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Insurrection électorale au Mexique

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 3 juillet 2018

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Le résul­tat était attendu mais dépasse toutes les espé­ran­ces.

Depuis 2006 je suis le par­cours de cet Mexicain aty­pi­que à qui la fraude a trop sou­vent volé la vic­toire.

Contre tous les pou­voirs réunis, économiques, poli­ti­ques, média­ti­ques, contre les diri­geants des USA qui déver­sè­rent contre AMLO (Andres Manuel Lopez Obrador) et son parti MORENA (MOuvement de REgénération NAtionale) des tom­be­reaux d’insul­tes, de mena­ces les électeurs et les électrices mexi­cains vien­nent de dire NON aux régi­mes en place.

Nous le savons, une vic­toire électorale ne signi­fie en rien un accès aux pou­voirs divers, sur­tout si, après le vote, la société se démo­bi­lise, mais ça ne semble abso­lu­ment pas le cas au Mexique.

L’événement est d’autant plus consi­dé­ra­ble que par­tout aux Amériques nous assis­tons à des retours vers la droite, les pou­voirs de « gauche » ayant échoué. Le Mexique avance-t-il à contre­temps ?

Sur Libération un jour­na­liste a décrit AMLO comme ras­sem­blant un peu de Chavez, un peu de Lula, un peu de Bachelet. Il aurait pu ajou­ter un peu de Rafael Correa vu leur commun atta­che­ment à la stra­té­gie « chré­tien de gauche ».

En fait le Mexique est plus proche de l’Amérique du Nord que de celle du Sud et AMLO ne res­sem­ble à per­sonne. Sa vic­toire annon­cée est une insur­rec­tion électorale atten­due qui fait plutôt penser à la vic­toire d’Obama, sans pré­sa­ger bien sûr des résul­tats. N’oublions pas qu’aux USA face à Trump, Bernie Sander aurait pu gagner et son cou­rant conti­nue de mar­quer des points dans le parti démo­crate.

Les pre­miè­res féli­ci­ta­tions sont donc venues d’Amérique du Nord, pour des rai­sons dif­fé­ren­tes, de Trump et de Justin Trudeau.

Pendant cinq mois, AMLO va pou­voir pré­pa­rer son ins­tal­la­tion au pou­voir et pen­dant cinq mois les auto­ri­tés en place vont pou­voir lui savon­ner la plan­che. Son parti MORENA, issu du parti de gauche PRD avec lequel AMLO a dirigé la ville de Mexico, vient, tout en gagnant la pré­si­dence, d’obte­nir des postes de gou­ver­neur et de dépu­tés en nombre (on n’a pas encore tous les résul­tats) ce qui va donner une autre image du parti. Mais com­ment assu­mer toutes les res­pon­sa­bi­li­tés en même temps ?

L’idée est de com­men­cer par des réfor­mes socia­les pour sou­la­ger la misère et des réfor­mes capa­bles d’arrê­ter la cor­rup­tion. Mais à la ques­tion « allez-vous conduire devant les tri­bu­naux l’actuel pré­si­dent pour des faits de cor­rup­tion avérés ? » il pré­fère le ren­voyer devant les tri­bu­naux or si un des sys­tè­mes est cor­rompu c’est bien celui de la jus­tice ! Presque autant que celui de la police. La cor­rup­tion est-elle le fait de cor­rom­pus ou de cor­rup­teurs ? Lutter contre les cor­rom­pus c’est trai­ter les effets et non les causes. Et, quand on cons­tate que la lutte contre la cor­rup­tion est un ins­tru­ment de manœu­vres poli­ti­ques, où des cor­rom­pus éliminent des cor­rom­pus, le Mexique va-t-il pou­voir inno­ver ?

AMLO, avec son image propre, laisse croire que la cor­rup­tion est une ques­tion de morale quand il s’agit d’une ques­tion économique : com­ment lutter contre l’argent facile ?

Concernant la misère, elle est ren­for­cée par l’accord de libre échange avec les USA qui a conduit à l’ins­tal­la­tion d’usines où les salai­res sont mina­bles (c’est contre cet accord que les Zapatistes se sont révol­tés en 1994). Voilà que Trump pré­tend que cet accord favo­rise le Mexique et le Canada. Il espère que la lutte d’AMLO contre la misère va limi­ter l’immi­gra­tion. C’est moins qu’évident !

Or vis-à-vis du Canada, les USA n’ont pas à crain­dre d’immi­gra­tion et pour­tant Trump veut là aussi revoir l’accord. Trudeau, avec la créa­tion d’un front commun Canada-Mexique espère mettre Trump face à ses contra­dic­tions. Trump veut rapa­trier des indus­tries dans son pays mais pour quels salai­res ?

Plusieurs femmes sont à la tête de MORENA et c’est l’une d’elle qui vient de gagner la direc­tion de la ville de Mexico. Pendant com­bien de temps encore, AMLO va refu­ser la mise en chan­tier d’une loi pour l’IVG, au nom de sa foi chré­tienne ? Encore un dos­sier où les rap­ports entre société civile et nou­veau pou­voir poli­ti­que vont jouer un grand rôle. Suivre la mise en œuvre de cette insur­rec­tion électorale peut-elle relan­cer une dyna­mi­que sociale ?

Pour conclure une ques­tion : AMLO est-il un homme de gauche ? Il a été sou­tenu par une partie de la droite pen­dant que le parti de droite (PAN) béné­fi­ciait de l’appui de l’aile gauche du PRD ! Une fois de plus les cli­va­ges clas­si­ques ne sont plus pré­sents.