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Mai 68-Mai 2018 : l’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à naître

par Denis COLLIN, le 30 mars 2018

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Ne lais­sons pas la com­mé­mo­ra­tion de mai 1968 aux pitres et aux vieilles gana­ches, ni à Romain Goupil, gau­chiste gué­rillé­riste devenu « néo-con », par­ti­san de Bush en 2003 et macro­niste aujourd’hui, ni à Cohn-Bendit, un temps arché­type du gau­chisme décom­posé, le pire de ce que 68 avait pro­duit devenu un bon libé­ral euro­péiste et lui aussi ami de Macron, ni à Alain Geismar, par­ti­san de la « guerre civile » qui ter­mina sa car­rière comme ins­pec­teur géné­ral de l’Éducation Nationale, ni à … La liste est trop longue de « ceux qui sont passés du col Mao au Rotary », comme disait Guy Hocquenghem dans sa Lettre ouverte (repu­bliée en 2014 avec une pré­face de Serge Halimi). Ne lais­sons-nous pas la com­mé­mo­ra­tion aux fos­soyeurs ? Non, ne com­mé­mo­rons pas, tout sim­ple­ment. Profitons de l’anni­ver­saire pour essayer de réflé­chir sur le temps long et en tirer quel­ques ensei­gne­ments pour aujourd’hui.

Pour com­men­cer, on rap­pel­lera que Mai 68 ne fut pas une affaire fran­çaise et que cela ne com­mença pas en 1968 mais plutôt en 1967. Les mou­ve­ments étudiants contre la guerre amé­ri­caine au Vietnam ont touché les États-Unis mais les autres pays d’Europe avant mai 1968. Le mou­ve­ment le plus com­pa­ra­ble à la France com­mence en Italie au début de l’année 68 et se pro­lon­gera bien au-delà avant d’être tué par les balles et les bombes des com­plo­teurs fas­cis­tes de leurs alliés objec­tifs (et pas seu­le­ment) des Brigades Rouges. Ainsi Mai 68 est un tour­nant dans le mou­ve­ment à long terme du capi­ta­lisme. Le prin­temps de Prague et les mou­ve­ments de contes­ta­tion en Pologne indi­quent que la crise du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste atteint aussi les pays du « socia­lisme réel », c’est-à-dire les dic­ta­tu­res bureau­cra­ti­ques sta­li­nien­nes en Europe de l’Est et en URSS même. La « grande révo­lu­tion cultu­relle pro­lé­ta­rienne en Chine (GRCP !) peut aussi s’ins­crire dans cette pers­pec­tive à condi­tion de la débar­ras­ser de toute la mytho­lo­gie maoïste et de recher­cher la dyna­mi­que réelle des forces socia­les qui s’affron­tent par l’inter­mé­diaire des diver­ses cou­ches et clans de la bureau­cra­tie diri­geante de « l’Empire du Milieu ».

L’année 1968 est un tour­nant à plu­sieurs titres :

1) La dyna­mi­que du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste telle qu’elle s’est déve­lop­pée à partir de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, du plan Marshall et de la stra­té­gie d’endi­gue­ment de l’URSS est à bout de souf­fle. Se mani­fes­tent les pre­miers signes de la crise du SMI, le sys­tème moné­taire fondé à Bretton Wood sur la base de la parité or/dollar (une once d’or = 35$) : crise de la livre-ster­ling, conver­sion en or des avoirs fran­çais libel­lés en dol­lars, etc. Les « trente glo­rieu­ses » don­nent des signes mani­fes­tes de déclin et la crois­sance capi­ta­liste se heurte direc­te­ment aux acquis sociaux qu’il avait fallu concé­der en 1945.

