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Le chaos de la mondialisation

par Denis COLLIN, le 8 juillet 2018

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On ne parle que de « crise migra­toire » comme s’il s’agis­sait d’un phé­no­mène sou­dain, tota­le­ment imprévu et devant lequel tous les gou­ver­ne­ments sont désar­més. Mais cette « crise » est tout sauf sou­daine et en enten­dant les cris d’orfraie pous­sés un peu par­tout on ne peut que rap­pe­ler cette péro­rai­son de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui se plai­gnent des consé­quen­ces alors qu’ils en ché­ris­sent les causes ». C’est qu’en effet nous ne voyons que les pré­mi­ces des gigan­tes­ques bou­le­ver­se­ments qui vont ébranler les socié­tés les plus soli­des au cours des deux ou trois décen­nies qui vien­nent, alors même qu’on a métho­di­que­ment détruit tous les ins­tru­ments qui auraient permis d’affron­ter cette situa­tion. Quand les Minc, Delors et autres Lamy annon­çaient la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » si l’on vou­lait bien rester dans le « cercle de la raison », nous voyons se pro­fi­ler le chaos mon­dia­lisé.

La pre­mière mon­dia­li­sa­tion a eu lieu des années 1875 (une grande réces­sion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste) à 1914 : abais­se­ment continu des droits de douane, déve­lop­pe­ment du com­merce mon­dial et de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Elle s’est ter­mi­née dans la bou­che­rie de la Première Guerre mon­diale avec ses 10 mil­lions de morts. La seconde mon­dia­li­sa­tion com­mence au tour­nant des années 70 avec la crise du Système moné­taire inter­na­tio­nal et la « crise du pétrole ». Elle est peut-être en train de se ter­mi­ner.

La « mon­dia­li­sa­tion » est l’expres­sion des ten­dan­ces pro­pres au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Le capi­tal est sans limite, de quel­que nature qu’elle soit. Sa ten­dance inhé­rente est de faire sauter toutes les fron­tiè­res natu­rel­les, socia­les, poli­ti­ques ou mora­les. Mais à peine a-t-il fait sauter ces bar­riè­res à son propre déve­lop­pe­ment, qu’il le recons­truit sur une échelle plus vaste et pré­pare de nou­vel­les et dra­ma­ti­ques explo­sions. Dans le même temps, chacun des grou­pes capi­ta­lis­tes exis­tant s’appuie sur une base natio­nale étatique, à la fois pour défen­dre ses inté­rêts sur l’arène mon­diale et pour défen­dre ses posi­tions face aux clas­ses domi­nées. Incontestablement s’est formée une « classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale » (Leslie Sklair), incontes­ta­ble­ment les struc­tu­res pro­duc­ti­ves du capi­tal sont mon­dia­li­sées, il n’en demeure pas moins que la puis­sance poli­ti­que des nations conti­nue de s’affir­mer et que les ancien­nes puis­san­ces capi­ta­lis­tes se heur­tent aux nou­vel­les qui récla­ment leur part du gâteau. L’affir­ma­tion de ces nou­vel­les puis­san­ces, comme la Chine, l’Inde, le Brésil, La Russie et à un degré moin­dre la Turquie, l’Arabie Saoudite, l’Iran ou l’Afrique du Sud, est un pro­duit de cette seconde mon­dia­li­sa­tion mais elle entre en contra­dic­tion avec le cadre poli­ti­que géné­ral et les rap­ports hié­rar­chi­ques au sein d’un sys­tème capi­ta­liste « natio­nal-mon­dial hié­rar­chisé » pour repren­dre l’heu­reuse expres­sion de Michel Beaud. Ainsi le déve­lop­pe­ment du capi­tal comme sys­tème mon­dia­lisé est-il en lui-même une contra­dic­tion en acte.

