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« Là-bas »

par Gilles CASANOVA, le 26 décembre 2021

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L’un des grands moyens par les­quels le sys­tème média­ti­que orga­nise le men­songe et la pro­pa­gande à grande échelle, consiste à ne nous mon­trer qu’une petite part de l’objet dont ils par­lent, et à nous pro­po­ser d’y réagir émotionnellement, plutôt que de nous pré­sen­ter ration­nel­le­ment l’ensem­ble du phé­no­mène.
Ainsi le débat n’est guère pos­si­ble : il y a les gen­tils et les salauds, il y a ceux qui ne com­pren­nent rien et ceux qui ont com­pris avec le cœur, et en matière d’émotion c’est celui qui fait la plus grosse pres­sion qui l’emporte. Nous pou­vons être cer­tains qu’avec les moyens dont ils dis­po­sent – 94 % des médias –, les mil­liar­dai­res, unis ou sépa­rés, vont impo­ser leur loi, leur foi, leur vérité, et le peuple sera une fois de plus escro­qué mora­le­ment.
Un des sujets dont on parle le plus en ce moment, est tout à fait emblé­ma­ti­que de ce pro­ces­sus, l’immi­gra­tion.
Vous avez les gen­tils qui crient « Welcome réfu­giés » et pro­po­sent de donner l’asile à tous ces « com­bat­tants de la liberté » qui sont à 92 % des hommes, avec un âge moyen de 27 ans, et qui ont eu le cou­rage de lais­ser les femmes et les enfants sur place face à l’adver­sité… et vous avez les méchants qui vou­draient ren­voyer dans leur pays tous ces mal­heu­reux qui ont failli mourir plu­sieurs fois, ont été escla­ves, vendus, tor­tu­rés, pour arri­ver jusqu’à nous, même si leur pays d’ori­gine n’est pas en guerre, même si ce n’est pas une dic­ta­ture…
Alors essayons de décons­truire un cer­tain nombre des repré­sen­ta­tions qui domi­nent dans le Spectacle émotionnel sur ce sujet, de part et d’autre de ce débat pas­sion­nel en trompe-l’œil dont ne peu­vent sortir ni clarté, ni vérité, ni solu­tion.
Tout com­mence par le départ, pour­quoi et com­ment par­tent-t-ils ?
Nous avons les vrais com­bat­tants de la liberté comme Julien Assange ou Edward Snowden, ils ne sont pas très nom­breux, mais eux, per­sonne n’a envie de leur donner asile, ni les amis de Bill Gates, ni ceux de George Soros, qui pour­tant disent et don­nent tant pour les migrants et les ONG qui les ache­mi­nent jusqu’ici, comme c’est sur­pre­nant…
Nous avons, bien sûr, les vrais réfu­giés. Comme lors de la remise du pou­voir aux tali­bans par les États-Unis d’Amérique, nous avons vu partir, avec toute leur famille, les intel­lec­tuels, les artis­tes et la partie des clas­ses supé­rieu­res du pays qui avait fait allé­geance ou mis son espoir dans l’occu­pa­tion occi­den­tale. Cela ne fait pas des mil­lions de gens. Ils sont arri­vés, ils ont été accueillis, et leur pré­sence ne posera pas de pro­blème par­ti­cu­lier.
Le phé­no­mène prin­ci­pal ce sont les pas­seurs, ce sont eux qui vont cher­cher dans les villes et les vil­la­ges ceux à qui ils vont vendre l’Europe comme un pro­duit de luxe et de rêve, pour lequel ils vont deman­der aux famil­les les sacri­fi­ces finan­ciers néces­sai­res, pour assu­rer l’avenir d’un membre de la famille qui en retour, une fois arri­vée dans l’eldo­rado, finan­cera toute la famille.
Ces pas­seurs, ils ont d’abord – pour vendre cher leur pro­duit – un dis­po­si­tif de convic­tion qui est cons­ti­tué par une série de règles « mora­les » que l’Europe s’impose à elle-même, et que, en son sein, la France redou­ble de ses lois.
