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Le soutien de tout « progressiste » à la politique italienne ne devrait-il pas être sans faille…

… dans l’affrontement avec l’UE contre l’austérité généralisée.

par Jacques COTTA, le 8 octobre 2018

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Emmanuel Macron a donné le « la ». Pour les pro­chai­nes élections euro­péen­nes, il y aurait d’un côté les « pro­gres­sis­tes » dont il serait le leader incontesté, de l’autre les « popu­lis­tes » ou encore « fas­cis­tes » que repré­sen­te­raient à mer­veille les ita­liens Di Maio ou Salvini. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. La dis­cus­sion serait donc close avant même d’avoir été esquis­sée sur la nature des partis, des poli­ti­ques, des hommes qui les por­tent. Et si tout cela était tout de même un peu plus com­pli­qué.

Di Maio, Salvini, et la coalition Lega-M5S

Il serait absurde pour pren­dre le contre pied d’Emmanuel Macron de trou­ver une vir­gi­nité révé­lée qui « réha­bi­li­te­rait » Salvini, le leader de « la Lega » du Nord.

Salvini est par exem­ple par­ti­san de la « théo­rie du ruis­sel­le­ment », par ailleurs chère à notre pré­si­dent Emmanuel Macron, qui vise à bais­ser les impôts des riches au nom de la relance. La Lega, parti xéno­phobe dont il a pris la direc­tion, était il y a peu encore concen­trée dans le Nord de l’Italie tel un mou­ve­ment régio­na­liste, expri­mant la révolte du petit patro­nat du nord indus­triel contre l’état cen­tral ita­lien, ras­sem­blant comme un parti de masse sur le modèle du vieux PCI nombre de ses anciens mili­tants, comme des sec­teurs de la classe ouvrière désor­ga­ni­sée par les restruc­tu­ra­tions indus­triel­les. Avec Salvini, ce parti plutôt euro­péiste, qui refu­sait de payer pour « les pouilleux du sud », c’est à dire tout ce qui se trouve au sud de la capi­tale Rome, a inflé­chi sa poli­ti­que, adopté une ligne cri­ti­que vis à vis de l’UE, s’est élargi, et a affirmé sa volonté d’être « un parti de toute l’Italie ».

Tout en reconnais­sant donc la réa­lité des for­ma­tions poli­ti­ques et le carac­tère peu fré­quen­ta­ble de quel­ques uns des lea­ders concer­nés, il serait tout autant absurde de ne pas regar­der les rai­sons poli­ti­ques pour les­quel­les les ita­liens ont porté au pou­voir cette coa­li­tion impro­ba­ble, Lega et M5S.
C’est l’oppo­si­tion à la poli­ti­que portée par les grands partis qui expli­que le succès électoral de La Lega et du mou­ve­ment M5S. Ce sont les enga­ge­ments de cam­pa­gne por­tant sur l’oppo­si­tion à toute une série de contre-réfor­mes impo­sées par les diri­geants alle­mands et fran­çais et défen­dues becs et ongles par le PD de Matteo Renzi – réforme des retrai­tes, loi tra­vail à l’ita­lienne, etc… – et par Forza Italia de Berlusconi allié aux autres partis du PPE qui expli­que le bou­le­ver­se­ment de la vie poli­ti­que ita­lienne.

Le sys­tème ita­lien basé sur la démo­cra­tie chré­tienne, le PD et Forza Italia, a explosé et la popu­la­rité de la coa­li­tion au pou­voir tient à la poli­ti­que qu’elle met en pra­ti­que, du moins qu’elle annonce… En Italie comme en France, les étiquettes ont fait long feu pour lais­ser place aux juge­ments réel­le­ment poli­ti­ques qui déter­mi­nent l’atti­tude des électeurs. Descendons donc de la chaire des prê­cheurs et des excom­mu­ni­ca­teurs, et voyons, dans leur vul­gaire réa­lité, les actes du pou­voir ita­lien.

