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Italie : révolution « fasciste » ? Offensive du capital ?

par Danielle RIVA, le 4 juillet 2018

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L’analyse de Danielle Riva, parue dans Utopie Critique

L’Italie est un pays, où depuis 1948 et sur­tout à partir des années 1990 avec la « deuxième répu­bli­que » et l’arri­vée de Berlusconi au pou­voir, des gou­ver­ne­ments à géo­mé­tries varia­bles se sont suc­cédé. Coalitions du Centre, centre-droite, gauche, centre-gauche, avec par­fois des « gou­ver­ne­ments de tech­ni­ciens » pour « admi­nis­trer la conti­nuité » entre deux élections, quand les parts poli­ti­ques font défaut.

Le gou­ver­ne­ment « giallo-verde » (jaune-vert) de 2018 entre la Lega et le M5s ne fait pas excep­tion.

Les « com­bi­na­zioni » étaient fort nom­breu­ses. Un gou­ver­ne­ment Berlusconi-lega-Fratelli d’Italia (petit groupe ultra droite né d’une scis­sion dans Forza Italia) et UDC (cen­tris­tes de droite) ? Mais il aurait été mino­ri­taire et Berlusconi (Forza Italia 14%) se serait retrouvé sous la coupe de la lega (17,4%). Ou Berlusconi-Renzi (Pd 18,7%) ? mino­ri­tai­res de même. Les deux s’enten­dent bien, sauf que la base électorale du Pd aurait refusé cette alliance. Une alliance M5s-Renzi avec un Renzi à la manœu­vre ? Renzi n’y aurait pas sur­vécu, pour les mêmes rai­sons. Ou encore, comme cer­tains le sou­hai­taient, une grande coa­li­tion à l’Allemande : Berlusconi-Renzi-M5s, avec un Mouvement 5 Etoiles, majo­ri­taire er domi­nant à 32,7% des expri­més ? Di Maio ne sup­porte pas Berlusconi qui est à ses yeux le repré­sen­tant de la « casta » et Berlusconi le lui rend bien par ailleurs.

Bref, sous la pres­sion de Bruxelles, du FMI et pour éviter le retour des Italiens aux élections et une période d’incer­ti­tude plus ou moins longue, c’est un accord in extré­mis, Lega/M5s qui est sorti du cha­peau.

Une Lega, donc, un parti à forte iden­tité régio­na­liste qui a aban­donné la réfé­rence régio­nale pour se donner une sta­ture natio­nale le temps de la cam­pa­gne électorale, mais qui a fait ses meilleurs résul­tats dans le Nord, dans un pays l’Italie, qui n’a tou­jours pas aban­donné le droit du sang. Un parti tra­di­tion­nel de droite libé­rale et xéno­phobe, qui a ins­crit la réduc­tion des impôts et « la lutte » contre l’immi­gra­tion, parti que l’on ne cesse de pré­sen­ter ailleurs comme « fas­ciste ».

Mais l’oppo­si­tion de tra­di­tion com­mu­niste a dis­pa­rue, la gauche est lami­née. L’extrême gauche émiettée. Même si tous les éléments du fas­cisme clas­si­que sem­blent être là dans une ana­lyse super­fi­cielle, le capi­tal a-t-il vrai­ment besoin d’un fas­cisme à « l’ancienne » : « un peuple, une nation, un chef » ? Ne lui suffit-il pas d’orga­ni­ser le chô­mage, et de mettre en place l’aus­té­rité avec Bruxelles ? La Grèce n’est-elle pas un exem­ple qui pèse sur tous les Européens ?

Un fas­cisme folk­lo­ri­que avec des che­mi­ses vertes en « marche sur Rome » (cou­leur choi­sie par Bossi pour se dis­tin­guer du dra­peau tri­co­lore rouge blanc vert et du rouge de la gauche), qui se réduit à inté­grer des coa­li­tions centre-droite ? Qui assure une pré­sence mino­ri­taire plus ou moins vola­tile à la Chambre et au Sénat dans le cadre de la loi électorale à la pro­por­tion­nelle : 8,4% en 1994, 10,8% en 1996, puis 3,9% en 2001, 8,3% en 2008 pour retom­ber à 4,1% en 2013 avant de rebon­dir en 2018 à 17,4%.