En ces temps de crise sani­taire, il y a quel­ques bons pro­duits. « L’aide médi­cale de l’État (AME) est un dis­po­si­tif per­met­tant aux étrangers en situa­tion irré­gu­lière de béné­fi­cier d’un accès aux soins » déclare le site Internet du ser­vice public. Vous ima­gi­nez à quel point cela peut être « Vendeur » dans des pays où n’existe aucune sécu­rité sociale… Si vous y ajou­tez que la France – qua­si­ment seule au monde – consi­dère géné­reu­se­ment qu’elle va vous donner un titre de séjour si vous êtes mala­des d’une mala­die que l’on ne peut pas soi­gner dans votre pays, ou bien dont les trai­te­ments sont trop chers pour vous dans votre pays, comme les États-Unis d’Amérique par exem­ple… vous avez là dans la musette du pas­seur de quoi ras­su­rer.
Regardons ensuite l’aspect finan­cier : dès qu’ils met­tront le pied sur le ter­ri­toire fran­çais ils pour­ront sol­li­ci­ter l’asile et obtien­dront auto­ma­ti­que­ment l’Allocation pour deman­deur d’asile (ADA) qui repré­sente plus que le salaire moyen dans un cer­tain nombre de pays de départ (200 à 400 € par per­sonne et par mois), les réseaux de pas­seurs leur four­ni­ront en outre du tra­vail au noir, et s’ils obtien­nent l’asile ou une simple « pro­tec­tion sub­si­diaire », ils auront accès aux pres­ta­tions fami­lia­les en fai­sant venir léga­le­ment femme et enfants, et ils auront aussi accès au RSA, qui cor­res­pond dans leur pays a un très bon salaire. En envoyant la moitié dans leur pays d’ori­gine, ils feront vivre toute leur famille élargie, plaide le pas­seur.
Les pas­seurs ajou­te­ront que s’il reste clan­des­tin et n’obtient que des refus pen­dant un cer­tain temps, de manière auto­ma­ti­que, les lois fran­çai­ses, par exem­ple, fini­ront par lui donner des papiers : à l’ancien­neté…
Devant un tel tableau, dans un pays où ne règne ni la pros­pé­rité ni la démo­cra­tie, lors­que vous êtes jeune et dyna­mi­que et que vous n’êtes pas parmi les plus pau­vres, puis­que vous pouvez payer des pas­seurs, la ten­ta­tion est grande.
Que nous dit l’Organisation des Nations unies sur ces pas­seurs ? Elle a fait une longue étude sur plu­sieurs années, et il appa­raît que 80 % sont mem­bres, ou très pro­ches de l’admi­nis­tra­tion des États de départ ou de leurs forces de sécu­rité !
Outre l’aspect extrê­me­ment ren­ta­ble et beau­coup moins dan­ge­reux que le trafic de drogue que repré­sente cette indus­trie cri­mi­nelle qui brasse des cen­tai­nes de mil­liards de dol­lars par an, il y a le fait – pour les pou­voirs cor­rom­pus qui domi­nent la majo­rité des États de la pla­nète – que l’on va faire partir ceux qui pour­raient struc­tu­rer une oppo­si­tion, une résis­tance, fomen­ter on ne sait quelle ten­ta­tive de mettre sur pied une démo­cra­tie.
Vous avez donc main­te­nant l’expli­ca­tion, le pour­quoi ce sont des hommes, le pour­quoi ils ont moins de 30 ans…
Jusque-là l’his­toire est gen­tillette. Pour que ce soit ren­ta­ble pour les pas­seurs, il ne faut pas orga­ni­ser le voyage pour tous. Si cela se passe en Afrique on va faire le détour par la Libye, où après avoir touché l’argent de la famille au départ, on va vendre le migrant aux tra­fi­quants d’escla­ves et l’aban­don­ner en route tout sim­ple­ment. Double béné­fice !
Pour le can­di­dat à la migra­tion com­mence alors un enfer, vendu comme esclave il va connaî­tre les pires trai­te­ments ima­gi­na­bles. C’est alors que – s’il survit, ce qui n’est pas tou­jours le cas – Il va avoir « la chance » de ren­contrer d’autres pas­seurs, qui ne sont pas très dif­fé­rents des pre­miers et vont lui pro­po­ser d’aller deman­der à sa famille un sup­plé­ment d’argent pour le rache­ter au mar­chand d’escla­ves et l’ache­mi­ner jusqu’au para­dis, en Europe.
