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Les pieds nickelés au Capitole

par Pascal MORSU, le 10 janvier 2021

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Les évènements du Capitole du 6.I ont relancé toute une série d’arti­cles sur le "fas­cisme" de Trump, la marche au fas­cisme, etc., etc. On avait déjà eu droit à une série de com­men­tai­res de ce type à partir du tour­nant auto­ri­taire pris par le gou­ver­ne­ment Macron (Gilets jaunes).

Ces com­men­tai­res s’appuient notam­ment sur le fait que comme, comme dans le cas des nazis ou des fas­cis­tes ita­liens, les mani­fes­tants trum­pis­tes ont béné­fi­cié de sym­pa­thies au niveau de l’appa­reil d’État. L’extrême faci­lité de l’intru­sion ne laisse aucun doute sur ceci. Mais il faut aussi cons­ta­ter que les intrus n’étaient que quel­ques cen­tai­nes, sans orga­ni­sa­tion réelle – on est loin des nazis ou des che­mi­ses noires.

En fait, tout ceci rap­pelle sur­tout le bou­lan­gisme. Dans une période de crise de la société (ici : le lent déclin de l’impé­ria­lisme US), un déma­go­gue tel que Trump peut effec­ti­ve­ment entrai­ner des fran­ges de la société dans des aven­tu­res.

Mais en géné­ral, les com­men­tai­res venant de gauche et assi­mi­lant trum­pisme et fas­cisme ont comme par­ti­cu­la­rité d’igno­rer les élaborations de Trotsky sur le bona­par­tisme. On sait qu’il s’agit d’une forme auto­ri­taire de gou­ver­ne­ment, sans aller jusqu’au fas­cisme, au talon de fer qui écrase toute la société. Exemples typi­ques de régi­mes bona­par­tis­tes actuels : ceux de Poutine ou d’Orban.

Le fas­cisme n’est en effet pas sans poser pro­blème du point de vue du Capital (voir ce qui se déroule actuel­le­ment au Chili) – sinon la pla­nète serait cou­verte de régi­mes de ce type ! D’une façon géné­rale, pour fonc­tion­ner cor­rec­te­ment, le capi­ta­lisme a besoin de lais­ser l’ini­tia­tive aux patrons, ce qui ne peut se faire aisé­ment avec une société sous contrôle étroit de l’État et de ses forces armées (Police, Justice, Armée). C’est par­ti­cu­liè­re­ment évident en ce qui concerne l’inno­va­tion – penser au logi­ciel, mais aussi à la bio­lo­gie (par exem­ple les tech­no­lo­gies vac­ci­na­les, etc.), etc.
Bref, le capi­ta­lisme ne recourt au fas­cisme que lorsqu’il n’a pas d’autre solu­tion. Typiquement, ce fut le cas en Amérique Latine, durant les années 70. Or ce n’est le cas ni aux USA, ni en Europe occi­den­tale.

Certes, le capi­ta­lisme mon­dia­lisé, tel que pro­duit par le tour­nant des années 70 et menant à la chute de l’URSS, a entamé un cours pro­fon­dé­ment régres­sif, qui mène à la remise en cause d’un acquis ouvrier après l’autre (voir les sta­tis­ti­ques sur la montée des iné­ga­li­tés un peu par­tout). Ce qui génère diver­ses révol­tes, sou­vent cap­tées par des déma­go­gues divers (M5S ita­lien, Podemos en Espagne) ou des gens inca­pa­bles de tenir ce rôle (les diri­geants Gilets Jaunes, p. ex.).

Mais nulle part, le mou­ve­ment ouvrier n’est actuel­le­ment un can­di­dat sérieux au pou­voir (sauf peut-être au Chili) : nous sommes dans une phase his­to­ri­que de décom­po­si­tion du mou­ve­ment ouvrier et de ses orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les (voir l’état du PS, du PCF ou de la CGT en France - en Italie, il n’existe car­ré­ment plus de parti qui se rat­ta­che au mou­ve­ment ouvrier). Ce qui met à l’ordre du jour la ques­tion de la recons­truc­tion d’un mou­ve­ment ouvrier rénové, sans préa­la­ble. C’est d’ailleurs à partir de cette ques­tion qu’il faut appré­cier la ques­tion des can­di­da­tu­res à la Présidentielle de 2022. On insis­tera sur le fait que les ana­ly­ses de Trotsky sur la ques­tion du Labor Party amé­ri­cain sont pré­cieu­ses pour s’orien­ter dans ce contexte.
Et en France, il est par­ti­cu­liè­re­ment naïf de crier au fas­cisme, alors que les liber­tés essen­tiel­les ne sont pas en cause (orga­ni­sa­tion, Presse, etc.). Historiquement, la V° République fut certes conçue comme un régime bona­par­tiste "pur". Par exem­ple, il était prévu que la saisie du Conseil Constitutionnel ne serait pos­si­ble que par le parti gaul­liste, ce qui don­nait toute lati­tude à De Gaulle. Mais les évènements de la période 63-68 ont rendu impos­si­ble de réa­li­ser ces pro­jets plei­ne­ment.

D’où un régime bâtard, qui garan­tit la préé­mi­nence du Président-Bonaparte. Encore récem­ment, la syn­chro­ni­sa­tion des élections pré­si­den­tiel­les et légis­la­ti­ves a lit­té­ra­le­ment vidé ces légis­la­ti­ves de leur contenu. Or ces scru­tins sont par excel­lence du domaine des partis poli­ti­ques, donc des orga­ni­sa­tions ouvriè­res – l’essen­tiel est là en ce qui nous concerne. En résumé, on en est rendu à un point où l’exis­tence de contre-pou­voirs sur le ter­rain par­le­men­taire, appuyés sur le mou­ve­ment ouvrier est très lar­ge­ment entra­vée. Ceci étant, encore une fois, le main­tien des liber­tés démo­cra­ti­ques essen­tiel­les, aussi for­mel­les soient-elles, inter­dit de parler de dic­ta­ture.

Ces pré­cau­tions étant for­mu­lées, il faut cepen­dant insis­ter sur le fait que nous assis­tons désor­mais à un dur­cis­se­ment des ins­ti­tu­tions de la V° République (Loi sur la Sécurité Globale, fichage, etc.). Le drame étant qu’il se conju­gue à la décom­po­si­tion du mou­ve­ment ouvrier (consé­quence évidente : l’abs­ten­tion ouvrière mas­sive). A l’évidence, Macron (et Sarkozy en sous-main) s’appuient sur les diver­ses pro­vo­ca­tions qu’on leur offre pour mener ce dur­cis­se­ment (black bloc et pro­vo­ca­teurs divers, crimes isla­mis­tes...). Pour Macron, c’est d’autant plus impor­tant, qu’il ne peut espé­rer capter l’électorat répu­bli­cain en 2022 que s’il pro­cède ainsi (étant entendu qu’il ne craint rien de sérieux à gauche).

La défense des liber­tés devient donc essen­tielle, d’autant plus que la situa­tion sani­taire met à l’ordre du jour une offen­sive sociale d’une vio­lence inouïe, avec les convul­sions socia­les qu’on peut ima­gi­ner. Mais le cadre géné­ral de cette acti­vité ne peut être de dénon­cer une marche au fas­cisme qui n’existe pas. Il est celui d’en finir avec les ins­ti­tu­tions de la V° République.

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