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Cuba Libre – Lactalis – dieselgate : mêmes causes

par Jean-Louis ERNIS, le 19 août 2018

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Dans la nuit du 5 au 6 août 2016, des jeunes gens fêtent l’anni­ver­saire de l’une des leurs dans un res­tau­rant rouen­nais appelé « Cuba Libre » La fête bat son plein dans une salle amé­na­gée au sous-sol de l’établissement.

C’est l’heure du gâteau. La per­sonne char­gée de pré­sen­ter le sym­bole de l’anni­ver­saire sur­monté des tra­di­tion­nel­les bou­gies tré­bu­che, les bou­gies pro­vo­quent un incen­die qui embrase la pièce.

L’issue de secours est semble t-il ino­pé­rante !

Le résul­tat est dra­ma­ti­que. Treize corps seront évacués, une qua­tor­zième vic­time décé­dera quel­ques semai­nes plus tard.

Bien évidemment, mora­le­ment, les pre­miers res­pon­sa­bles de cette catas­tro­phe sont les gérants de l’établissement. La Justice devrait juger ce drame dans les mois qui vien­nent. Mais ce serait trop facile de se limi­ter à cette seule accu­sa­tion.

Les pou­voirs publics et en par­ti­cu­lier le légis­la­teur ne sont pas sans res­pon­sa­bi­lité dans cette très triste affaire.

Que dit la loi pour la ges­tion de ce type de com­merce ?

Les textes légaux font une dif­fé­rence entre les établissements de plus ou moins 200 per­son­nes accueillies sur l’ensem­ble de l’établissement.

Jusqu’à 200 per­son­nes accueillies, la loi oblige ni la décla­ra­tion d’ouver­ture, ni un contrôle des condi­tions de sécu­rité !

Mais pour­quoi de telles caren­ces ?

Et c’est là que se situe le lien avec les deux autres affai­res.

Une économie d’effec­tif de la Fonction Publique est au cœur du sujet.

Le quo­ti­dien Paris-Normandie du 4 août der­nier informe que depuis « l’affaire » du Cuba Libre, rien que sur la ville de Rouen, 27 établissements ont été contrô­lés, 24 ont reçu un avis défa­vo­ra­ble. Comme quoi, si les contrô­les étaient obli­ga­toi­res dès l’accueil d’un pre­mier client, des catas­tro­phes auraient été évitées dont celle-ci.

Bravo les pour­fen­deurs de la Fonction Publique.

Curieusement ou pas, le maire PS de Rouen et le député LREM de la cir­cons­crip­tion, en totale osmose, consi­dè­rent que la légis­la­tion est suf­fi­sante !!! Le maire ajou­tant « Il ne faut pas mettre l’État ou des col­lec­ti­vi­tés dans des contrô­les sup­plé­men­tai­res sinon il fau­drait aug­men­ter sans cesse le nombre de fonc­tion­nai­res, c’est impos­si­ble »

Entre huma­nisme et affai­risme, le maire socia­liste de Rouen a choisi ! Une plaque com­mé­mo­ra­tive sera lar­ge­ment suf­fi­sante pour ces 14 vic­ti­mes !

C’est hon­teux !

Lactalis, unique res­pon­sa­ble !!!

Mettre sur le marché des pro­duits ali­men­tai­res nui­si­bles et dan­ge­reux pour la santé des consom­ma­teurs, sur­tout quand il s’agit de nour­ris­sons, ne peut être que condam­na­ble.

Mais se limi­ter à cette seule condam­na­tion serait irres­pon­sa­ble.

Depuis la révé­la­tion de cette affaire, peu d’infor­ma­tions sont don­nées à la popu­la­tion et, en pre­mier lieu, l’état de santé réel des enfants conta­mi­nés.

Certes, et fort heu­reu­se­ment, des décès ne sont pas à déplo­rer, mais des inci­den­ces à long terme sont-elles à redou­ter ?

Sans dévoi­ler les effets liés au médi­cal, il serait inté­res­sant de connaî­tre l’impact exact de cet empoi­son­ne­ment.

Venons-en au fond de l’affaire, c’est à dire à l’aspect poli­ti­que.

Après Lactalis, s’ajou­tant à d’autres affai­res du même genre, mala­die du poulet, du canard, de la vache folle et autres lasa­gnes de cheval, n’aurions-nous pas atteint les limi­tes de l’ultra­li­bé­ra­lisme où la cupi­dité est le seul indi­ca­teur qui vaille ?