Ce procès s’exprime sous une forme pré­cise à tra­vers la résis­tance des peu­ples à la mon­dia­li­sa­tion. Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste repose sur le pré­sup­posé anthro­po­lo­gi­que d’une huma­nité com­po­sée d’indi­vi­dus isolés, vivant une exis­tence sépa­rée les uns des autres, inter­chan­gea­bles et occu­pés uni­que­ment de maxi­mi­ser leur uti­lité. Le noma­disme géné­ra­lisé est cepen­dant une impos­si­bi­lité théo­ri­que et pra­ti­que, n’en déplaise à Toni Negri et ses sec­ta­teurs. C’est ce qui expli­que la montée, un peu par­tout, des ten­dan­ces natio­na­les, voire natio­na­lis­tes, voire fran­che­ment chau­vi­nes. À ces ten­dan­ces, on accole les épithètes de « popu­lis­tes », « xéno­pho­bes », et les régi­mes qui res­pec­tent les formes électorales sont qua­li­fiés de « démo­cra­ties illi­bé­ra­les. » Les orga­ni­sa­tions de la « gou­ver­nance mon­dia­li­sée » sont ainsi secouées vio­lem­ment et mena­cées de rup­tu­res irré­pa­ra­bles. L’OMC est pour l’heure mori­bonde et c’est Trump qui a com­mencé de l’occire. L’OTAN demeure mais la poli­ti­que amé­ri­caine, depuis de nom­breu­ses années a pro­gres­si­ve­ment dis­cré­dité cette alliance. L’Union Européenne est en marche vers le chaos : après « le brexit » d’autres cra­que­ments se font enten­dre après les ex-PECO ras­sem­blés dans le groupe de Visegrad, ce sont les Italiens qui « font séces­sion », même si les chefs de l’alliance giallo-verde (Salvini et Di Maio) ont donné à l’UE toutes les garan­ties qu’elle atten­dait. Ce qui n’empê­che pas le scé­na­rio d’une sortie de l’Italie de la zone euro d’être de plus en plus sou­vent évoqué. L’Allemagne, de son côté, est dans une crise poli­ti­que larvée.

Le temps où les États-Unis pou­vaient ordon­ner le « monde libre » est ter­miné. Les sanc­tions prises par Trump conte l’UE indi­quent clai­re­ment que désor­mais les Américains du Nord comp­tent mettre l’Europe à la por­tion congrue parce que c’est pour eux une ques­tion de vie ou de mort dans la confron­ta­tion qui se des­sine avec la Chine. Mais les États-Unis n’ont peut-être déjà plus les moyens de leurs ambi­tions. America is back, cela res­sem­ble à de la magie : crions bien fort de telle sorte que le réel veuille bien se confor­mer à nos sou­haits. Mais c’est pré­ci­sé­ment parce que la puis­sance amé­ri­caine est sérieu­se­ment affai­blie que la situa­tion est deve­nue très dan­ge­reuse, inci­tant les États-Unis à pren­dre les devants dans quel­que guerre régio­nale pour mon­trer qu’ils ont encore des gros bras, ou pous­sant quel­que nou­veau venu à des auda­ces qui feraient vaciller « l’ordre » inter­na­tio­nal.

Dans une telle situa­tion, il ne reste pas d’autre solu­tion que de pren­dre appui sur les fores orga­ni­sées qui tien­nent encore debout, à savoir les États-nations et c’est seu­le­ment la coo­pé­ra­tion entre des États-nations forts, assu­rés de leur péren­nité qui pour­rait garan­tir que nous ne nous diri­ge­rons pas vers un nou­veau cata­clysme mon­dial. Costanzo Preve esti­mait que la marche en avant vers la qua­trième guerre mon­diale avait com­mencé en 1989 – la guerre froide ayant été la troi­sième guerre mon­diale, une guerre qui d’ailleurs n’a pas été aussi froide que cela : de l’Amérique Latine sou­mise au « big stick » amé­ri­cain jusqu’au Vietnam et au Cambodge, les morts se comp­tent en mil­lions. La qua­trième guerre mon­diale part du démen­tiel­le­ment du droit inter­na­tio­nal tel qu’il avait été pensé à la paix de Westphalie en 1648, un droit repo­sant sur la sou­ve­rai­neté des États et la non-ingé­rence. Les théo­ri­ciens dits « néo­conser­va­teurs » mais en réa­lité « révo­lu­tion­nai­res » le disent depuis plu­sieurs décen­nies : il faut en finir avec la non-ingé­rence, il faut être prêt à mener des « guer­res démo­cra­ti­ques », il faut que par­tout puis­sent se faire enten­dre les mis­sion­nai­res armés du nouvel ordre capi­ta­liste mon­dial. C’est ainsi que furent déclen­chés les « bom­bar­de­ments huma­ni­tai­res » sur Belgrade. C’est ainsi que les « alliés » – le gou­ver­ne­ment « socia­liste » de la gauche plu­rielle dirigé par Jospin en fai­sait partie – débar­què­rent en Afghanistan en 2001 et que, deux ans plus tard, la coa­li­tion diri­gée par George W. Bush mit l’Irak à feu et à sang, ou encore que la France, appuyée par les Anglo-saxons détrui­sit l’État libyen, pro­dui­sant très lar­ge­ment le chaos migra­toire actuel.

