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La plateformisation du capital

par Denis COLLIN, le 19 mai 2021

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Cet article a d’abord été publié par le site "Le Comptoir".

Il y a vingt ans, Michel Houellebecq publiait Plateforme, un roman qui a pour terme l’orga­ni­sa­tion mon­dia­li­sée du tou­risme sexuel, en liai­son avec un grand groupe hôte­lier. Cet aspect du pro­ces­sus de pro­duc­tion de la plus-value, s’il a cer­tai­ne­ment pris pas mal d’ampleur avec inter­net, n’est certes pas le sec­teur prin­ci­pal de l’accu­mu­la­tion du capi­tal, mais la forme de rap­ports sociaux qu’il impli­que s’est pas­sa­ble­ment géné­ra­li­sée. Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste aujourd’hui est lar­ge­ment dominé par les pla­te­for­mes deve­nues les plus grands cen­tres d’accu­mu­la­tion. Comme les proxé­nè­tes bran­chés du roman de Houellebecq, les pla­te­for­mes met­tent en rela­tion ache­teur et ven­deur, et encais­sent la part du lion des fruits de ce com­merce. On accor­dera que le marché de la pros­ti­tu­tion n’a rien d’un marché libre où ache­teurs et ven­deurs se ren­contrent et pas­sent libre­ment contrat. Il en va de même avec la pla­te­forme.

La pre­mière idée qui est venue quand le réseau inter­net a com­mencé à se déployer fut de vendre des ser­vi­ces. La chose avait été testée en France par l’inter­mé­diaire du Minitel, dont on rap­pel­lera qu’un des sec­teurs les plus lucra­tifs fut le « mini­tel rose » qui a permis à Xavier Niel, fon­da­teur de Free, de faire for­tune. Le Minitel offrait trois types de ser­vi­ces, des ser­vi­ces gra­tuits (ser­vi­ces publics, essen­tiel­le­ment ou ser­vi­ces de connexion au sys­tème de com­man­des d’un ven­deur, des ser­vi­ces bon marché, taxés à la connexion et des ser­vi­ces payants taxés à la durée, ce qui était le cas du « 3615 ». La pre­mière idée fut de trans­po­ser ce modèle sur inter­net en géné­ra­li­sa­tion de ser­vice payant. Mais l’explo­sion de la « bulle inter­net » au début des années 2000 montra que ce modèle ne mar­che­rait pas et qu’il fal­lait faire autre chose. Les socié­tés opé­rant direc­te­ment sur inter­net pro­po­sent un ser­vice gra­tuit [par exem­ple un ser­vice de recher­che des sites et des pages, comme Google], lequel ser­vice gra­tuit uti­lise les don­nées de l’uti­li­sa­teur pour les reven­dre à un mar­chand qui pourra s’en servir pour faire de la pros­pec­tion. Les « réseaux sociaux » fonc­tion­nent sur un prin­cipe sem­bla­ble.

La phase sui­vante a été la trans­for­ma­tion des mar­chands en ligne en pla­te­for­mes com­mer­cia­les. Amazon n’est pas seu­le­ment un super­mar­ché qui offre ses rayons à l’ache­teur qui vient flâner sur le WEB. C’est aussi un four­nis­seur de musi­que, une pla­te­forme vidéo, une pla­te­forme d’abon­ne­ment à des pla­te­for­mes vidéos (type OCS, Starz), etc., mais c’est bien plus que cela : le groupe de Jeff Bezos est à lui seul un marché [le « mar­ket­place »] puisqu’Amazon sert d’inter­mé­diaire à de très nom­breux reven­deurs qui ven­dent leurs pro­duits par l’inter­mé­diaire du réseau Amazon. Si vous voulez ache­ter une ton­deuse à gazon, vous pouvez la com­man­der sur Amazon mais elle sera vendue par un autre site de vente en ligne [type « espace-bri­co­lage »] qui lui-même revend les pro­duits d’un gros­siste. Mais si les cri­ti­ques visent d’abord Amazon, toutes les ensei­gnes qui font de la vente en ligne pro­cè­dent de la même manière : la FNAC, ManoMano, But, Darty, tous sont des pla­te­for­mes de vente en ligne où vien­nent d’autres ven­deurs qui eux-mêmes sont sou­vent des reven­deurs.

