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La science, ça sert à faire la guerre

par Denis COLLIN, le 10 décembre 2020

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On apprend que le comité d’éthique de l’armée fran­çaise vient de donner son feu vert à la recher­che en vue de fabri­quer un « soldat aug­menté », mais « éthique ». La plu­part des gran­des armées au monde sont déjà acti­ve­ment enga­gées dans la pro­duc­tion de « super­hé­ros » à la Marvel. Américains, Chinois et Russes font toutes sortes d’expé­rience pour amé­lio­rer la vision noc­turne des sol­dats, grâce à des gref­fes sur la rétine, des essais d’exos­que­let­tes pour per­met­tre de porter de lour­des char­ges, des dro­gues per­met­tant de sup­pri­mer, autant que faire se peut, le besoin de som­meil, la greffe de puces pour la géo­lo­ca­li­sa­tion, la coor­di­na­tion entre le regard et la visée des canons, voilà quel­ques-unes des pistes de l’homme aug­menté. L’armée fran­çaise refuse, pour l’heure, toutes les tech­ni­ques « trop inva­si­ves » et qui pour­raient mettre en cause le libre arbi­tre du soldat. Mais, comme tou­jours, ces pré­cau­tions de lan­gage du comité d’éthique des armées n’ont d’autre jus­ti­fi­ca­tion que de donner des coups de pin­ceau de mora­line sur ce qui est lar­ge­ment engagé et qu’il fau­drait pour­sui­vre, pour la bonne raison que l’armée fran­çaise ne sau­rait se lais­ser dis­tan­cer sur ce ter­rain par les autres armées.

Le trans­hu­ma­nisme est en route et, comme tou­jours, c’est l’indus­trie de la guerre qui sert de volant d’entrai­ne­ment. Il est loin le temps où l’on fai­sait monter les sol­dats à l’assaut en les dro­guant à la gnole ! La science est passée par là. Il ne s’agit pas seu­le­ment de la guerre que sont les eth­nies, les tribus, les empi­res ou les nations. Il s’agit de la guerre que mènent les puis­sants contre les peu­ples. La science sert à sur­veiller, contrô­ler, mani­pu­ler et répri­mer. Mais il s’agit aussi de la guerre qui est menée à l’humain comme tel. Car ces sol­dats aug­men­tés pré­fi­gu­rent l’huma­nité de demain, une huma­nité qui ne méri­tera plus ce nom, puis­que par­tout on rem­place l’homme par toutes sortes de dis­po­si­tifs méca­ni­ques : robo­ti­sa­tion, « intel­li­gence arti­fi­cielle », bio­tech­no­lo­gies. Il ne s’agit plus d’uti­li­ser la science pour allé­ger la peine des hommes, mais d’asser­vir l’huma­nité à la logi­que du capi­tal qui n’est rien d’autre que du tra­vail mort. Les humains devien­nent de sim­ples roua­ges indis­pen­sa­bles de la grande machi­ne­rie. Les ana­ly­ses de Marx, qui ont plus d’un siècle et demi, trou­vent une confir­ma­tion éclatante dans notre ère du « capi­ta­lisme absolu ». Car, bien sûr, ce qui se teste dans le domaine mili­taire a d’ores et déjà des appli­ca­tions civi­les. Le « puçage » des indi­vi­dus à des fins de reconnais­sance et d’iden­ti­fi­ca­tion a déjà été expé­ri­menté dans une entre­prise sué­doise. En repous­sant les bornes du som­meil, on pour­rait aussi mettre à profit la jour­née entière pour la pro­duc­tion de plus-value. Faire sauter les bar­riè­res phy­si­ques de la jour­née de tra­vail est un vieux rêve des capi­ta­lis­tes (voir encore Marx, Capital, livre I, chap. VIII). Le tra­vail en réseau permet l’acca­pa­re­ment de toute la vie par la pro­duc­tion de valeur. Plutôt que dépen­ser des for­tu­nes pour mettre au point des robots qui ne rem­pla­ce­ront jamais l’habi­lité et la capa­cité de déci­sion d’un humain, c’est la robo­ti­sa­tion de l’homme qui est à l’ordre du jour.

Certes, le pro­grès scien­ti­fi­que et tech­ni­que nous apporte des bien­faits (plus limi­tés qu’on ne croit d’ailleurs) qui vien­draient contre­ba­lan­cer les mena­ces que le « pro­grès » fait peser sur nous. On n’attrape pas les mou­ches avec du vinai­gre ! Mais on atteint d’ores et déjà un cer­tain nombre de limi­tes : l’espé­rance de vie n’aug­mente plus et le frein à l’accrois­se­ment démo­gra­phi­que (une abso­lue néces­sité) entraine un vieillis­se­ment de la popu­la­tion dont on est loin d’avoir exploré toutes les consé­quen­ces. L’épuisement des res­sour­ces d’énergie fos­sile va contrain­dre l’huma­nité à moins comp­ter sur ses pro­thè­ses méca­ni­ques. Enfin, l’uti­li­sa­tion mas­sive des bio­tech­no­lo­gies appli­quées à l’humain nous mène au bord de l’abîme. L’opti­misme tech­no­lo­gi­que n’est déci­dé­ment plus de mise. Mais le per­fec­tion­ne­ment impres­sion­nant des moyens de la guerre indi­que dans quelle direc­tion se pré­ci­pite, aveu­glée, la majeure partie des élites diri­gean­tes. Une bonne guerre, il n’y a rien de tel pour « dégrais­ser » la machine capi­ta­liste et obte­nir la sou­mis­sion des indi­vi­dus.

Denis Collin, le 9/12/2020

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