tan­ni­que, qui n’a rien à voir avec le déni de démo­cra­tie d’il y a quinze ans. D’autant qu’en l’espèce il s’agit des Communes, autre­ment dit, depuis la quasi-neu­tra­li­sa­tion des Lords en tant que cham­bre poli­ti­que, d’un régime d’assem­blée ou moniste comme on dit à Sciences Po, de cabi­net comme pré­fè­rent de beau­coup les cons­ti­tu­tion­na­lis­tes, enfin un sys­tème dont on ne peut trou­ver qu’un seul équivalent chez nous : la Convention natio­nale, ce sommet de l’Histoire comme écrivait Hugo. Et ce sont ces mêmes Communes qui se voient qua­li­fiées d’organe anti­dé­mo­cra­ti­ques parce qu’elles ten­tent de mettre en musi­que le résul­tat d’un réfé­ren­dum aux résul­tats contra­dic­toi­res, et blo­quent un No Deal « do or die » (marche ou crève), pour citer Johnson lui-même, dont les Britanniques n’ont jamais été saisis, qui aurait rabaissé le Royaume Uni au rang de 51ème état amé­ri­cain – pour nous, mais pour nos cou­sins d’outre-manche de 14ème colo­nie, en réfé­rence à leurs ancien­nes dépen­dan­ces.

Il faut faire le Brexit autre­ment, puisqu’il y a tou­jours une majo­rité favo­ra­ble aux Communes (inu­tile de refaire des élections, ce sera encore du temps perdu), ni comme May qui ne savait que pho­to­co­pier les dik­tats de Bruxelles en annon­çant en cas de rejet des nuées de sau­te­rel­les et la mort subite des cha­tons, ni Johnson qui, après avoir tenu la plume de la reine, n’était que celle de Davos. Il faut le faire en rédi­geant un draft avec les Ecossais et les Irlandais, sou­met­tre ou non ce draft au réfé­ren­dum, et aller, mais seu­le­ment à ce moment-là, le mettre sous le nez des aya­tol­lahs de Bruxelles.

Mais que cette séquence serve aussi, au-delà des ensei­gne­ments cons­ti­tu­tion­nels, de leçon poli­ti­que, et ter­mi­nons par là où nous avons com­mencé. Il y a les ins­ti­tu­tions, l’his­toire, le droit et le libre arbi­tre des nations, qui sont venus se téles­co­per. Mais il y a aussi la nul­lité crasse de cette caste diri­geante inca­pa­ble de gou­ver­ner, inca­pa­ble de déci­der, inepte et inculte, celle des Macron, Cameron, Trump, Johnson et de tous les Lacombe Lucien de la finance inter­na­tio­nale, qui est en train de pré­ci­pi­ter la crise, d’enfon­cer nos nations dans un chaos dont ils sont les pre­miers et les seuls res­pon­sa­bles. Ils fonc­tion­nent sur un logi­ciel tota­le­ment périmé et le chaos qu’ils dénon­cent, l’incer­ti­tude dont ils se plai­gnent, n’est que leur défaut de per­cep­tion de la réa­lité. Johnson a, très remar­qua­ble­ment, tout fait à l’envers, tout fait de tra­vers, s’est chaque heure de ces trois jours enferré dans la nasse, aujourd’hui coincé – mais il aura peut-être quitté le 10 au moment où ces lignes seront mises en ligne – avec un ordre de route voté par un par­le­ment qu’il a lui-même mis en vacan­ces. On ne peut rien atten­dre de nos gou­ver­nants, cela n’a rien à voir avec les ins­ti­tu­tions, rien à voir avec leur orien­ta­tion poli­ti­que : ils sont nuls, tota­le­ment nuls. Et ils ne savent rien faire parce qu’on ne leur apprend rien. Il fut un temps où les élus avaient un métier, Robespierre avocat, Clemenceau méde­cin, de Gaulle soldat. A Montereau en 1814, Napoléon, en pleine bataille, des­cen­dit de cheval et montra à de jeunes artilleurs com­ment poin­ter une pièce de huit. Mais quand on ne sait même pas chan­ger une ampoule ou recou­dre un bouton, on n’entre pas à Downing Street.

Pour cette crise de Westminster, nous ne pou­vons que nous réjouir que la démo­cra­tie n’ait été atta­qué que par un bran­qui­gnol. Mais que dire pour d’autres cir­cons­tan­ces, si ces gou­ver­nants pani­quent et cra­quent aussi vite devant l’adver­sité qu’un état-major fran­çais devant une ruée de pan­zers ? Je l’ai déjà écrit plu­sieurs fois à propos de la défaite de 1940 : avec des Johnson ou des Macron au gou­ver­ne­ment à cette date, il n’aurait pas fallu cinq semai­nes mais cinq jours aux Allemands pour entrer dans Paris. Mais je me demande, vu ce à quoi nous venons d’assis­ter, si ce n’est pas plutôt cinq heures.