On n’allait pas s’arrê­ter en si bon chemin. La pla­te­forme pro­duit ou plus exac­te­ment super­vise la pro­duc­tion de peti­tes mains qui vien­nent ali­men­ter la pla­te­forme : ainsi Amazon par l’inter­mé­diaire du sys­tème KDP-Amazon [Kindle-Direct-Publishing] publie des livres en autoé­di­tion en s’assu­rant le plus sou­vent l’exclu­si­vité sur le titre. Ainsi un livre autoé­dité chez s’est retrouvé dans la pre­mière liste du Renaudot 2018. Est-ce que cela ira plus loin ? Netflix est bien à Cannes, pour­quoi pas Amazon au Goncourt, au grand dam de ces mai­sons d’édition qui ont mono­po­lisé le prix depuis des décen­nies.

La pla­te­forme est aussi une don­neuse d’ordre. Le « Amazon Mechanical Turk » est une pla­te­forme où des tâches sont offer­tes par des deman­deurs [par exem­ple véri­fier la cor­rec­tion de la numé­ri­sa­tion d’un paquet de dos­siers] et où des indi­vi­dus vien­nent pro­po­ser leur ser­vice, géné­ra­le­ment à des prix très bas. Pourquoi ce « Turc méca­ni­que » ? En réfé­rence à la machine du baron von Kempelen, cette machine-canu­lar censée jouer aux échecs, alors qu’un nain était caché à l’inté­rieur de la machine et com­man­dait direc­te­ment le dépla­ce­ment des pièces par un jeu de miroir. Amazon, sachons-lui en gré, révèle ainsi un des secrets de l’intel­li­gence arti­fi­cielle des réseaux : il y a quelqu’un dans le ventre de la machine et ce sont les mil­lions de peti­tes mains qui vien­nent ali­ment le mons­tre.

Ces pla­te­for­mes infor­ma­ti­ques jouent d’ores et déjà un rôle économique consi­dé­ra­ble et nous n’en sommes peut-être qu’au début. Le déve­lop­pe­ment du télé­tra­vail et de la société sans contact a fait naître de nou­veaux besoins et ce n’est pas sans raison que l’une des têtes pen­san­tes du Forum économique mon­dial de Davos voit dans la pan­dé­mie de Covid 19 une « fenê­tre d’oppor­tu­nité » per­met­tant d’opérer le « great reset », la grande réi­ni­tia­li­sa­tion du sys­tème dont le « numé­ri­que » sera la colonne ver­té­brale.

Les plateformes sont des machines à centraliser le capital.

On évoque sou­vent le poids des GAFA ou plus exac­te­ment des GAFAM, puisqu’il ne faut pas oublier la petite entre­prise de M. Gates. Voici les six plus gros­ses capi­ta­li­sa­tions bour­siè­res au monde à la fin de l’année 2020 (en mil­liards de dol­lars) : 1 : Apple, 2244, USA ; 2 : Saudi Aramco, 1865, Arabie S., pétrole ; Microsoft, 1684, USA, tech­no­lo­gie ; 4 : Amazon, 1592, USA, tech­no­lo­gie ; 5 : Alphabet (la maison mère de Google), 1175, USA, tech­no­lo­gie ; 6 : Facebook, 761, USA, tech­no­lo­gie.