La Lega a déjà gou­verné dans plu­sieurs coa­li­tions centre-droite, en 1994, en 1999/2003, et en 2008/2011 avec Berlusconi. Comme Gianfranco Fini, qui venait du Mouvement social ita­lien – droite Nationale (mus­so­li­nienne), qui avait mené une opé­ra­tion réus­sie de « dédia­bo­li­sa­tion » répu­bli­caine. Il s’affir­mait pro-euro­péen, proche de Mario Monti com­mis­saire euro­péen, Président du conseil, et atlan­tiste. Fini avait été nommé minis­tre puis Président de la Chambre entre 2008 et 2013 et il avait demandé plus d’une fois la démis­sion de Berlusconi, tout en démis­sion­nant lui-même en 2013.

Certes, Salvini est un homme d’une autre trempe. Il vient d’être élu au Sénat de manière tota­le­ment inat­ten­due, comme repré­sen­tant d’un coin de la Calabre avec 53000 voix en sa faveur, où sévit la N’dran­gheta (la mafia de tous les crimes, humains, écologiques, finan­ciers, et autres tra­fics), où se trou­vent de nom­breux camps de migrants tra­vaillant dans les champs. Il prend le minis­tère de l’Intérieur. Ceci expli­quant peut-être cela. Mais beau­coup d’Italiens sou­tien­nent l’assai­nis­se­ment de la vie poli­ti­que et lut­tent encore contre la cor­rup­tion.

Certes, la Lega est là pour gérer les affai­res aux ordres du patro­nat et elle ten­tera de dévier la colère des Italiens sur « le migrant clan­des­tin », comme elle le fait déjà, mais elle ne repré­sente que 17,4 % des Italiens. Toutefois il ne faut jamais sous-esti­mer l’influence du Vatican et des appels du pape en faveur de « l’accueil » de ces migrants sur des Italiens culpa­bi­li­sés par le fait qu’ils étaient, il y a peu, eux-mêmes des « migrants ».

Le M5s (fondé en 2009), cet ovni pré­cur­seur des « mou­ve­ments » et des « ni/ni », ni droite-ni gauche qui fleu­ris­sent çà et là, à droite et à gauche en Europe, semble plus sou­cieux de la ques­tion du sous-déve­lop­pe­ment sur­tout du Sud (un taux moyen de 20% de chô­mage, contre 8% dans le Nord) et favo­ra­ble à un « revenu citoyen » (devenu depuis un minima social concer­nant sur­tout les chô­meurs).

C’est un mou­ve­ment qui refuse toute struc­tu­ra­tion en parti, sans pro­gramme défini, attrape-tout, plutôt « démo­crate popu­liste », adepte d’une « répu­bli­que de citoyens » et d’un exer­cice de la citoyen­neté par l’inter­mé­diaire du digi­tal, le « clic citoyen ». Il est vrai que le M5s est repré­sen­ta­tif des mou­ve­ments de citoyens qui ont mani­festé régu­liè­re­ment sur les places ita­lien­nes au début des années 2000 contre la poli­ti­que sociale et cultu­relle de Berlusconi : le mou­ve­ment « del popolo Viola » de la cou­leur vio­lette de leurs dra­peaux, et les « giro­tondi » (rondes) de Nanni Moretti, le cinéaste. Mouvements de citoyens que l’on retrou­vera plus tard dans l’Espagne de 2015 sur la place del Sol et qui a donné nais­sance à Podemos.

Certains ont parlé d’un mariage entre un lapin et une carpe et il vrai que tout les oppose, mais Rome vaut bien une messe, car ce sont avant tout deux oppor­tu­nis­tes prag­ma­ti­ques qui veu­lent le pou­voir.

