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Italie : décomposition et recomposition à venir

par Denis COLLIN, le 5 mars 2018

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Les élections ita­lien­nes du 4 mars mar­quent une nou­velle étape dans la crise de l’Union euro­péenne. Un peu par­tout on entend dire que c’est le retour du fas­cisme à Rome. Évidemment, il n’en est rien. Il n’y a pas plus de fas­cis­tes en Italie qu’ailleurs en Europe (à l’excep­tion de la Turquie où ils sont au pou­voir et orga­ni­sent métho­di­que­ment la fas­ci­sa­tion du régime). Le mou­ve­ment Cinque Stelle (M5S) est un parti attrape-tout mais n’est en rien un parti fas­ciste et c’est lui le grand vain­queur. Le deuxième vain­queur est la Lega (elle ne s’appelle plus Lega Nord et se pré­sente aux suf­fra­ges de tous les Italiens) qui arrive en tête de la coa­li­tion du « Centrodestra ») et ce n’est pas non plus un parti fas­ciste, mais un parti réac­tion­naire, pas­sa­ble­ment xéno­phobe, mais qui n’a aucun projet tota­li­taire et accepte les règles du jeu démo­cra­ti­que. Bref les fas­cis­tes ne gagnent pas les élections. Le seul mou­ve­ment fas­ciste, « Casapound », tourne autour de 1% des suf­fra­ges.

Certes, ce matin la Bourse de Milan a reculé de deux points. Avec -5,5% le titre Mediaset, la société de Berlusconi est par­ti­cu­liè­re­ment chauté. Les milieux d’affai­res sont inquiets. Leur cham­pion, Matteo Renzi, leader du PD, le Macron flo­ren­tin, est battu à plates cou­tu­res. Avec un électeur du cinq, le parti sor­tant est défait et l’heure des règle­ments de compte a sonné. Renzi a d’ailleurs démis­sionné dès ce matin de la pré­si­dence du PD et le cen­tro­si­nis­tra est sans chef. Cependant, tout en pro­cla­mant qu’il refu­sera tout « inciu­cio » (ce mot dési­gne les conver­sa­tions secrè­tes entre les chefs des partis qui disent tout bas le contraire de qu’ils affir­ment tout haut), Renzi pré­cise que sa déci­sion ne sera effec­tive qu’après la cons­ti­tu­tion du nou­veau gou­ver­ne­ment et donc il garde la main sur le parti qui sera consulté néces­sai­re­ment pour la for­ma­tion du nou­veau gou­ver­ne­ment. « Inciucio » quand tu nous tiens… Luigi Zanda, chef du groupe par­le­men­taire PD au sénat s’étonne d’ailleurs de cette « déci­sion incom­pré­hen­si­ble » de Matteo Renzi.

Mais de l’autre côté, Berlusconi, qui avait mul­ti­plié les mar­ques de bonne volonté euro­péiste est battu lui aussi par son colis­tier Salvini, leader de la Lega. Patatras, tout le sce­na­rio de la « grande coa­li­tion » à l’ita­lienne s’effon­dre ! Les têtes pen­san­tes (c’est-à-dire les têtes creu­ses) de l’UE savaient que le cen­tro­si­nis­tra allait perdre des plumes et ils devi­naient que la situa­tion poli­ti­que allait être tendue le 5 mars au matin et c’est pour­quoi on par­lait d’un scé­na­rio à l’alle­mande, un gou­ver­ne­ment d’entente natio­nale Berlusconi-Renzi, ren­voyant à leur mar­gi­na­lité la Lega et le M5S. Mais ce scé­na­rio ne peut plus fonc­tion­ner car les deux grands vain­cus sont Renzi et Berlusconi, le PD et Forza Italia. Et c’est bien cela le fait majeur de ces élections, fait majeur que veu­lent camou­fler tous ceux qui dis­ser­tent sur le « danger fas­ciste ». Matteo Salvini, le diri­geant de la Lega (« il car­roc­cio », le car­rosse qui est sym­bo­lise la ligue des mili­ces des com­mu­nau­tés de la plaine du Po à partir du Xie siècle), réclame en tout cas le poste de pre­mier minis­tre.

Le M5S est lui aussi dans une situa­tion dif­fi­cile. Il doit se pré­sen­ter comme un parti res­pon­sa­ble. Premier parti d’Italie, il reven­di­que à juste titre le gou­ver­ne­ment et Di Maio se voit bien « pre­mier » mais il doit recher­cher des alliés, au risque de perdre son aura « anti-sys­tème ». Di Maio veut parler avec tout le monde, mais au grand jour dit-il. On verra.

Avant les élections, Paolo Florès d’Arcais, phi­lo­so­phe et repré­sen­tant du cou­rant laïque radi­cal, l’un des prin­ci­paux ani­ma­teurs de l’excel­lente revue Micromega, écrivait que dans ces élections le choix était entre « le pire, le plus pire et le très pire ». C’est à peu près exac­te­ment l’ordre d’arri­vée (M5S, PD, Lega). Le renou­veau, ce sera pour plus tard. Il faut que les choses se décan­tent et que notre vieille amie la taupe creuse encore. Les divers grou­pes de gauche sont réduits à peu de choses. Anciens mem­bres du PD, les ani­ma­teurs de Liberi & Uguali (« libres et égaux ») sont sou­vent des anciens du PCI ou du PDS qui rom­pent avec Renzi. Se ren­dent-ils sin­cè­re­ment compte de l’immense faute qu’a été la cons­truc­tion du PD, dis­sol­vant tous les liens que le PDS (puis les DS) conser­vait peu ou prou avec le mou­ve­ment ouvrier ita­lien ? Sans doute pas. Ils res­tent euro­péis­tes et leur rup­ture avec Renzi appa­raît comme une affaire de famille qui a mal tourné. Pourtant, L&U avait refusé de faire partie de la coa­li­tion du cen­tro­si­nis­tra et ils ont donc un coup d’avance dans les règle­ments de comp­tes qui vien­nent, en dépit de leur 3-4% de voix et d’un tout petit nombre de par­le­men­tai­res. Les partis d’extrême gauche sont grou­pus­cu­lai­res, y com­pris le Partito Comunista (1%). Le PRC (Rifondazione Comunista) qui était un parti encore influent voici une quin­zaine d’années a com­plè­te­ment dis­paru de la cir­cu­la­tion. Le PRC et le PCdI (une scis­sion de l’ex-PCI menée par les « com­mu­nis­tes ortho­doxes ») avaient apporté leur sou­tien à un mou­ve­ment né des cen­tres sociaux, Potere al Popolo qui doit se conten­ter de mai­gres résul­tats (2 à 3%).

« Mars chaud pour les grèves » annonce la Repubblica. Le pre­mier rendez-vous est fixé au 7 mars à la poste et au 8 à l’occa­sion de la jour­née des femmes. En Italie, comme en Allemagne ou en France, la classe ouvrière n’a pas dit son der­nier mot.