2) Pour qui sait obser­ver, la crise du sys­tème sta­li­nien se déve­loppe ouver­te­ment. La « pla­ni­fi­ca­tion » bureau­cra­ti­que ne marche plus très bien. L’objec­tif fixé par Khrouchtchev, « rat­tra­per et dépas­ser les USA » est clai­re­ment irréa­li­sa­ble. Khrouchtchev a été débar­qué et les réfor­mes Libermann/Trapeznikov se heur­tent à la bureau­cra­tie pétri­fiée dans la peur que toute réforme, si minime soit-elle n’entraîne l’effon­dre­ment du sys­tème. Plus per­sonne ne croit à l’avenir du sys­tème, mais rien ne doit chan­ger. La caste diri­geante main­tient son pou­voir par la crainte et par les forces répres­si­ves mais en son sein de déve­lop­pent de puis­san­tes ten­dan­ces à la res­tau­ra­tion pure et simple du capi­ta­lisme, pen­dant que les mafias s’orga­ni­sent sur la base des bureau­cra­ties des répu­bli­ques allo­gè­nes. Ainsi le véri­ta­ble chef, Leonid Brejnev est-il lié à la mafia ouz­bè­que.

3) Enfin, les pays colo­niaux et semi-colo­niaux qui se sont for­mel­le­ment affran­chis de la tutelle des vieilles puis­san­ces impé­ria­les cher­chent-ils leur propre voie de déve­lop­pe­ment. Pour une partie, les choses sont déjà jouées. Les espoirs en une évolution révo­lu­tion­naire de l’Algérie se sont évanouis avec le coup d’État de Boumediene contre Ben Bella en 1965. Et Colette Magny, chan­teuse très liée au PCF s’était rendue compte que « grand espoir » cubain pre­nait une direc­tion bien peu révo­lu­tion­naire et fini­rait par res­sem­bler aux pays de l’Est (voir sa chan­son « Un grand espoir, c’est Cuba »). Mais, malgré tout, il sem­blait que les mou­ve­ments natio­na­lis­tes fusion­nant plus ou moins avec les mou­ve­ments socia­lis­tes et révo­lu­tion­nai­res cons­ti­tuaient bien le troi­sième pôle de cette grande muta­tion en cours.

Les cra­que­ments du vieux monde devaient en annon­cer un nou­veau. Mai 68 fut qua­li­fié de « répé­ti­tion géné­rale » de la révo­lu­tion à venir dans un petit livre de Henri Weber et Daniel Bensaïd, deux théo­ri­ciens de Ligue Communiste née des « Comités Rouges » formés par la JCR. Du côté du trots­kisme « lam­ber­tiste », Stéphane Just répé­tait sur tous les tons que la situa­tion était celle de la « crise conjointe de l’impé­ria­lisme et du sta­li­nisme », que la période était « révo­lu­tion­naire » et que c’est à cette révo­lu­tion immi­nente qu’il fal­lait se pré­pa­rer. Quand quel­ques années plus tard (1974) le régime de Salazar-Caetano au Portugal fut ren­versé par un coup d’État mili­taire suivi de mou­ve­ments popu­lai­res révo­lu­tion­nai­res, les « lam­ber­tis­tes » décla­rè­rent avec emphase que « la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne a com­mencé en Europe ». Pronostic quel­que peu exa­géré. La suite l’a montré.

L’his­toire n’a pas honoré les trai­tes qu’on avait tirées un peu impru­dem­ment. Loin d’être une répé­ti­tion géné­rale, Mai 68 pour­rait bien avoir été le chant du cygne de la classe ouvrière, ainsi que l’expli­que dans la Meglio Gioventù (en fran­çais, « Nos meilleu­res années », un film ita­lien de Marco Tullio Giordana) l’un des per­son­na­ges, ouvrier à la FIAT qui montre sa lettre de licen­cie­ment à ses deux amis, intel­lec­tuels qui ont réussi. Dès la fin des années 70, les mou­ve­ments sociaux mar­quent le pas et la contre-révo­lu­tion « libé­rale » asso­ciée aux noms de Thatcher et Reagan, s’est mise en route. La vic­toire de la « gauche » aux élections fran­çai­ses de 1981 n’a fait illu­sion qu’un bref moment. Ceux qui voyaient en Mitterrand un diri­geant contraint d’aller plus loin qu’il ne le vou­lait dans la voie de la rup­ture avec la bour­geoi­sie en furent pour leurs frais ! Le Portugal s’est nor­ma­lisé assez vite avec l’ins­tal­la­tion au pou­voir de Mario Soares et la mort de Franco n’a pas ouvert la voie à une nou­velle révo­lu­tion espa­gnole. De l’autre côté du « rideau de fer », l’effon­dre­ment des régi­mes bureau­cra­ti­ques n’a nul­le­ment été le pré­lude de la « révo­lu­tion poli­ti­que » dont rêvaient les trots­kis­tes mais l’établissement de régi­mes sociaux par­fai­te­ment capi­ta­lis­tes. Quant aux pays colo­niaux et semi-colo­niaux ou pays capi­ta­lis­tes à déve­lop­pe­ment retar­da­tai­res, ils sont le plus sou­vent entrés de plain-pied dans le sys­tème capi­ta­liste mon­diale, favo­ri­sant l’émergence de bour­geoi­sie natio­nale plus ou moins puis­san­tes, contrai­re­ment là encore aux pré­dic­tions trots­kis­tes tirées d’une lec­ture pure­ment dog­ma­ti­que de La révo­lu­tion per­ma­nente de Trotski.