Un programme de rupture avec l’UE

A l’issue d’un conseil des minis­tres jeudi 27 sep­tem­bre au soir, Luigi di Maio, vice-pré­si­dent du conseil et patron du mou­ve­ment 5 étoiles, a annoncé devant des sup­por­ters enthou­sias­tes la déci­sion de lais­ser filer le défi­cit bud­gé­taire à 2,4% du PIB au mépris de la volonté com­mune des mar­chés finan­ciers et des recom­man­da­tions de Bruxelles. De la part des popu­lis­tes comme ils sont qua­li­fiés, la déci­sion tran­che sérieu­se­ment, notam­ment avec le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent de centre gauche qui avait prévu de limi­ter le défi­cit à 0,8% du pro­duit natio­nal et qui envi­sa­geait un retour à l’équilibre en 2020. Bref, les « popu­lis­tes » par­ti­sans de l’affron­te­ment avec Bruxelles lors­que la « gauche » se déclare favo­ra­ble à plus d’aus­té­rité pour demeu­rer dans les clous de la com­mis­sion euro­péenne.

La déci­sion du gou­ver­ne­ment ita­lien, contre l’avis des plus modé­rés dont le minis­tre des finan­ces Giovanni Tria, par­ti­san d’un défi­cit limité à 1,6%, indi­que donc une déter­mi­na­tion poli­ti­que qui pousse à l’affron­te­ment avec Bruxelles. Macron vou­lait impo­ser le débat entre les pro­gres­sis­tes et les popu­lis­tes. Di Maio le prend au mot. Du point de vue des inté­rêts immé­diats de « l’Italie d’en bas », qui est pro­gres­siste dans l’affaire ?

Pierre Moscovici, l’ancien minis­tre socia­liste de Hollande recasé depuis à la com­mis­sion euro­péenne, ful­mine. Il menace, sans faire recu­ler les Italiens dont le pré­si­dent du conseil Giuseppe Conte indi­que 27 mil­liards d’euros de dépen­ses sup­plé­men­tai­res.
Sont pré­vues une aug­men­ta­tion des dépen­ses socia­les, une réforme du sys­tème des retrai­tes et des bais­ses d’impôts. De plus,10 mil­liards d’euros sont des­ti­nés à « un revenu de citoyen­neté » pour com­bat­tre la pau­vreté. Ce revenu pré­voit des allo­ca­tions de 780 euros par mois pour 6,5 mil­lions d’ita­liens les plus dému­nis, dont les retrai­tés qui vivent sous le seuil de pau­vreté. Pour les retrai­tes, 8 mil­liards devraient per­met­tre la pos­si­bi­lité de cesser le tra­vail à 62 ans avec 38 ans de coti­sa­tions. 400 000 per­son­nes devraient pou­voir partir plus tôt.

Pour les impôts, un mil­lion d’auto-entre­pre­neurs et arti­sans ne paie­ront que 15% d’impôts. Un plan d’inves­tis­se­ments en infra­struc­tu­res de 15 mil­liards d’euros sup­plé­men­tai­res est arrêté.

Evidemment, la coa­li­tion au pou­voir est prise dans une contra­dic­tion qui pousse natu­rel­le­ment à l’affron­te­ment avec Bruxelles. Comment en effet réa­li­ser les mesu­res annon­cées tout en bais­sant les impôts sinon en trans­gres­sant la règle de la com­mis­sion qui inter­dit les défi­cits ?

Ce qui est repro­ché à la coa­li­tion Ligue-5 étoiles, c’est la rup­ture avec les limi­tes impo­sées par l’Europe et les mar­chés. Du coup, l’UE a décidé d’user de ses argu­ments pour casser les vel­léi­tés ita­lien­nes. La bourse de Milan est l’objet de toutes les atta­ques. En une jour­née, les spé­cu­la­teurs lui ont imposé une perte de 3,7%. Les taux à 10 ans ont com­mencé à grim­per pas­sant de 2,888% à 3,084% ven­dredi 28 sep­tem­bre au matin. Le fameux « spread », l’écart entre les taux à dix ans alle­mand et ita­lien, consi­déré comme le baro­mè­tre du risque sur les mar­chés, s’est lui aussi tendu. Il était de 260 points de base ven­dredi matin, en nette hausse, loin des 130 points de base affi­chés début 2018. Il risque de grim­per encore ces pro­chains jours, ren­ché­ris­sant les coûts aux­quels l’Italie se finance. La volonté de la finance est sans équivoque, tenter d’asphyxier le plus vite pos­si­ble l’Italie pour impo­ser un chan­ge­ment d’orien­ta­tion, ou mieux, un ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment. Déjà, comme pour la Grèce, les agen­ces de nota­tions, offi­cine du capi­tal finan­cier, pré­voient de révi­ser la note attri­buée à l’Italie, entrai­nant de façon quasi méca­ni­que une hausse des taux, tou­jours dans la pers­pec­tive d’une asphyxie de la pénin­sule.