Une seule société qui n’est pas une société de l’inter­net, la Saudi Aramco, la com­pa­gnie pétro­lière saou­dienne, figure dans ce pelo­ton de tête. En 7e posi­tion, on trouve un géant chi­nois de l’inter­net, Tencent et en 9e une pla­te­forme chi­noise géante, Alibaba ! À titre de com­pa­rai­son, le pre­mier cons­truc­teur auto­mo­bile, Toyota, ne figure qu’à la 31e posi­tion, la mul­ti­na­tio­nale du pétrole Exxonmobil à la 57e et Total est à la 100e posi­tion ! La capi­ta­li­sa­tion de Total est à peu près égale au 1/20 ème de celle d’Apple. Les socié­tés comme Apple ou Microsoft domi­nent le marché du logi­ciel et de la marque, mais font cons­truire ailleurs leurs machi­nes.

Le plus étrange est que ce clas­se­ment n’a aucun rap­port avec celui du chif­fre d’affai­res. Wallmart, géant de la dis­tri­bu­tion, arrive en tête alors qu’il ne figure pas dans le « top 100 » de la capi­ta­li­sa­tion. On retrouve dans le clas­se­ment du chif­fre d’affai­res des choses plus habi­tuel­les comme Toyota, VW, les com­pa­gnies pétro­liè­res, etc. Pour les béné­fi­ces, c’est Apple qui est en tête, mais c’est l’excep­tion. Aucun des autres géants de l’inter­net de fait des béné­fi­ces par­ti­cu­liè­re­ment fara­mi­neux. Et au nombre de sala­riés, c’est Wallmart qui est en tête avec 2300 000 sala­riés, Amazon en 10e posi­tion avec 566 000 sala­riés.

Tous ces chif­fres vont faire retour­ner à l’école les marxis­tes vul­gai­res ! il n’y a pas de rap­port direct entre la valeur pro­duite et la capi­ta­li­sa­tion ! Le capi­tal pro­duc­tif permet d’extraire la plus-value, mais c’est un capi­tal « impro­duc­tif » (l’inter­mé­diaire) qui empo­che le profit. En effet, l’orga­ni­sa­tion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne peut se com­pren­dre que d’un point de vue global. La plus-value n’est pas pro­duite indi­vi­duel­le­ment par chaque capi­ta­liste dans son entre­prise, mais glo­ba­le­ment et elle est répar­tie, par l’inter­mé­diaire du marché en fonc­tion de toutes sortes de cri­tè­res que Marx avait par­tiel­le­ment détaillés dans le livre III du Capital et qui incluent la pro­duc­ti­vité du tra­vail, mais aussi toutes sortes de dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels et les rap­ports de force entre États et entre frac­tions de la classe domi­nante.

Ce qui a changé et qui donne une drôle de tête à ce fameux « libé­ra­lisme » ou « néo­li­bé­ra­lisme » qui a tant obnu­bilé les esprits, c’est que le marché est pour une bonne part un « pseu­do­mar­ché ». La pla­te­forme est un marché à elle toute seule et c’est elle qui contrôle l’accès au « marché » d’une myriade d’entre­pri­ses de toutes tailles. Si nous étions dans un mode de pro­duc­tion capi­ta­liste entiè­re­ment libé­ral, les capi­taux n’afflue­raient pas vers l’entre­prise de Jeff Bezos, mais plutôt vers des entre­pri­ses capa­bles de verser des divi­den­des à leurs action­nai­res, parce que s’y pro­dui­sent des mar­chan­di­ses avec une bonne pro­duc­ti­vité. Amazon ne doit pas sa for­tune à sa ren­ta­bi­lité propre, mais au fait qu’elle peut obte­nir un mono­pole et éliminer ou asser­vir tous les petits acteurs des divers mar­chés cou­verts par cette firme. Mais, glo­ba­le­ment, la pro­duc­tion de la plus-value étant insuf­fi­sante pour l’ensem­ble des sec­teurs du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la pro­duc­tion de capi­tal fictif vient y sup­pléer : on achète une action non parce que l’entre­prise gagne de l’argent, mais parce que son action monte et promet encore de monter — c’est typi­que­ment le cas de Tesla, modeste pro­duc­teur d’auto­mo­bi­les qui, pour l’heure, n’a pas gagné un dollar avec ses véhi­cu­les électriques de grand luxe. Tout le monde sait que les arbres ne mon­tent pas jusqu’au ciel, mais en atten­dant, chaque petit sou doit être pris. Ce sys­tème est condamné à terme. Mais à terme, nous sommes morts, comme le fai­sait remar­quer Keynes.