Ils se sont mis d’accord sur la manière mini­male de gérer le pays, en tai­sant leurs dif­fé­ren­ces et cer­tains aspects de leurs pro­gram­mes. Ils ont immé­dia­te­ment renoncé, à la demande du pré­si­dent de la République Mattarella (ex Démocrate-chré­tien sous la coupe de Bruxelles), à la sortie de l’Europe et de l’euro (de même que le nou­veau gou­ver­ne­ment autri­chien, voir l’arti­cle « (SBÖ) : Pour une Autriche indé­pen­dante). Tout comme ils ne sem­blent pas sou­hai­ter sortir de l’Otan (cf. l’arti­cle de M. Dinucci).

Au pire ils auront une pos­ture de chan­tage en mena­çant de pren­dre du large face à cer­tai­nes règles euro­péen­nes, comme vient de le faire Salvini sur la ques­tion des « migrants », comme le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie). Mais ils ont trop besoin de l’Europe pour relan­cer l’économie ita­lienne. Et leur demande de rené­go­cia­tion des trai­tés euro­péens et de la sou­ve­rai­neté natio­nale dans cer­tains domai­nes, n’ira pas jusqu’à la rup­ture avec Bruxelles, L’Italie n’est pas la Grèce, mais la troi­sième puis­sance euro­péenne et le « couple Paris/ Berlin » doit en tenir compte après le « départ » de Londres (qui renâ­cle tou­jours) pour être cré­di­ble comme « axe » de com­man­de­ment euro­péen. Cet « axe » qui oublie que l’Italie a été l’un des trois pays signa­tai­res pour la créa­tion de l’Europe, et la néglige au grand dam des Italiens pro-euro­péens.

En fait pour­quoi ce gou­ver­ne­ment-là, « post-idéo­lo­gi­que » selon les com­mu­nis­tes ita­liens, dure­rait-il plus que les gou­ver­ne­ments qui l’ont pré­cédé ? L’Italie n’en est-elle pas à son 64ème gou­ver­ne­ment, en 70 ans d’exis­tence répu­bli­caine ?

Comment l’Italie en est-elle arri­vée à porter au pou­voir avec 50,1% d’électeurs, ce bri­co­lage le plus à droite depuis la créa­tion de la République en 1948 ?

  • « La faute à la crise ». C’est l’un des rares pays européens qui a vu son Pib baisser de 10% depuis 2008, soit une baisse moyenne du niveau de vie de même montant (demandez aux retraités ce qu’ils en pensent) ; 20% de la capacité industrielle du pays a été détruite ; 30% des entreprises ont eu des difficultés ou ont failli. Et le taux de chômage a atteint un taux record, 1 italien sur 4 est touché par une vraie ou une pauvreté relative.
  • « La faute à l’austérité » et « aux mesures structurelles » mises en place par l’U.E. Rappelons que l’Italie a toujours respecté la règle budgétaire des 3% et même moins, bien plus que la France.
  • « La faute au Parti démocrate », à Renzi fidèle serviteur de la norme « ordo libéraliste » des « marchés » c’est-à-dire du capitalisme, en matière de droit du travail, de protection sociale et de redistribution. Il s’est maintenu dans le centre de l’Italie, et a recueilli de très bons résultats chez la moyenne bourgeoisie des grandes villes du Nord et du centre, mais il s’est effondré partout chez les jeunes, les salariés et les retraités.
  • « A la gauche ». Force est de constater qu’elle n’est plus la référence pour les couches de la population italienne exclues de la « globalisation heureuse ».

Le Pd est devenu (et consi­déré), à bien des égards, le parti des clas­ses moyen­nes bien inté­grées, glo­ba­li­sées, veillant à pré­ser­ver leur statut et donc son propre pou­voir et ne lutte plus pour l’émancipation (hormis les droits civils), comme l’ensem­ble de la social-démo­cra­tie en géné­ral. Il ne faut pas oublier que l’Italie quel­ques années aupa­ra­vant avait régu­la­risé près de 7000000 étrangers.

« La ques­tion migra­toire ». L’Italie, avec un Etat moins struc­turé que l’Allemagne, a fait face à l’arri­vée de près 700000 migrants depuis 2014, qu’il a fallu accueillir, plus ou moins bien, dans un pays en sur­chauffe chô­mage (60% dans cer­tains endroits du Sud), tandis que l’Europe regar­dait ailleurs, et sur­tout la France. Quant à l’Allemagne elle a eu son compte de migrants dont elle avait besoin pour ses indus­tries. Il ne faut pas oublier que l’Italie il y a quel­ques années a régu­la­risé près de 700000 étrangers.