Danger mortel pour l’union européenne

C’est donc sur le ter­rain finan­cier que l’UE compte réagir en met­tant à genoux la pénin­sule, inter­di­sant une poli­ti­que que les électeurs ont plé­bis­ci­tée et qu’ils approu­vent à plus de 60% selon les der­niers son­da­ges qui devraient rendre quel­que peu jaloux Macron et ses 29% de satis­faits…

La situa­tion ita­lienne met au centre la ques­tion de la démo­cra­tie bafouée comme à chaque occa­sion par les ins­ti­tu­tions euro­péen­nes. Car c’est bien la déci­sion du peuple qui a porté des élus du pou­voir qui est niée par Bruxelles. C’est bien contre le peuple sou­ve­rain que toutes les manoeu­vres sont enga­gées, dés lors que la poli­ti­que mise en oeuvre est contraire à la volonté bruxel­loise.

« Nous fai­sons du bien à l’Italie et aux Italiens », a assuré le pré­si­dent du conseil, Giuseppe Conte, tandis que ses deux vice-pre­miers minis­tres, Matteo Salvini et Luigi Di Maio saluaient la nais­sance du « budget du chan­ge­ment ». En réa­lité, n’est-ce pas l’Union euro­péenne elle-même, qui par son orien­ta­tion aus­té­ri­taire impo­sée à tous les peu­ples d’Europe, permet aux Salvini, Di Maio et autres de pros­pé­rer ?

A y regar­der de plus prés, le gou­ver­ne­ment ita­lien n’appli­que t’il pas à la lettre ce que défi­nit le plan A et plan B pro­posé ici, basé sur la pos­si­bi­lité de déso­béir aux trai­tés et déci­sions de l’UE dés lors que l’inté­rêt du peuple le néces­si­te­rait ? Luigi Di Maio a d’ailleurs assuré que le gou­ver­ne­ment ita­lien n’avait pas l’inten­tion « d’aller au conflit avec la CE », lais­sant la CE venir au conflit avec le peuple ita­lien.

La Grèce devait servir d’exem­ple à tous les vel­léi­tai­res. Pierre Moscovici, le socia­liste fran­çais et com­mis­saire euro­péen, a condamné les ita­liens qui font « de la relance avec une dette très élevée » et menacé « cela finit par se retour­ner contre ceux qui le font ». Le budget ita­lien serait « hors des clous », la dette « explo­sive ». Il menace. Matteo Salvini a répondu : « Même si l’UE devait reca­ler notre loi de finan­ces, nous irons de l’avant ». Dans l’épreuve de force qui est enga­gée et dont nul ne peut pré­voir l’issue, sans se sentir en quoi que ce soit atta­ché aux gou­ver­nants ita­liens, le sou­tien des vrais pro­gres­sis­tes à la poli­ti­que qui défie Bruxelles ne devrait-elle pas être sans faille ?

De fait le gou­ver­ne­ment ita­lien est en rup­ture avec l’UE sur tous les grands sujets, en par­ti­cu­lier sur les règles de l’Union économique et moné­taire, sur la poli­ti­que étrangère et sûr sur le dos­sier migra­toire. Ce qui se joue en Italie n’a pas grand chose à voir avec les fan­tas­mes macro­niens à usage pure­ment électoral. Ce qui se joue avec un des pays fon­da­teurs de l’union, une des pre­miè­res économies de l’union euro­péenne, est l’éclatement de l’UE et l’accom­plis­se­ment d’un gigan­tes­que « Brexit » géné­ra­lisé. N’est-ce pas cela qui se déroule sous nos yeux et que tous les admi­ra­teurs de doigt qui igno­rent la lune ne veu­lent entre­voir ?