Il y a, au-delà des fluc­tua­tions loca­les tem­po­rai­res un mou­ve­ment d’ensem­ble qui est le déclin du vieux mou­ve­ment ouvrier né voilà plus d’un siècle et demi et qui a très lar­ge­ment dominé l’his­toire euro­péenne et mon­diale depuis les pre­miè­res révo­lu­tions ouvriè­res (1848 en France, 1871 avec la Commune) et les pre­miè­res orga­ni­sa­tions ouvriè­res de masse, celles de l’Internationale Ouvrière avec la SPD, le Labour Party¸ et tous les partis socia­lis­tes et sociaux-démo­cra­tes puis les partis com­mu­nis­tes, et celles des gran­des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Il est à peine besoin de rap­pe­ler les preu­ves empi­ri­ques de ce déclin. Les deux plus puis­sants partis com­mu­nis­tes, le fran­çais et l’ita­lien, ont pra­ti­que­ment dis­paru de la scène poli­ti­que. Le PCI qui attei­gnait 40% des voix autour des années 80 a dis­paru, pure­ment et sim­ple­ment, ne lais­sant que quel­ques grou­pus­cu­les qui se récla­ment de sa conti­nuité et n’attei­gnent pas 1% des voix. Même à la fin des années 90, Rifondazione Communistà était encore un parti de masse (100.000 adhé­rents reven­di­qués) réa­li­sant des scores hono­ra­bles dans les vieux bas­tions du PCI comme la Toscane. Aux der­niè­res élections, l’Émilie-Romagne, région rouge s’il en fut, depuis le début du XXe siècle, est passée au cen­tro­des­tra (la coa­li­tion des par­ti­sans de Berlusconi et de la Lega Nord). Le PCF qui réa­li­sait 22% à la pré­si­den­tielle de 1969, contrô­laient de très nom­breu­ses villes et pas des moin­dres, de très nom­breux conseils géné­raux et dis­po­saient d’impor­tan­tes posi­tions dans le mou­ve­ment syn­di­cal, à com­men­cer par le contrôle de la CGT, s’est effon­dré à moins de 2%. La social-démo­cra­tie n’est guère en meilleure forme. Tombée en des­sous de 20% des voix, la social-démo­cra­tie alle­mande est entrée dans la même spi­rale que les partis com­mu­nis­tes. Le PS fran­çais est dans un état léthar­gi­que qui pour­rait bien annon­cer sa mort pro­chaine.

Le mou­ve­ment syn­di­cal en France va peut-être encore plus mal que les partis poli­ti­ques. La CGT n’aurait plus que 400.000 adhé­rents et se situe main­te­nant der­rière le CFDT. Force Ouvrière n’a pas pro­fité de la crise de la CGT et ne se main­tient hono­ra­ble­ment que dans la fonc­tion publi­que et par l’adhé­sion à FO de syn­di­cats jadis auto­no­mes (dans la police ou chez les ensei­gnants des lycées tech­ni­ques). Les rai­sons de la colère ouvrière ne man­quent point mais il semble que la rési­gna­tion ait gagné une partie des sala­riés qui ne croient plus aux vertus de l’action col­lec­tive. Une partie non négli­gea­ble des ouvriers s’est même tour­née vers des for­ma­tions d’extrême droite comme le Front National ou la Lega.