Et le patro­nat ita­lien, n’est pas si dif­fé­rent. Cette immi­gra­tion est la bien­ve­nue en Italie qui doit faire face aussi à un vieillis­se­ment de sa popu­la­tion. Au Nord le réseau de PME fami­lia­les, au Sud les exploi­ta­tions agri­co­les ne pour­raient fonc­tion­ner sans cet apport de main d’œuvre clan­des­tine, cor­véa­ble à merci, sous-payée, sans droits, sous la menace du « retourne chez toi », sou­mise à la vio­lence et tous les dan­gers, et glo­ba­le­ment sous le contrôle de la Camorra, la Mafia napo­li­taine et de la N’dran­gheta cala­braise (Cf. « Gomorra » le livre de Roberto Saviano (2014), et la série filmée qui a suivi).

L’autre pen­dant de la ques­tion démo­gra­phi­que, c’est l’exode de ces der­niè­res années, de près de 100000 jeunes ita­liens diplô­més qui quit­tent l’Italie tous les ans, faute d’emplois adap­tés à leurs diplô­mes et au regard des salai­res qui leur sont pro­po­sés. Cette géné­ra­tion, dite « géné­ra­tion des 1000 euros » euros, votait en majo­rité pour le Pd.

Enfin une extrême gauche expul­sée de la repré­sen­ta­tion natio­nale par les lois sur la pro­por­tion­nelle revues par Berlusconi (le Porcellum), et Renzi (le Rosatellum) et la der­nière « coa­li­tion » autour de Potere Al Popolo (créé fin 2017) n’a rem­porté que 1,1 % des expri­més.

En fait l’électeur moyen de ce nou­veau gou­ver­ne­ment, est un jeune méri­dio­nal, écologiste, issu de la gauche.

Lega et M5s repré­sen­tent la révolte des cou­ches de la petite bour­geoise, vic­ti­mes de la glo­ba­li­sa­tion, qui sou­te­naient jusque-là le centre-gauche et l’ont lâché dans le même mou­ve­ment que celui qui, aux Usa, a rem­placé Obama par Trump.

Ce sont aussi des struc­tu­res poli­ti­ques qui se sont adap­tées ou sont nées dans le cadre d’un capi­ta­lisme en pleine refon­da­tion, qui va bou­le­ver­ser tous les para­dig­mes actuels de la société avec le déve­lop­pe­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies.

La réa­lité ita­lienne, c’est aussi celle d’un capi­ta­lisme en pleine évolution : l’entre­prise de la qua­trième révo­lu­tion indus­trielle

Le pro­gramme économique de la Lega et du M5s ne font pas, ou, très peu réfé­rence aux ques­tions économiques, à celle du tra­vail ou aux iné­ga­li­tés socia­les. C’est qu’ils s’acco­mo­dent assez bien du sys­tème capi­ta­liste. Or ils vont être confron­tés rapi­de­ment aux défis, non seu­le­ment de Bruxelles et du FMI, mais aussi de l’Assolombarda, syn­di­cat patro­nal de l’indus­trie pour la Lombardie, le poids lourd du Medef ita­lien, celui qui donne le La en matière de poli­ti­que, d’économie, de tra­vail et de social.

Le FMI a consa­cré dans sa bro­chure annuelle peu avant l’élection ita­lienne, un cha­pi­tre réservé à l’Italie dont le fond est tou­jours le même : conso­li­da­tion bud­gé­taire cré­di­ble et ambi­tieuse, et réduc­tion de la dette publi­que à 60% du Pib dans les années2020 (actuel­le­ment 132% du Pib). C’est-à-dire divi­ser les dépen­ses socia­les etc., par deux !! : « une coupe des dépen­ses pri­mai­res, un accrois­se­ment des inves­tis­se­ments et une réduc­tion de la pres­sion fis­cale sur le tra­vail » et « un sou­tien aux plus vul­né­ra­bles ». Sans dire, com­ment sou­te­nir les « plus vul­né­ra­bles » dans ces condi­tions-là. La cha­rité privée, comme aux États unis qui sélec­tionne les « bons » des « mau­vais » pau­vres ?