Il est néces­saire de dire clai­re­ment où sont les res­pon­sa­bles de la situa­tion pré­sente et des tra­gé­dies qui se suc­cè­dent en Méditerranée. Les res­pon­sa­bles de la désa­gré­ga­tion de l’ordre poli­ti­que mon­dial sont non seu­le­ment les diri­geants des États-Unis mais aussi les diri­geants euro­péens des quatre der­niè­res décen­nies, Mitterrand autant et peut-être même plus que les autres. Mitterrand qui com­mence son « règne » en 1982 en sou­te­nant bruyam­ment le projet de « guerre des étoiles » de Reagan, Mitterrand qui tente de sou­met­tre toutes les nations euro­péen­nes au joug des règles de l’UE, du « grand marché » au traité de Maastricht, Mitterrand qui suit Bush et par­fois le devance, et après Mitterrand les socia­lis­tes qui l’ont suivi comme Jospin ou Hollande. Réduire le chaos euro­péen actuel à la res­pon­sa­bi­lité de l’Allemagne, c’est se moquer du monde : les Allemands ont le dos large ! Cela permet à cer­tains poli­ti­ciens fran­çais de dis­culper les diri­geants fran­çais et à effa­cer les traces de leur propre action dans les gou­ver­ne­ments fau­teurs de désor­dre. Un bilan sans conces­sion du mit­ter­ran­disme comme poli­ti­que inter­na­tio­nale doit donc être fait.

En second lieu, il est impé­ra­tif de redon­ner aux nations « la main » dans la conduite de leurs pro­pres affai­res. Quoi que l’on pense de Salvini, de la Lega et de la fer­me­ture des ports ita­liens aux bateaux dits « huma­ni­tai­res », ils ont eu l’avan­tage de donner un coup de pied dans la four­mi­lière et de faire appa­raî­tre au grand jour la tar­tuf­fe­rie géné­rale des chefs poli­ti­ques euro­péens, au pre­mier rang des­quels le cha­noine du Latran, l’iné­nar­ra­ble Emmanuel Pognon (de Dingue). Là encore, il ne faut pas se trom­per d’ennemi et pré­ten­dre que nous serions face à la menace d’un « fas­cisme euro­péen » com­plè­te­ment fan­tasmé face auquel s’impo­se­rait un bloc des « huma­ni­tai­res ». Partout en Europe, des hommes et des femmes animés par des sen­ti­ments moraux nobles ten­tent de venir au secours des pau­vres gens qui se noient en Méditerranée. Et ils ont cer­tai­ne­ment raison d’avoir de tels sen­ti­ments d’agir selon leurs sen­ti­ments moraux. Mais on ne peut oublier que ce trafic de chair humaine est aujourd’hui un des grands sec­teurs des affai­res mafieu­ses, l’un des plus juteux. Les can­di­dats à l’émigration sont char­gés sur des embar­ca­tions de for­tune pré­vues pour couler, la deuxième partie du chemin étant assu­rée par les bateaux des ONG qui devien­nent ainsi, à leur corps défen­dant, un des maillons du sys­tème. Situation insup­por­ta­ble qui ne peut être dénouée dans le cadre du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, situa­tion qui demande une inter­ven­tion mas­sive et déci­dée des États et une pla­ni­fi­ca­tion. Nos enne­mis ne sont pas ceux qui cher­chent à gagner l’Europe du Nord au péril de leur vie, ni ceux qui crai­gnent les consé­quen­ces rava­geu­ses de cette impor­ta­tion sau­vage de main-d’œuvre plus docile. Nos enne­mis sont à la direc­tion de nos pays et ce sont ceux qui tien­nent les manet­tes de la machine à tuer qui s’appelle capi­ta­lisme.

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