Comment cela a-t-il été rendu pos­si­ble. Une expli­ca­tion clas­si­que est l’expli­ca­tion par la tra­hi­son des diri­geants trai­tres. En gros, le poten­tiel révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière serait intact mais les chefs socia­lis­tes, sta­li­niens ou syn­di­ca­lis­tes auraient brisé cette puis­sance. Explication clas­si­que et faus­se­ment ras­su­rante qui permet de main­te­nir intacte la foi ancienne et de ne pas affron­ter la réa­lité poli­ti­que, quel­que amère qu’elle soit. Il y a deux direc­tions dans les­quel­les nous devrions plutôt cher­cher les causes de ce déclin du vieux mou­ve­ment ouvrier. La pre­mière est du côté du fac­teur objec­tif et la seconde du côté du fac­teur sub­jec­tif.

Du côté du fac­teur objec­tif d’abord : la thèse selon laquelle s’oppo­se­raient 99% d’exploi­tés à 1% de nantis, la thèse « Occupy Wall Street », défen­due par David Graeber ou Pablo Iglesias (diri­geant de Podemos) est une thèse fausse. Certes les sala­riés cons­ti­tuent l’immense majo­rité de la popu­la­tion active, mais le sala­riat est éclaté en des cou­ches dont les condi­tions de vie sont si dif­fé­ren­tes que les anciens blocs sociaux se sont défaits. L’appa­ri­tion d’une vaste classe de sala­riés bien payés qui ont lié leur sort au capi­tal (cadres supé­rieurs, gens de com­mu­ni­ca­tion, ani­ma­teurs de la société du spec­ta­cle en tous genres, dro­gués des salles de marché, etc.), toute cette classe de « cré­tins éduqués », comme les nomme Emmanuel Todd), voilà quel­que chose a contre­dit tous les espoirs que l’on pou­vait mettre avant 1968 dans cette nou­velle classe ouvrière née de la fusion des cols bleus et des cols blancs.

Du côté du fac­teur objec­tif encore, la dis­lo­ca­tion de la classe ouvrière pro­duite par la réor­ga­ni­sa­tion de l’appa­reil pro­duc­tif, la « mon­dia­li­sa­tion » et l’inté­gra­tion des tech­no­lo­gies de l’infor­ma­ti­que d’un côté, la dis­lo­ca­tion du vieil habi­tat ouvrier, l’accès à la pro­priété dans zones pavillon­nai­res subur­bai­nes d’autre part, font que la classe ouvrière est de plus en plus uni­que­ment une classe « sta­tis­ti­que » mais non une classe par­ta­geant une cer­taine com­mu­nauté de vie et de vision du monde.

Du côté du fac­teur sub­jec­tif, il faut com­pren­dre – et on ne l’a pas vrai­ment mesuré – ce qu’a repré­senté l’extra­or­di­naire échec du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant ». L’idée s’est lar­ge­ment impo­sée que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est le seul mode de pro­duc­tion pos­si­ble et que donc notre hori­zon his­to­ri­que était borné et que, par consé­quent, la seule chose que l’on puisse faire est de tenter bri­co­la­ges locaux (action asso­cia­tive) et sur­tout se ména­ger autant que faire se peut un abri privé dans ce monde incom­pré­hen­si­ble.

Hier tout était pos­si­ble. Aujourd’hui plus rien d’impor­tant ne semble pos­si­ble. On m’oppo­sera de nom­breux exem­ples, des jeunes qui se lan­cent dans telle ou telle aven­ture, des soli­da­ri­tés nou­vel­les qui s’orga­ni­sent. Tout cela est incontes­ta­ble. L’espoir ne meurt pas. Mais la ligne géné­rale est dif­fi­ci­le­ment contes­ta­ble.

