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Povera Italia

par Denis COLLIN, le 26 août 2019

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On ne peut s’empê­cher de repren­dre l’expres­sion de Francesco Guicciardini confronté aux « hor­rende guerre » qui ensan­glan­tent son pays à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. Certes aujourd’hui, plus de « calata dei Francesi » (la des­cente de l’armée de Charles VIII en 1494 qui com­mence les lon­gues guer­res d’Italie), plus d’inter­ven­tion directe de l’empe­reur d’Allemagne dont les sou­dards ne met­tent plus Rome à sac. Mais une lente recu­lade sur tous les plans et une décom­po­si­tion poli­ti­que qui ne peut qu’affli­ger tous les amou­reux du « bel paese ». La crise poli­ti­que qui conduit à l’éclatement du gou­ver­ne­ment « gial­lo­verde » (M5S – Lega) est une nou­velle étape sur cette route infer­nale. Seuls les incu­ra­bles opti­mis­tes (ou les idiots qui voyaient dans ce gou­ver­ne­ment un gou­ver­ne­ment fas­ciste) peu­vent s’étonner de l’issue de cette ten­ta­tive étrange.

L’idée a germé depuis un moment : il faut dépas­ser l’oppo­si­tion droite-gauche (ce qui est per­ti­nent) mais pas for­cé­ment par l’alliance d’un parti de droite et d’un parti de gauche ! En tout cas, le M5S, par-delà ses ambi­guï­tés pou­vait être consi­déré comme un parti réfor­miste à l’ancienne, défen­seur d’un cer­tain key­né­sia­nisme social et de l’écologie. Le Lega, de son côté, res­tait bien ancrée à droite, non seu­le­ment dans une idéo­lo­gie bric-à-brac typi­que de ce genre de partis mais aussi dans une rhé­to­ri­que non dépour­vue de clins d’œil vers la période mus­so­li­nienne. Ce qui scel­lait l’alliance Salvini-Di Maio-Conte, c’était un euros­cep­ti­cisme de bon aloi et une volonté, au moins affir­mée en paro­les, de défen­dre l’indé­pen­dance natio­nale et la sou­ve­rai­neté ita­lienne. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, « La Sociale » a tou­jours refusé de rejoin­dre le chœur de la gauche « buo­nista » qui dénon­çait le « fas­cisme » de Salvini.

Deux fac­teurs ont fait éclater la coa­li­tion. D’une part Salvini a été le grand gagnant de l’alliance alors que Di Maio a sou­vent été réduit à jouer les uti­li­tés. Salvini a pu mettre en œuvre sa poli­ti­que de « fer­meté » à l’égard des immi­grés, ce qui lui a valu une hausse de popu­la­rité impor­tante. Le M5S de son côté a com­mencé à mettre en œuvre sa poli­ti­que sociale mais avec tant de res­tric­tions et de reculs que cela ne lui a pas été pro­fi­ta­ble électoralement. Les euro­péen­nes ont permis à la Lega de dou­bler son pour­cen­tage par rap­port aux légis­la­ti­ves pen­dant que le M5S per­dait une bonne partie de ses électeurs. La Lega a fait une razzia chez les électeurs de la droite clas­si­que (les ber­lus­co­nis­tes de Forza Italia) et dans l’électorat catho­li­que pra­ti­quant qu’il flatte avec cons­tance (en dépit de se divor­ces et son goût pour les star­let­tes). Dans le même temps, de nom­breux électeurs M5S retour­naient au PD. Fort de son succès, Salvini a entre­pris de jouer sa propre carte et de tenter un coup de force en fai­sant éclater le gou­ver­ne­ment dont il était vice-pre­mier minis­tre. Mais au-delà de ses ambi­tions (par­fois inquié­tan­tes, puisqu’il veut « les pleins pou­voirs ») Salvini reçoit l’appui d’une partie du patro­nat qui, faute de venir à bout direc­te­ment du gou­ver­ne­ment « gial­lo­verde » orga­nise la « tra­hi­son » de Salvini, c’est-à-dire le retour aux fon­da­men­taux de la Lega. Diminuer les impôts et donc les res­sour­ces de l’État, favo­ri­ser l’auto­no­mie de régions, tout cela pour « libé­rer les énergies » et « sti­mu­ler » l’économie ita­lienne : ce sont des recet­tes bien connues. On dirait même du Macron ! Diego Fusaro évoque un autre aspect : Salvini fait éclater le gou­ver­ne­ment au retour de son voyage à Washington. Comme Conte vou­lait déve­lop­per les rela­tions avec la Chine dans le cadre de la stra­té­gie chi­noise de la « route de la soie », Salvini aurait reçu l’ordre et le sou­tien de la Maison Blanche pour empê­cher qu’une telle stra­té­gie ne pro­gresse en Europe… Qu’en est-il au juste ? Ce sont des spé­cu­la­tions qui deman­dent un peu plus d’argu­ments que quel­ques conjec­tu­res hasar­deu­ses. Une autre pomme de dis­corde est l’affaire du TAV Lyon-Turin (train grande-vitesse), que Salvini avec pres­que toute la classe poli­ti­que ita­lienne et le patro­nat défend mor­di­cus. L’UE a d’ailleurs décidé de donner un coup de main finan­cier au TAV. Bref, tout se passe comme si les ambi­tions poli­ti­ques de Salvini entraient en syn­to­nie avec les desi­de­rata de l’UA et du capi­tal ita­lien.