Cette poli­ti­que de réduc­tion des dépen­ses publi­ques ne s’adresse pas seu­le­ment à l’Italie mais à tous les pays euro­péens et autres. Elle pré­tend faire face à un nouvel embal­le­ment pos­si­ble de la finance inter­na­tio­nale et au risque sys­té­mi­que qui pour­rait à nou­veau la tou­cher. « Les ris­ques à court terme pour la sta­bi­lité finan­cière ont aug­menté et les ris­ques à moyen terme res­tent élevés. Les vul­né­ra­bi­li­tés finan­ciè­res qui se sont accu­mu­lées au cours des années de très fai­bles taux et vola­ti­lité pour­raient casser la crois­sance ».

La Réserve Fédérale amé­ri­caine vient de rele­ver ses taux d’inté­rêts d’un quart de point, pour la deuxième fois dans l’année. Mais contrôle-t-elle l’acti­vité spé­cu­la­trice de la finance ? Non, les para­dis fis­caux ? Non. Une fis­ca­lité, juste, impo­sée aux GAFA (Google, Appel, Facebook Amazone) selon leurs résul­tats dans chacun des pays où ils sont ins­tal­lés ? Surtout pas ! D’autant que Trump vient de réduire le taux d’impo­si­tion de ses entre­pri­ses à 21 %, per­met­tant ainsi à l’Europe de lancer une poli­ti­que iden­ti­que. Etc., etc.

L’Assolombarda, le patro­nat indus­triel du Nord. Si la note va être salée pour tout le monde et aug­men­ter la pré­ca­rité et la pau­vreté, elle va donc l’être par­ti­cu­liè­re­ment pour l’Italie. L’Assolombarda, le poids lourd du patro­nat indus­triel du Medef ita­lien, vient de dévoi­ler son plan pour les années à venir sous le titre « il futuro del lavoro » (le tra­vail du futur).

Il annonce clai­re­ment la fin de l’entre­prise for­diste et de son com­pro­mis social par une « ubé­ri­sa­tion » à tous les étages de la société.

En effet dans ce rap­port d’une soixan­taine de pages, sous une ava­lan­che de « concepts » très « In » tirés du mar­ke­ting, l’Assolombarda pré­sente ouver­te­ment son ana­lyse de la nou­velle phase de glo­ba­li­sa­tion et de ses inci­den­ces socia­les et poli­ti­ques.

Grâce à une « une nou­velle phase de dif­fu­sion de nou­vel­les tech­no­lo­gies, de l’inter­net capa­ble de connec­ter au niveau inter­na­tio­nal dif­fé­ren­tes filiè­res inter­na­tio­na­les sans néces­sité de pré­sence phy­si­que », la vieille glo­ba­li­sa­tion « qui se fon­dait sur les délo­ca­li­sa­tions pour réduire les coûts de pro­duc­tion et des matiè­res pre­miè­res, est dépas­sée aujourd’hui par la créa­tion de chaî­nes de valeur qui per­met­tent d’ima­gi­ner des pro­ces­sus pro­duc­tifs et dis­tri­bu­tifs glo­ba­li­sés »

C’est à dire « une nou­velle rela­tion entre aire urbaine, ter­ri­toi­res et chaî­nes glo­ba­les de pro­duc­tion de valeur… La com­pé­ti­tion ne se fait donc plus seu­le­ment entre les entre­pri­ses, mais entre ter­ri­toi­res inter­connec­tés. ».

La nou­velle « entre­prise inté­grée » rede­vien­dra locale, tout en s’élargissant « à tout ce qui peut pro­duire de la valeur : infra­struc­tu­res phy­si­ques, digi­ta­les, écoles, uni­ver­si­tés qui four­nis­sent les com­pé­ten­ces, les pôles de com­pé­ten­ces scien­ti­fi­ques et tech­no­lo­gi­ques, les cen­tres de recher­ches, les Institutions, les sys­tè­mes ter­ri­to­riaux de rela­tions indus­triels, les com­pé­ten­ces de proxi­mité, jusqu’aux opé­ra­teurs de ser­vi­ces ».