Mai 68 est sans doute une révo­lu­tion avor­tée mais aussi, par bien des côtés une contre-révo­lu­tion réus­sie. Le soixante-hui­tard liber­taire est devenu le meilleur pro­pa­gan­diste du nou­veau capi­ta­liste. Il a contri­bué à faire sauter toutes les entra­ves qui limi­taient le déve­lop­pe­ment du capi­tal. Il a été l’agent his­to­ri­que (ruse de l’his­toire) du triom­phe de ce qu’il croyait com­bat­tre en 1968. « Les fron­tiè­res, on s’en fout », criaient les étudiants pro­tes­tant contre l’expul­sion de Daniel Cohn-Bendit. Mais c’est le capi­tal qui se fout des fron­tiè­res et qui s’est engagé dans la troi­sième mon­dia­li­sa­tion. La dis­lo­ca­tion de la famille libère les tra­vailleurs dans le monde de la mobi­lité. La dénon­cia­tion de la « société de consom­ma­tion » permet de sup­por­ter l’aus­té­rité. Guy Debord est devenu un auteur d’autant plus incontesté qu’on ne le lit pas au moment où triom­phe la société du spec­ta­cle et où, avec les pré­ten­dus réseaux sociaux le spec­ta­cle se sub­sti­tue à la vie.

Comprendre le fond de l’affaire, si on veut sortir des lamen­ta­tions sur un passé défi­ni­ti­ve­ment passé sans tomber dans la contem­pla­tion béate du pré­sent, cela exige qu’on ana­lyse pré­ci­sé­ment le déve­lop­pe­ment his­to­ri­que du der­nier demi-siècle et le stade actuel du capi­ta­lisme, un capi­ta­lisme qui semble n’avoir plus de contra­dic­teur, mais tou­jours en proie à ses contra­dic­tions inter­nes. Donc com­pren­dre qu’il y a des rai­sons objec­ti­ves, liées à la manière même dont se sont déve­lop­pés les rap­ports de pro­duc­tion, qui expli­quent le déclin du vieux mou­ve­ment ouvrier.

Il y a, certes, à l’échelle mon­diale une classe ouvrière plus impor­tante que jamais. Toute l’Asie est deve­nue la vaste usine du monde, en atten­dant le tour de l’Afrique. En Chine, il existe des mou­ve­ments sociaux impor­tants qui ont obtenu des aug­men­ta­tions impor­tan­tes des salai­res … et contraint les capi­ta­lis­tes à délo­ca­li­ser de la Chine vers les pays à plus bas coûts. Mais ces mou­ve­ments ne débou­chent pas sur la cons­ti­tu­tion d’une « classe pour soi », c’est-à-dire d’un nou­veau mou­ve­ment ouvrier. Peut-être n’est qu’une ques­tion de temps ? Mais c’est aussi une ques­tion cultu­relle : le chris­tia­nisme, les guer­res de reli­gion, la phi­lo­so­phie et l’État-nation ont cons­ti­tué le ter­reau de ce mou­ve­ment révo­lu­tion­naire du XIXe siècle, alliance des intel­lec­tuels et des tra­vailleurs. Cet arrière-plan cultu­rel n’existe pas dans les pays d’Asie du Sud-Est, ni en Inde, ni en Corée, ni en Chine. On est passé des reli­gions tra­di­tion­nel­les fon­dées sur l’asser­vis­se­ment à la tra­di­tion au capi­ta­lisme ultra-moderne, sans qu’une cri­ti­que cohé­rente du capi­ta­lisme ait encore pu se déve­lop­per. Cela vien­dra peut-être et, quand le capi­tal aura accom­pli son œuvre révo­lu­tion­naire, peut-être ver­rons-nous naître des Marx et des Jaurès chi­nois. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Dans les pays où le capi­ta­lisme est né, la classe ouvrière semble bien le dos au mur. Et ce d’autant plus que la « vieille Europe » autant que les États-Unis voient leur poids rela­tif for­te­ment décli­ner. La démo­gra­phie est impa­ra­ble. En peu esti­mer que d’ici 2050, il y a 2,5 mil­liards d’Africains contre 275 mil­lions en 1950 ! On peut donc pré­voir que nous n’en sommes qu’au début des pous­sées migra­toi­res et celles-ci seront à peu près cer­tai­ne­ment très des­truc­tri­ces du point de vue de la cons­cience moyenne, de l’ethos démo­cra­ti­que et de vie de l’esprit. Les niais qui vont répé­tant que l’immi­gra­tion est une chance « pour nous » ne savent pas ce qu’ils disent.

À moyen terme (quel­ques décen­nies) le capi­ta­lisme tel que nous le connais­sons est condamné. Cela ne fait aucun doute. Mais la ques­tion reste ouverte de savoir qui des forces de la culture et du pro­grès social ou des forces des­truc­ti­ves l’empor­tera.