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Sur la petite bourgeoisie, ancienne et nouvelle

par Denis COLLIN, le 23 février 2021

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Une pré­ci­sion s’impose d’emblée. La caté­go­rie sociale de « petite bour­geoi­sie » est très floue. Il y a une petite bour­geoi­sie tra­di­tion­nelle com­po­sée de ceux qui ne sont pas sala­riés, pos­sè­dent leurs moyens de pro­duc­tion mais ne sont pas à pro­pre­ment parler des capi­ta­lis­tes : ils vivent de leur tra­vail et ont par­fois quel­ques sala­riés. Les com­mer­çants, arti­sans, pay­sans et pro­fes­sions libé­ra­les entrent dans cette caté­go­rie. Ils sont d’abord atta­chés à leur indé­pen­dance. Avoir un patron est sou­vent consi­déré comme une déchéance. Parmi les mem­bres de cette petite bour­geoi­sie tra­di­tion­nelle, on trouve des ouvriers qui ont économisé pour se mettre « à leur compte », jus­te­ment pour cesser d’avoir un patron. Certains éléments de cette classe réus­sis­sent et finis­sent par pos­sé­der des entre­pri­ses d’une cer­tain taille, mais pour beau­coup la situa­tion est tou­jours périlleuse. La pay­san­ne­rie est typi­que de cette situa­tion : une mino­rité a rejoint la classe capi­ta­liste et une majo­rité misère sur des exploi­ta­tions de plus en plus mena­cée. Mais c’est vrai de toutes les caté­ro­gies de cette petite bour­geoi­sie tra­di­tion­nelle : ainsi 7000 bis­trots envi­ron fer­ment chaque année. Les gran­des sur­fa­ces, l’e-com­merce ou les chaî­nes (type res­tau­ra­tion rapide, star­buck, etc.) mena­cent des mil­liers de com­mer­ces indé­pen­dants. Nombreux furent ces tra­vailleurs indé­pen­dants et petits patrons à se retrou­ver dans le mou­ve­ment des Gilets jaunes.

Il existe une autre petite bour­geoi­sie qui peut for­mel­le­ment être sala­riée mais vit en réa­lité non pas de la vente sa force de tra­vail mais de ses pres­ta­tions plus ou moins intel­lec­tuel­les. On y trou­vera le vaste monde des artis­tes et intel­lec­tuels de la « classe moyenne supé­rieure ». Ils sont uni­ver­si­tai­res, hauts fonc­tion­nai­res, « experts » en tous genres, jour­na­lis­tes, essayis­tes, etc. À l’inter­sec­tion du pro­lé­ta­riat et des basses cou­ches de la bour­geoi­sie, ils ont une double face. D’un côté, ils ne sont pas capi­ta­lis­tes ou seu­le­ment mar­gi­na­le­ment – ils ont quel­ques pla­ce­ments, mais rien de suf­fi­sant pour être assi­mi­lés à la classe capi­ta­liste. Mais de l’autre côté, ils ne sont pas non plus des mem­bres de la classe des ouvriers et employés, du pro­lé­ta­riat au sens large. En effet, leur aspi­ra­tion pre­mière est non pas d’amé­lio­rer leur condi­tion en tant que tra­vailleurs mais de se placer au-dessus de la classe des tra­vailleurs : ils se pen­sent comme ceux qui doi­vent, éventuellement éduquer « les masses », les diri­ger ou de, toute façon, de ne jamais se mélan­ger au « petit peuple ». Ils se sen­tent comme partie pre­nante de la classe domi­nante dont ils par­ta­gent les idéaux. C’est une dif­fé­rence avec les ancien­nes clas­ses ins­trui­tes que for­maient les ensei­gnants. Le corps ensei­gnant d’antan, lar­ge­ment syn­di­qué n’avait, certes, rien de très pro­lé­ta­rien par son niveau de for­ma­tion ou son mode de vie et pour­tant il était lié his­to­ri­que­ment au syn­di­ca­lisme ouvrier, dont il a par­tagé les heurs et mal­heurs. Et sur­tout les ensei­gnants venaient sou­vent des cou­ches popu­lai­res et sym­bo­li­saient l’ascen­sion sociale : les enfants de pay­sans deve­naient ins­ti­tu­teurs, les enfants d’ins­ti­tu­teurs pas­saient le concours de l’ENS et pou­vaient se hisser ainsi jusqu’au sommet de la répu­bli­que. Les nou­vel­les clas­ses ins­trui­tes ne sont abso­lu­ment pas dans les mêmes dis­po­si­tions, même quand leurs reve­nus ne sont pas beau­coup plus élevés que ceux des ensei­gnants. Notamment parce qu’elles sont issues elles-mêmes des clas­ses moyen­nes – la pro­por­tion dans les CPGE d’enfants issus des clas­ses popu­lai­res z chuté au cours des der­niè­res décen­nies de « démo­cra­ti­sa­tion ».Ces nou­vel­les clas­ses ins­trui­tes sont également dif­fé­ren­tes des ancien­nes clas­ses supé­rieu­res ins­trui­tes, comme les ingé­nieurs. Ceux-ci qui fai­saient partie jadis de la classe domi­nante – qu’on songe aux ingé­nieurs des mines – ou qui cons­ti­tuaient les grands corps de l’État sont main­te­nant très net­te­ment dépassé, en nombre, par des ingé­nieurs issus de ces nom­breu­ses écoles qui se sont ouver­tes depuis la fin de la seconde guerre mon­diale. L’ingé­nieur à l’ancienne est main­te­nant mino­ri­taire. Beaucoup d’ingé­nieurs sont juste au-dessus des contre­maî­tres et tech­ni­ciens. Ils ont des meilleurs salai­res que les ouvriers qua­li­fiés, mais comme eux ils occu­pent une posi­tion néces­saire dans le procès de pro­duc­tion, indé­pen­dam­ment des rap­ports sociaux exis­tants. Et leur chance d’échapper aux contrain­tes fon­da­men­ta­les du sala­riat est à peu près nulle.