À mon ami Fusaro, qui a ten­dance à ren­voyer main­te­nant tout le monde dos-à-dos, je dois dire que le « traî­tre », c’est Salvini. Mais il ne trahit que ceux qui ont cru à sa rhé­to­ri­que. Maintenant, l’Italie est au bord d’une nou­velle crise struc­tu­relle. En effet, soit se dégage une nou­velle majo­rité par­le­men­taire, une majo­rité PD-M5S pour un nou­veau contrat de gou­ver­ne­ment, soit on retourne aux élections avec la pos­si­bi­lité très préoc­cu­pante d’une majo­rité Lega-Fratelli d’Italia appuyée éventuellement par les res­ca­pés du ber­lus­co­nisme. La pre­mière bran­che de l’alter­na­tive signi­fie le retour au pou­voir de la com­bine et des cor­rom­pus du PD et un réa­li­gne­ment sur l’UE… et pré­pa­re­rait les futurs triom­phes de Salvini. La deuxième hypo­thèse ouvri­rait la voie à un gou­ver­ne­ment libé­ral-auto­ri­taire de type Orban avec une bonne touche maf­fieuse pour colo­rer le tout. Cependant, à long terme, la pre­mière hypo­thèse serait la plus désas­treuse parce qu’elle achè­ve­rait la démo­ra­li­sa­tion poli­ti­que du pays alors qu’en se lan­çant sérieu­se­ment dans la bataille électorale, le M5S a une chance de sauver les meu­bles et de résis­ter à l’ascen­sion d’Arturo Salvini. Les « anti­fas­cis­tes » sans fas­cisme sont déjà sur le pied de guerre et font pres­sion pour faire pré­va­loir la solu­tion PD-M5S, voire une solu­tion PD-FI-M5S direc­te­ment ins­pi­rée par la majo­rité au par­le­ment de l’UE, pour laquelle œuvre le triste Prodi, agent patenté du capi­tal, grand liqui­da­teur de l’État social ita­lien.

Entre la peste et le cho­léra… Il n’y a mal­heu­reu­se­ment pas d’alter­na­tive poli­ti­que sérieuse en Italie. Les grou­pes de la gauche et de l’ultra-gauche ne com­pren­nent rien à la ques­tion natio­nale. Le PD est le grand foyer d’infec­tion de la démo­cra­tie ita­lienne et aucun pôle socia­liste ou com­mu­niste sérieux n’existe depuis que les chan­ces repré­sen­tées par le parti Rifondazione Comunista ont été dila­pi­dées voilà deux décen­nies. Dans l’idéal, il fau­drait s’atte­ler à la (re)cons­truc­tion d’un parti com­mu­niste-socia­liste répu­bli­cain, défen­dant la sou­ve­rai­neté du peuple. Il existe de petits grou­pes qui défen­dent cette orien­ta­tion, mais tout aussi dis­per­sés que leurs équivalents fran­çais. Mais la lutte de clas­ses ne souf­fre pas d’inter­rup­tions et gageons que la classe ouvrière ita­lienne n’a pas encore dit son der­nier mot. Et pour nous, Français, n’oublions pas : De te fabula nar­ra­tur (c’est de ton his­toire dont il s’agit).