La qua­trième révo­lu­tion indus­trielle, celle de « l’Open inno­va­tion », de « l’Open pro­duc­tion », et du « lear­ning orga­ni­sa­tion », fondée sur la capa­cité des sala­riés à se former et à se remet­tre en cause conti­nuel­le­ment pour suivre l’évolution d’une entre­prise « dyna­mi­sée » par l’évolution de l’intel­li­gence arti­fi­cielle, va révo­lu­tion­ner la nature des entre­pri­ses, leurs rap­ports avec l’Etat, et le statut des sala­riés et des syn­di­cats.

Une nou­velle refon­da­tion capi­ta­liste de la société qui va avoir de lour­des inci­den­ces pour les citoyens ita­liens (somme pour l’ensem­ble des Européens, et ailleurs), dont on voyait poin­dre çà et là les pré­mi­ces avec par exem­ple les dif­fé­ren­tes attein­tes à la légis­la­tion du tra­vail.

Bien sûr, l’Assolombarda pré­voit une dimi­nu­tion des emplois répé­ti­tifs, auto­ma­ti­sa­bles : « Mais aussi une crois­sance dans d’autres sec­teurs décou­lant de l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité ».

Mais ces nou­vel­les tech­no­lo­gies se sub­sti­tuant aux métiers actuels vont « créer par ailleurs de nou­vel­les tâches et de nou­veaux postes (..). Des tâches mul­ti­ples, des flux d’infor­ma­tions cons­tants, des rela­tions avec l’exté­rieur, la redis­tri­bu­tion et la dif­fu­sion de res­pon­sa­bi­lité, une dyna­mi­que de per­for­mance, voilà quel­les seront les carac­té­ris­ti­ques du sec­teur pro­duc­tif. ».

Les nou­veaux cadres, par exem­ple, ver­ront leurs fonc­tions bou­le­ver­sées : « ils exer­ce­ront de moins en moins des tâches de contrôle ou de direc­tion » qui seront et sont déjà bien évidemment assu­rée par l’infor­ma­ti­sa­tion,mais « du lea­der­ship, du men­to­ring, de la moti­va­tion dans un climat de col­la­bo­ra­tion, de prises de déci­sion. »

Cette révo­lu­tion de l’entre­prise va modi­fier avant tout les condi­tions d’emploi des sala­riés. Elle se donne comme objec­tif de :

  • Repenser : « le contrat à durée illimitée, le rendre plus flexible, et développer les Contrats de missions ».
  • Développer, par exemple « l’employee sharing - modalité de travail par laquelle un groupe d’entreprises utilisent ensemble le même salarié et ses compétences mais sans en avoir la responsabilité », le « co-working - modalité de travail dans un espace commun et partagé avec d’autres salariés qui n’appartiennent pas forcément à la même organisation », et le « crowd-sourcing - développement collectif et collaboratif d’un projet entre particuliers et entreprises »,
  • Et d’allervers le « smart working ». Ce qui veut dire idéalement parlant, que chaque entreprise, département, et objectif de section, devra fonctionner selon ce type de principe :

— Spécifique – cibler un domaine spé­ci­fi­que à amé­lio­rer.

— Mesurable – quan­ti­fier ou au moins sug­gé­rer un indi­ca­teur de pro­grès.

— Assignable – indi­quez qui le fera.

— Réaliste – indi­quer quels résul­tats peu­vent être atteints de façon réa­liste, compte tenu des res­sour­ces dis­po­ni­bles.

— Temps – le laps de temps qu’il faut pour que le résul­tat puisse être atteint » (wiki­pé­dia).

Par contre pas un mot pour les jeunes diplô­més ita­liens qui fuient l’Italie. Mais la ques­tion de l’immi­gra­tion économique est abor­dée. Aujourd’hui plus de 5 mil­lions d’étrangers rési­dent en Italie soit 8,3% de la popu­la­tion (dont 3,7 mil­lions de non com­mu­nau­tai­res euro­péens). Le patro­nat pré­voit qu’en dix ans elle pour­rait attein­dre les 13,1% de la popu­la­tion et que dans les années 2050 cette popu­la­tion repré­sen­te­rait plus d’un ita­lien sur quatre.