Reféodalisation du monde

Il y a bien un lieu dominé par le marché, mais c’est un marché spé­cu­la­tif dans une économie domi­née par les pla­te­for­mes qui vas­sa­li­sent de nom­breu­ses autres entre­pri­ses en leur don­nant un accès à un plus large éventail de consom­ma­teurs. Cette évolution des pla­te­for­mes s’ins­crit clai­re­ment dans la « reféo­da­li­sa­tion » du monde diag­nos­ti­quée par plu­sieurs auteurs comme Alain Supiot. Certaines des entre­pri­ses qui contrô­lent le marché de l’infor­ma­ti­que sont de véri­ta­bles mono­po­les jouis­sant de rentes ahu­ris­san­tes. Sur chaque PC vendu dans le monde, Microsoft empo­che entre 145 € et 265 € ! Apple s’est cons­ti­tué son marché, avec des pro­duits qui sont sur­tout des mar­queurs d’appar­te­nance sociale et qui sont sur le même cré­neau que la Rolex ou les Ray ban, mais comme la Rolex ne donne pas une meilleure heure qu’une montre à 30 €, la quin­caille­rie d’Apple, fabri­quée au même endroit que les autres quin­caille­ries, ne rend pas un meilleur ser­vice. Marx par­lait du féti­chisme de la mar­chan­dise : ici nous sommes dans les formes les plus archaï­ques de ce féti­chisme.

Cette place pré­do­mi­nante des pla­te­for­mes contri­bue à la désa­gré­ga­tion de la classe ouvrière qui devient de moins en moins capa­ble de résis­ter aux assauts du capi­tal. Uber, Deliveroo et tutti quanti sont des prin­ci­pa­les têtes de pont d’une offen­sive anti­so­ciale de grande enver­gure. Le pro­lé­ta­riat comme « sujet révo­lu­tion­naire » [du moins le croyait-on] cède la place à un « pré­ca­riat » qui n’est qu’une plèbe mon­dia­li­sée, où, à côté d’ouvriers sala­riés « à l’ancienne », figu­rent des tra­vailleurs à temps par­tiel, des tra­vailleurs à façon, des tra­vailleurs « ube­ri­sés », des indé­pen­dants qui n’ont d’indé­pen­dants que le nom. En face de ce pro­lé­ta­riat, il n’y a plus une classe bour­geoise liée par une cer­taine vision du monde et des « valeurs » plus ou moins soli­des, mais une nou­velle classe de sei­gneurs, qui ont évincé ou sont en voie d’évincer la vieille bour­geoise, se sont octroyé les ser­vi­ces d’une classe moyenne supé­rieure qui vit des miet­tes [abon­dan­tes tout de même] de la « mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste » et a pour fonc­tion de mobi­li­ser au ser­vice du capi­tal un lum­pen­pro­lé­ta­riat « pro­gres­siste » qui sert de bélier pour briser tout ce qui pour­rait résis­ter au rou­leau com­pres­seur capi­ta­liste.

Si on ne tient pas compte de la struc­ture du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste aujourd’hui, on ne com­prend rien à ce qui se passe sur l’arène de la poli­ti­que. On vit encore avec des sché­mas d’il y a un demi-siècle ou un siècle. Ce qui expli­que la décom­po­si­tion accé­lé­rée ces der­niè­res années des orga­ni­sa­tions ouvriè­res tra­di­tion­nel­les, décom­po­si­tion d’autant plus rapide qu’une partie impor­tante des som­mets de ces orga­ni­sa­tions sont inté­grés au fonc­tion­ne­ment d’ensem­ble de la machine à exploi­ter le tra­vail.

Denis Collin — 29 avril 2021