Depuis la vul­ga­ri­sa­tion de cette affaire, les trois acteurs concer­nés se tirent la bourre : Lactalis – la grande dis­tri­bu­tion et l’État. Pour la cir­cons­tance, ce der­nier a enfilé le cos­tume du grand méchant loup, mais hélas édenté.

Bien évidemment, la mar­chan­dise sor­tant de ces mas­to­don­tes doit être vierge de tout défaut, mais com­ment se pré­mu­nir de tout risque sani­taire quand on voit les métho­des et les pra­ti­ques de trans­for­ma­tion et de pro­duc­tion des pro­duits trans­for­més ?

La trans­for­ma­tion des pro­duits de base s’effec­tue à l’aide de mons­trueu­ses ins­tal­la­tions.
Par exem­ple, les barat­tes à beurre d’autre­fois sont deve­nues les sœurs jumel­les des tou­pies à béton du BTP d’aujourd’hui.

On parle de mil­liers de tonnes de beurre pro­dui­tes par unité de pro­duc­tion, de mil­lions de petits pots pour bébé, de yaourts etc...

Il est bien évident que, dans ces condi­tions, tout devrait être fait pour détec­ter la moin­dre ano­ma­lie, afin d’y remé­dier dans les plus brefs délais.

A l’ori­gine de ce que l’on appelle « la mas­si­fi­ca­tion », l’État a laissé se déve­lop­per anar­chi­que­ment l’indus­trie agroa­li­men­taire, contrô­lant sur le plan sani­taire la pro­duc­tion par des cel­lu­les for­mées de fonc­tion­nai­res, notam­ment des ser­vi­ces vété­ri­nai­res.

Mais l’ultra­li­bé­ra­lisme pous­sant les feux d’une économie libre et non faus­sée finit par obte­nir satis­fac­tion.

L’argu­ment d’une admi­nis­tra­tion trop régle­men­tée, trop tatillonne, étouffant la libre entre­prise, finit par donner satis­fac­tion aux affai­ris­tes sou­cieux, avant tout, de servir l’inté­rêt des action­nai­res.

C’est ainsi qu’appa­ru­rent la R.G.P.P. - Révision Générale des Politiques Publiques (quin­quen­nat Sarkozy) puis la M.A.P. - Modernisation Action Publique (quin­quen­nat Hollande) Celui-ci inventa même la fumeuse for­mule du « choc de sim­pli­cité » !!!

Quant à Macron, son ambi­tion est de sup­pri­mer 120.000 emplois de fonc­tion­nai­res sur 5 ans !!!

En tra­duc­tion plus concrète, et au cas par­ti­cu­lier, cela conduit à une dimi­nu­tion des contrô­les publics dans les entre­pri­ses agro-ali­men­tai­res.

De source auto­ri­sée, on apprend qu’en Mayenne, dépar­te­ment où se trouve l’unité en cause de Lactalis, les effec­tifs de fonc­tion­nai­res char­gés du contrôle ali­men­taire sont passés de 14 agents à 6 en quel­ques années.

Mais ras­su­rez-vous, les busi­ness­men sont inven­tifs, ils ont mis sur pied les fameux auto­contrô­les, que le légis­la­teur accepte bien volon­tiers !!!

Compte tenu du scan­dale sani­taire de chez Lactalis à Craon, l’Assemblée Nationale a décidé de mettre en place une com­mis­sion d’enquête. D’emblée, elle cons­tata que Lactalis sous-traite ses contrô­les à un labo­ra­toire privé.

Elle a enre­gis­tré que l’acti­vité dudit labo­ra­toire dépend à 90 % de Lactalis ? On peut se deman­der où sont l’indé­pen­dance et la fia­bi­lité des contrô­les ?

Comment un labo­ra­toire peut exer­cer sa mis­sion en toute indé­pen­dance quand 90 % de son acti­vité dépend d’un seul don­neur d’ordre ?

Les médias indi­quent également que le pro­blème était apparu en 2005, sous le nom d’un autre indus­triel, l’entre­prise ayant été depuis rache­tée par Lactalis en 2006.

France Inter informe qu’entre 2006 et 2016, des contrô­les posi­tifs avaient été cons­ta­tés sans que l’entre­prise ne le signale aux ser­vi­ces de l’État !!!

D’où la conni­vence labo­ra­toire/entre­prise de pro­duc­tion.

Pour éviter ce genre de col­lu­sion, seuls les contrô­les effec­tués par des agents publics peu­vent être fia­bles.