Les starts Up Californiennes et les « GAFA » ont lancé ce type d’orga­ni­sa­tion du tra­vail, elle va donc se géné­ra­li­ser à l’ensem­ble du monde du tra­vail. Elle a prouvé qu’elle pou­vait engen­drer des pro­fits sub­stan­tiels dans un temps plus rapide.

La Société 4.0

Ce qui se passe en Italie est déjà en œuvre en Europe, en Autriche ou dans la France de Macron. En effet on retrouve cet ima­gi­naire-là dans la concep­tion macro­nienne d’une société high tech de res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle à la Thatcher, ou à la John Rawls. Si tu es pauvre c’est que tu en es res­pon­sa­ble. Tu « coûtes trop cher, trop de « pognon » [argent]… C’est insup­por­ta­ble... La sortie du chô­mage doit passer par le tra­vail » !! (Dixit Macron dans une décla­ra­tion récente twee­tée sur les réseaux). Merci Monsieur le Président. C’est une telle évidence, mais quel tra­vail, celui de la « vieille glo­ba­li­sa­tion » en voie de dis­pa­ri­tion ? Celui de la 4ème révo­lu­tion indus­trielle qui concerne avant tout les jeunes starts Up et leurs « tra­vailleurs indé­pen­dants » ? Combien de postes de tra­vail pour celle ou celui qui n’est pas passé par les écoles de haute per­for­mance ? Les soins à la per­sonne dont les sala­riés ne sont pas reconnus avec leur salaire lar­ge­ment en des­sous du Smic voire la moitié du Smic car ce sont sou­vent des emplois à mi-temps ?

La déma­té­ria­li­sa­tion du pro­ces­sus de pro­duc­tion de valeur, grâce aux nou­vel­les tech­no­lo­gies de digi­ta­li­sa­tion, du Big Data, ouvre un nou­veau para­digme pour la société capi­ta­liste. Les sala­riés devien­nent des « Collaborateurs de projet » dont les per­for­man­ces indi­vi­duel­les sont mises en com­pé­ti­tion per­ma­nente, des « Entrepreneurs indi­vi­duels » soi-disant auto­no­mes, en fait des sous-trai­tants sans droits réels.

Plus besoin de léga­li­ser un statut du sala­rié, le temps de tra­vail d’un sala­rié, ou la loca­li­sa­tion de son poste de tra­vail. Ni néces­saire de défi­nir les condi­tions de tra­vail, la pro­tec­tion sociale col­lec­tive comme la retraite, les indem­ni­tés pour mala­dies pro­fes­sion­nel­les, etc. Ce sera l’arbi­traire le plus total, la dis­pa­ri­tion du statut sala­rial enca­dré.

L’école et l’uni­ver­sité et l’Etat lui-même, vont devoir se trans­for­mer pour se plier aux objec­tifs économiques et poli­ti­ques du patro­nat.

Le gou­ver­ne­ment Renzi avait com­mencé à faire « le ménage » dans le code du tra­vail et la pro­tec­tion sociale pour pré­pa­rer et accom­pa­gner les « réfor­mes » qui ont divisé et affai­bli encore plus les syn­di­cats (comme Hollande et Macron qui ont été « accom­pa­gnés » par la CFDT).

On com­prend mieux le rôle que va jouer le gou­ver­ne­ment Lega/M5s qui ne sont pas connus pour leur tolé­rance envers les syn­di­cats : sou­te­nir les « réfor­mes » qui vont pous­ser de nom­breux ita­liens vers une pré­ca­rité encore plus grande, de manière plus ou moins auto­ri­taire.

Et là il y a un danger réel, celui d’un « fas­cisme 4.0 » qui pour­rait réap­pa­raî­tre sous une forme bru­tale et vio­lente.

