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Europe : la dislocation en marche

par Denis COLLIN, le 29 août 2018

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Dans les cer­cles res­treints des poli­ti­ciens, on com­mence à s’agiter autour de la ques­tion des élections euro­péen­nes qui se tien­dront en 2019, une ques­tion qui laisse de marbre l’immense majo­rité de nos conci­toyens. Ces élections devraient d’ailleurs battre de nou­veaux records d’abs­ten­tion. Mais cet indice grave de la crise de la démo­cra­tie en France et ailleurs n’inquiète pas les diri­geants tout occu­pés qu’ils sont à com­bi­ner leurs peti­tes manœu­vres. Pour ceux – dont je suis – qui avaient mis quel­ques espoirs dans « La France Insoumise », la situa­tion peut être déses­pé­rante. Alors que pen­dant la pré­si­den­tielle, Mélenchon sem­blait avoir rompu avec son tro­pisme « Europe Sociale », vieux gag qui ser­vait à faire avaler la mau­vaise soupe bruxel­loise, LFI semble y reve­nir au grand galop, notam­ment en raison de l’alliance euro­péenne qu’elle a nouée avec le Bloco por­tu­gais et le mou­ve­ment Podemos en Espagne. Le « plan B » qui pré­voyait une rup­ture avec les trai­tés et une sortie de l’euro a dis­paru des pers­pec­ti­ves de LFI C’est vrai­ment inquié­tant et inter­dit de saisir réel­le­ment le sens de ce qui se passe en ce moment en Europe.

Car le plus inquié­tant est l’indif­fé­rence des poli­ti­ciens fran­çais à un pro­ces­sus en cours et qui risque de nous explo­ser au nez sans que nous y soyons pré­pa­rés. Et ce pro­ces­sus, ce n’est ni plus ni moins que la dis­lo­ca­tion de l’UE. On a eu le Brexit qui va cer­tai­ne­ment se ter­mi­ner par une rup­ture fran­che et sans arran­ge­ment entre l’UE et la Grande-Bretagne. À l’Est, la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie et la Slovaquie com­men­cent à navi­guer sur le propre navire. Pour les fonds struc­tu­rels et la libre cir­cu­la­tion des camions ils sui­vent les règles de l’UE mais pour le reste, ils n’en font qu’à leur tête. S’appuyant sur des majo­ri­tés agis­sant en réac­tion à l’éventualité de leur dis­pa­ri­tion en tant que peu­ples dans la tour­mente de la mon­dia­li­sa­tion promue par l’UE, des gou­ver­ne­ments dits « illi­bé­raux », c’est-à-dire popu­lai­res et auto­ri­tai­res s’ins­tal­lent semble-t-il dura­ble­ment en vio­lant allé­gre­ment toutes les règles des États de droit. L’Italie semble vou­loir suivre ce chemin der­rière l’impro­ba­ble atte­lage du M5S et de la Lega. Or avec l’Italie, c’est le centre de la cons­truc­tion euro­péenne qui est touché puis­que ce pays est un des six pays fon­da­teurs lors du traité de Rome et, en dépit d’une situa­tion économique dif­fi­cile, il reste la deuxième puis­sance indus­trielle d’Europe (der­rière l’Allemagne) et excé­den­taire pour sa balance com­mer­ciale. Si l’Italie craque, c’est l’édifice entier qui s’effon­drera. Or Salvini et Di Maio, pour l’ins­tant sem­blent résis­ter aux injonc­tions de l’UE et la morgue des diri­geants fran­çais et alle­mands ne fait que ren­for­cer les chefs de la coa­li­tion ita­lienne. Avec Tsipras, homme de gauche, célé­bré en son temps par toute la gauche « de gauche », les chefs de l’UE avaient trouvé une par­faite car­pette, un homme entiè­re­ment soumis à l’ordre euro­péiste. Salvini et Di Maio pour­raient bien ne pas se cou­cher sous la table quand ces mes­sieurs de Bruxelles haus­sent le ton. Ajoutons à ce tableau la poli­ti­que active des USA qui sem­blent déci­dés à accé­lé­rer la crise de l’UE – Trump a pro­posé à l’Italie de l’aider à faire face à sa dette – et nous voyons que les débats d’hier et d’avant-hier qui préoc­cu­pent la classe poli­ti­que fran­çaise sont vrai­ment tota­le­ment fan­tai­sis­tes.

Évidemment la dis­lo­ca­tion de l’UE n’est pas for­cé­ment une bonne nou­velle. Tout est tel­le­ment intri­qué que la fac­ture pour­rait être lourde et nous savons d’avance qui sera délé­gué pour la payer. Sans comp­ter que la dis­lo­ca­tion pour­rait voir une forte remon­tée des anta­go­nis­mes natio­naux : le mépris des Latins et plus géné­ra­le­ment du Sud pros­père en Allemagne et l’anti-ger­ma­nisme de ceux qui voient der­rière chaque Allemand un fri­do­lin à casque à pointe a un franc succès dans la gauche fran­çaise. Plus que jamais, il appa­raît qu’il faut briser les car­cans impo­sés par les trai­tés et revoir radi­ca­le­ment les condi­tions de la col­la­bo­ra­tion des nations d’Europe. Une confé­dé­ra­tion des nations sou­ve­rai­nes – et non cette pré­ten­due sou­ve­rai­neté euro­péenne chère Attali et Moscovici – serait la seule issue pos­si­ble : ce serait en gros quel­que chose qui se rap­pro­che­rait du « plan B » de l’ancien pro­gramme de LFI. Évidemment si on place au pre­mier plan les com­bi­nes et les rap­pro­che­ments entre frac­tions de « gauche » ou entre dis­ci­ples de Laclau et Mouffe, on ne peut déve­lop­per une telle posi­tion et donc on parle d’autre chose que d’Europe ou on revient aux vieilles lubies d’une « autre Europe ». Il faut pren­dre les choses comme elles sont, disait le géné­ral De Gaulle et partir de ce qui existe, les nations, pour recons­truire un ordre stable, « de Brest jusqu’à l’Oural » et même un peu au-delà. Voilà ce qu’on aime­rait enten­dre et lire…