Là aussi, le poli­ti­que a failli.

L’escro­que­rie du die­sel­gate !

Malgré des évolutions tech­no­lo­gi­ques réa­li­sées sur la moto­ri­sa­tion diésel en matière de rejet de CO2 et de Nox, ce type de moteur reste le plus pol­luant dans la caté­go­rie des énergies fos­si­les, pro­duc­teur en plus de par­ti­cu­les fines.

La recher­che médi­cale, les ONG spé­cia­li­sées en matière de santé publi­que et d’envi­ron­ne­ment, l’Organisation Mondiale de la Santé entre autres ne ces­sè­rent d’aler­ter les déci­deurs poli­ti­ques des dan­gers pour la santé humaine avec de tels rejets.

La pres­sion popu­laire finit par conduire les auto­ri­tés poli­ti­ques à pren­dre des mesu­res.

Des règles furent édictées, un cahier des char­ges fut établi, sensé être res­pecté des cons­truc­teurs.

Et vogue la galère.

De la part des poli­ti­ques à l’égard des firmes auto­mo­bi­les, le deal était du style « vous avez toute notre confiance » !!!

Les évolutions en confor­mité avec le cahier des char­ges devaient être pré­sen­tées sur dos­sier et les moteurs testés sur banc.

Puis, et ce n’est pas le moin­dre des para­doxes, c’est aux Etats-Unis, là où le Président n’a que faire de l’envi­ron­ne­ment – mais il n’était pas encore élu à l’époque – que fut décou­verte l’escro­que­rie.

En 2015, au cours des tests d’homo­lo­ga­tion des moteurs du groupe Volkswagen, l’Agence amé­ri­caine de pro­tec­tion de l’envi­ron­ne­ment décou­vrit la fal­si­fi­ca­tion des logi­ciels équipant les moteurs du 1er groupe mon­dial d’auto­mo­bi­les.

L’his­toire ne dit pas si l’Agence amé­ri­caine était seu­le­ment moti­vée par la pro­tec­tion de l’envi­ron­ne­ment ou si un zeste de guerre com­mer­ciale s’était glissé dans les contrô­les.

Quoi qu’il en soit, le résul­tat est là. L’entre­prise alle­mande avait bien cher­ché à trom­per les pou­voirs publics et, au-delà, les citoyens.

Le groupe qui pro­duit également les Audi – Lamborghini – Porsche – Seat …. ne cher­cha pas à contes­ter sa faute.

Puis au fil du temps, d’autres cons­truc­teurs furent débus­qués comme Renault.

Là encore, com­ment ne pas voir une légè­reté pour ne pas dire une com­pli­cité des poli­ti­ques dans cette affaire.

Pour garan­tir des tests fia­bles, après avoir fourni aux agen­ces de contrôle les don­nées des logi­ciels du moteur et des orga­nes péri­phé­ri­ques, les contrô­les en confi­gu­ra­tion réelle devraient être pra­ti­qués.

Pour cela, les auto­ri­tés com­pé­ten­tes devraient pou­voir pré­le­ver, au hasard, des véhi­cu­les par­qués sur les aires de sto­ckage des usines pour effec­tuer des contrô­les com­plets, sur banc, mais aussi en condi­tions réel­les d’uti­li­sa­tion sur route, en plaine, en mon­ta­gne par période de grand froid et de grande cha­leur, sur des cour­tes et des lon­gues dis­tan­ces ……….

Evidemment, pour réa­li­ser cela il faut créer des infra­struc­tu­res, cons­ti­tuer des équipes de tech­ni­ciens et d’infor­ma­ti­ciens de très haute com­pé­tence. Tout cela repré­sente un coût que les Etats rechi­gnent à enga­ger.

Il faut parait-il allé­ger le train de vie de l’État !

Mais cela est aussi en contra­dic­tion avec le sacro-saint com­man­de­ment de l’Union Européenne « Tu n’entra­ve­ras pas notre bien-aimée économie libre et non faus­sée »

Voilà pour­quoi le Cuba Libre, Lactalis et le die­sel­gate ont une même ori­gine : l’effa­ce­ment de l’État garant de l’inté­rêt géné­ral.

Si la remise en cause de cette poli­ti­que n’inter­vient pas rapi­de­ment, d’autres drames et acci­dents sur­vien­dront.

On peut d’ailleurs se deman­der si l’écroulement du pont de Gênes n’aurait pas également la même ori­gine, car la France ne fait pas excep­tion dans la mino­ra­tion du rôle de l’État.