La déses­pé­rance d’une grande partie de la popu­la­tion se heur­tant à un chan­ge­ment vio­lent de ses condi­tions d’exis­tence, pour­rait la conduire, s’il n’y a pas une réponse poli­ti­que ne serait-ce que de jus­tice sociale à ses pro­blè­mes, à la vio­lence.

L’Italie a déjà connu les années de plomb (1960/1980). Mais cette fois-ci la vio­lence ne vien­dra par de l’extrême gauche, mais elle pour­rait être cris­tal­li­sée par une orga­ni­sa­tion d’extrême droite qui est en attente au coin du bois et a le vent en poupe. La « Casa Pound », une extrême droite vio­lente, fas­ciste, révi­sion­niste, pour la révo­lu­tion natio­nale, qui a été créée à Rome en 2003, à partir du « Blocco stu­den­tesco » (Bloc étudiant) et du « Movimento social – flamma tri­co­lore », genre nazi). Elle attire et recrute des jeunes en déshé­rence sociale et cultu­relle, dans les cen­tres sociaux de quar­tiers qu’elle orga­nise et qu’elle anime tou­jours, repre­nant en cela ce qu’avait fait l’extrême gauche dans les années 1960. (« Fuori dal cer­chio », viag­gio nella destra radi­cale ita­lianna, de Nicola Antolini, Eliot edi­zione, 2010).

Une alter­na­tive fas­ciste du 3ème mil­lé­naire, dans un contexte inter­na­tio­nal de vio­len­ces et de guer­res.

C’est une refonte capi­ta­liste totale du mode de vie que va impo­ser le patro­nat. Le patro­nat ita­lien a le mérite de le pré­ci­ser. Mais il n’est pas le seul. C’est un projet « En marche » en France, en Europe et ailleurs dans le monde.

Conclusions

Dans la vieille « glo­ba­li­sa­tion » il y avait encore un pou­voir poli­ti­que plus ou moins indé­pen­dant d’un capi­ta­lisme prin­ci­pa­le­ment indus­triel et fami­lial, à chacun sa place, même si les liens étaient nom­breux. Puis le capi­ta­lisme finan­cier est venu peu à peu cha­hu­ter ces règles en pri­vi­lé­giant les comi­tés ano­ny­mes de direc­tion des entre­pri­ses mon­dia­li­sées et tout ce qui venait confor­ter la rente. Aujourd’hui ce sont les grou­pes d’inves­tis­se­ments qui ont légi­timé l’économie casino et le « cash power », la plus haute ren­ta­bi­lité finan­cière sur le plus court terme, puis les grou­pes mon­diaux (y com­pris Chinois) assis sur les nou­vel­les tech­no­lo­gies, comme Google, Appel, Facebook, Amazone.

Demain la vie par­le­men­taire démo­cra­ti­que ne sera plus qu’un sym­bole, sans pou­voir poli­ti­que réel. Un peu à l’image de ce qu’est le par­le­ment fran­çais, sous Macron. Des élus choi­sis pour leurs « com­pé­ten­ces » économiques, des tech­no­cra­tes qui votent d’une seule voix, ou se conten­tent de voir passer les « ordon­nan­ces » du Gouvernement et du Président Macron, lui-même aux ordres des for­tu­nes du Cac 40 c’est-à-dire de la finance dont il est issu par ailleurs. La boucle est bou­clée, la finance est direc­te­ment assise aux manet­tes du pou­voir, sans inter­mé­diai­res.

Il ne suffit plus d’en appe­ler à la « conver­gence des luttes », menées çà et là avec plus ou moins d’écho chez les autres sala­riés du sec­teur public, avec un sec­teur privé absent, alors même que la lutte des che­mi­nots pour la défense du sec­teur public était exem­plaire. Les « vieux outils » de la contes­ta­tion, qui est tou­jours néces­saire, ne sem­blent plus être suf­fi­sants pour affron­ter cette nou­velle poli­ti­que du capi­tal. On ne pourra lutter sans une réelle réflexion col­lec­tive pour un nou­veau projet socia­liste capa­ble non seu­le­ment de résis­ter mais aussi de pro­po­ser une société fondée sur l’impli­ca­tion de tous dans un projet commun et auto­ges­tion­naire.