À côté de ces cou­ches sala­riées « utiles » quel que soit le mode de pro­duc­tion, figure aussi toute une nou­velle classe intel­lec­tuelle pure­ment para­si­taire de mana­geurs qui se situent entre les anciens contre­maî­tres, les garde-chiour­mes du capi­tal et les cadres supé­rieurs (DRH, direc­teurs com­mer­ciaux, etc.). Sortis sou­vent des écoles de com­merce, ils ont été for­ma­tés pour se croire les diri­geants natu­rels de la société. Pour l’essen­tiel, ces cou­ches sont pure­ment para­si­tai­res : elles vivent des miet­tes tom­bées de la table de la grande bour­geoi­sie capi­ta­liste et font imman­qua­ble­ment penser au chien de la fable de La Fontaine. Si les trois quarts dis­pa­rais­saient, on ne ver­rait aucune dif­fé­rence au niveau de la pro­duc­tion, sinon un abais­se­ment dras­ti­que des faux frais de la machine capi­ta­liste. Au mieux, ils sont les sous-offi­ciers de la classe capi­ta­liste et ne peu­vent vivre qu’en se ber­çant d’illu­sions. Une mino­rité se rend assez vite qu’il n’est pas très satis­fai­sant « d’occu­per son intel­li­gence à des conne­ries » (pro­fes­seur Shadoko) et met­tent en cause ces « bull­shit jobs ». On en retrouve cer­tains bûche­rons, éleveurs chè­vres, arti­sans. Ceux-là sont sur la voie du salut ! Juste au-dessus on trouve les offi­ciers de la classe capi­ta­lis­tes, ceux qui peu­plent les cabi­nets minis­té­riels, la haute admi­nis­tra­tion, contrô­lent les médias ou « mana­gent » les partis poli­ti­ques de gou­ver­ne­ment. L’équipe des « bébés Strauss-Kahn » qui cons­ti­tue la colonne ver­té­brale du macro­nisme en est un bon exem­ple. Comme en sont aussi les jour­na­lis­tes vedet­tes de la presse écrite, mais sur­tout audio­vi­suelle. Hors classe : les artis­tes à la mode, qui doi­vent se mon­trer par­tout où il y a la moin­dre caméra et sont recy­clés dans la leçon de morale à des­ti­na­tion des pau­vres qui doi­vent mora­le­ment accep­ter de deve­nir encore plus pauvre. Au bord de la pis­cine de leur luxueuse villa, ils deman­dent aux gens de cesser de manger de la viande ou de rouler au gazole.

En regar­dant les choses avec un point de vue un peu décen­tré, toute cette classe moyenne para­si­taire res­sem­ble fort à feu la nomenk­la­tura sovié­ti­que. Comme elle, elle ne tient sa place ni de son savoir ni de son tra­vail mais uni­que­ment du bon vou­loir de la machine de pou­voir tant public que privé. La seule dif­fé­rence est qu’il n’y a pas de camps (c’est impor­tant) pour assu­rer la flui­di­fi­ca­tion sociale. Tous ou pres­que ont des para­chu­tes plus ou moins dorés. Mais cela ne peut pas durer. Les places devien­nent de plus en plus chères, la concur­rence est féroce et ils com­men­cent à se battre entre eux à coups de #metoo. Pour leurs enfants – car il leur arrive d’avoir des enfants (ou d’en ache­ter) – la situa­tion sera beau­coup moins drôle et des pri­vi­lè­ges qu’on ne peut pas léguer per­dent une bonne partie de leur valeur.