Si la famille paye, on le sor­tira de l’escla­vage, pour le mettre sur une coquille de noix que l’on jet­tera sur la Méditerranée avec un espoir assez faible de survie, et la pro­messe de ral­lier les côtes ita­lien­nes.
À quel­ques cen­tai­nes de mètres, ou à quel­ques kilo­mè­tres de la côte libyenne, les pas­seurs aban­don­nent les migrants sur de frêles esquifs qui n’ont que peu de chan­ces d’attein­dre les côtes ita­lien­nes avec tous leurs pas­sa­gers en vie.
C’est là qu’inter­vient le Joker des pas­seurs.
Devant les côtes libyen­nes passe la route la plus directe et donc la moins coû­teuse pour les mil­liers de porte-contai­ners et autres pétro­liers qui relient l’Asie à l’Europe, en pas­sant par le canal de Suez. Les règles mari­ti­mes font obli­ga­tion à ces énormes bâti­ments de s’arrê­ter ou de se dérou­ter pour sauver des per­son­nes en danger de mort dans les eaux qu’ils tra­ver­sent.
Leurs arma­teurs, pour des rai­sons finan­ciè­res évidentes, vont finan­cer mas­si­ve­ment des orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­ta­les (ONG) qui se sont géné­reu­se­ment fixé comme pers­pec­tive de sauver d’une mort cer­taine les migrants que l’Europe, mère bla­farde, contraint à tra­ver­ser ainsi la Méditerranée, alors qu’elle pour­rait tout sim­ple­ment leur ouvrir ses portes et ses fron­tiè­res puis­que fina­le­ment toute notre richesse c’est à eux ou à leurs ancê­tres raci­sés et colo­ni­sés que nous l’avons volée…
Les pas­seurs ont le télé­phone des ONG, qui ont le télé­phone des pas­seurs et ainsi sau­vent des vies qu’ils ramè­nent, par­fois sous le feu des camé­ras dans les ports du sud de l’Europe, toute l’année.
Une fois arrivé en Grèce ou en Italie, ce n’est pas là que va se trou­ver l’eldo­rado, mais en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, il va donc fal­loir au migrant faire encore beau­coup de route dans des condi­tions dif­fi­ci­les et ren­contrer d’autres pas­seurs qui lui feront tra­ver­ser les Alpes, la Manche… là encore au péril de sa vie, et pour beau­coup d’argent.
Une fois arrivé à Paris, où à peu près la moitié des ins­crip­tions pour demande d’asile fran­çai­ses se font, le jeune migrant, sur­vi­vant, après avoir été recru de tant d’épreuves, de tant de mal­heurs, de tant d’humi­lia­tions, va être prêt à accep­ter, dans n’importe quel­les condi­tions, n’importe quel tra­vail, dans le but d’envoyer un peu d’argent à sa famille pour mon­trer que « il a réussi ».
Car, au fond, c’est le plus impor­tant, plus que de trou­ver un confort per­son­nel, mon­trer à sa famille qu’elle n’a pas fait tous ces sacri­fi­ces pour rien, et c’est pour­quoi, malgré tous les efforts des auto­ri­tés, on note que pro­ba­ble­ment la moitié de l’argent donné à ces migrants pour sur­vi­vre, est envoyé au pays.
Ensuite tous les tra­fics, de main-d’œuvre clan­des­tine, de loge­ment indi­gne, de tra­vail comme cour­sier chez Uber où il faudra par­ta­ger la moitié de l’argent gagné avec celui qui dis­po­sant de papiers vous cédera son iden­tité pour tra­vailler, tout cela va plei­ne­ment pou­voir s’épanouir.
Dans le même temps, des asso­cia­tions, lar­ge­ment finan­cées par l’État pour leur tra­vail « huma­ni­taire » vont appren­dre à ces jeunes hommes le dis­cours qu’il faut tenir pour appa­raî­tre un « réfu­gié » cré­di­ble, il y a toute une série de scé­na­rios très bien cons­truits qui sont pro­po­sés à ces jeunes hommes pour les tenir aux per­son­nes de l’Ofpra qui vont déci­der de l’attri­bu­tion ou non de l’asile. Il n’auront à ajou­ter à ces récits que la réa­lité de l’enfer sur terre qu’ils ont effec­ti­ve­ment vécu sur la route…
Ils vont aussi les ins­tru­men­ter pour faire des mani­fes­ta­tions de rue en leur fai­sant croire qu’ils vont perdre leur loge­ment s’ils ne quit­tent pas immé­dia­te­ment l’hôtel dans lequel ils sont logés, pour aller s’asseoir sous une tente sur la place de l’Hôtel-de-Ville… Ou dans une autre mani­fes­ta­tion de ce genre.
Puis cette masse de migrants sera jetée contre le mou­ve­ment ouvrier et syn­di­cal pour en briser la puis­sance, la force, les tra­di­tions et les conquê­tes, par sa capa­cité à tout accep­ter – après ce qu’ils ont vécu – et per­met­tre donc aux grands employeurs – par le biais de sous-trai­tants – de faire bais­ser mas­si­ve­ment le prix de la force de tra­vail.
Vous voyez com­ment à chaque étape on peut faire pleu­rer Margot sur des mal­heurs bien réels que connais­sent les mal­heu­reu­ses et les mal­heu­reux qui se sont lais­sés entraî­ner dans cet engre­nage.
Vous voyez aussi com­ment on peut leur donner aussi une image de voleurs et de pro­fi­teurs abso­lus, si l’on veut regar­der les choses de l’autre côté en leur impu­tant, à eux, la res­pon­sa­bi­lité de ce contre quoi ils ne peu­vent plus grand-chose, une fois ici…
Victimes abso­lues ou pri­vi­lé­giés cyni­ques, Aucune de ces deux lec­tu­res émotionnelles ne permet de sortir de cette impasse. Ce sont pour­tant les deux seules lec­tu­res qui sont offer­tes, alter­na­ti­ve­ment, par le sys­tème média­ti­que.
Mais tout ce pro­ces­sus est orga­nisé, pensé, et il pro­fite à chaque étage à des acteurs, mil­liar­dai­res sim­ples petit-bour­geois, ou hommes de main du lumpen-pro­le­ta­riat, qui vont essayer d’en donner une image dans laquelle ils auront le beau rôle dans la société du Spectacle, que ce soit pour favo­ri­ser ou pour condam­ner. Ceux qui paient pour cela – bien plus nom­breux –, ils se trou­vent parmi les mal­heu­reux qui arri­vent, comme parmi les caté­go­ries popu­lai­res ici, qui sont les pre­miè­res vic­ti­mes de tout ce dis­po­si­tif.
Et vous voyez donc com­ment en uti­li­sant l’émotion et non la raison on peut égarer aisé­ment le télé­spec­ta­teur, le lec­teur, l’audi­teur…
Il y aurait tant d’autres choses à ajou­ter, pour être plus précis et mon­trer tous les méca­nis­mes per­vers, mais il fau­drait un livre entier, et c’est diman­che, nous sommes là pour la musi­que, pour La Chanson du diman­che…
Celle à laquelle tout cela me fait penser, c’est cette chan­son écrite, com­po­sée, et chan­tée par Jean-Jacques Goldman, avec Sirima, en 1987.
Le diman­che, avec plus ou moins de succès, mais pour le plai­sir de quel­ques afi­cio­na­dos, je dif­fuse une musi­que sur cette page.
Je vous pro­pose d’écouter, aujourd’hui, Jean-Jacques Goldman, et Sirima qui chan­tent « Là-bas » :

Dimanche 26 Décembre2021

[NDLR : nous repro­dui­sons ici, avec son accord, la chro­ni­que domi­ni­cale de Gilles Casanova]

Messages

  • Voilà un texte, rempli de poncifs dénoncés par toutes les études scientifiques, bien loin de toute idée de gauche et digne de la pire extrême droite. Les migrants sont des prolétaires comme les autres, les diviser est contraire à l’intérêt de chacun et de tous. Les migrants sont, eux aussi, des victimes du capitalisme (libéralisme).
    Par ailleurs l’internationalisme de gauche est par nature anti-nationaliste. Se replier sur ces frontières et les rendre étanches à l’autre est non seulement immonde, mais aussi en opposition frontale à ce qui fonde la pensée de gauche.

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