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Mutato nomine, de te fabula narratur : la Russie, miroir du capitalisme

par Denis COLLIN, le 30 mars 2022

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Mutato nomine, de te fabula nar­ra­tur : la Russie, miroir du capi­ta­lisme

Les Russes, c’est très pra­ti­que : on peut être xéno­phobe avec la meilleure des bonnes cons­cien­ces, mani­fes­ter un tran­quille racisme des peti­tes dif­fé­ren­ces à l’encontre des Slaves et même sou­te­nir sans ver­go­gne de bons petits nazis, pen­dant qu’Amazon fait le com­merce des croix gam­mées à la mode Azov. La petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle, cham­pionne toutes caté­go­ries des leçons de morale (pour les autres) peut déchar­ger sa haine.

Pourtant la Russie de Poutine n’est en rien dif­fé­rente du capi­ta­lisme ordi­naire, de ce capi­ta­lisme auquel nos maî­tres de morale ren­dent hom­mage chaque jour que Dieu fait. Poutine et ses oli­gar­ques sont les expres­sions de cette klep­to­cra­tie qui a fait main basse sur l’URSS et vole à grande échelle le peuple russe. Le richis­sime Poutine incarne à mer­veille ce régime, lui dont la for­tune serait l’une des plus gran­des du monde. Décidément ces Russes man­quent de bonnes maniè­res. Le capi­ta­lisme est par nature un régime de voleurs : pillards des gran­des com­pa­gnies des Indes qui se sont goin­frées des riches­ses des pays conquis, « barons voleurs » (J. P. Morgan, Rockefeller, Ford, etc.) dont la dic­ta­ture économique et sociale des « barons voleurs » marqua la fin du XIXe siècle aux États-Unis, un pays qui s’est cons­truit par le pillage et le vol des biens d’autrui, en l’occur­rence les « natifs amé­ri­cains » comme on dit aujourd’hui, et par l’escla­vage de mil­lions de Noirs. Mais il ne s’agit de mal­heu­reu­ses excep­tions. Le capi­tal ne peut vivre et pros­pé­rer que sur le vol du tra­vail des pro­lé­tai­res. D’où vient la for­tune immense de ces Bezos, Gates, Musk, Arnault, and Co ? Différence avec Poutine : ils ont de meilleu­res maniè­res et trou­vent des jour­na­lis­tes (sic) prêts à les louer dans les jour­naux qu’ils pos­sè­dent.

Le régime de Poutine est une dic­ta­ture de plus en plus auto­cra­ti­que. C’est indis­cu­ta­ble. Mais c’est tout sim­ple­ment parce que, pre­miè­re­ment, la Russie n’a jamais rien connu d’autre que ce genre de régime et, deuxiè­me­ment, la caste oli­gar­chi­que qui a suc­cédé à la bureau­cra­tie sovié­ti­que (ce sont en partie les mêmes) n’a pas une base bien solide. Quand ils sont mena­cés, nos oli­gar­ques à nous n’hési­tent jamais. En Italie, en Allemagne, en Espagne, dans les années 1930, ils ont financé mas­si­ve­ment et sou­tenu les mou­ve­ments fas­cis­tes et nazis et leurs intel­lec­tuels appoin­tés ont fourni les jus­ti­fi­ca­tions idéo­lo­gi­ques néces­sai­res. En tête, les États-Unis enva­his­sent, bom­bar­dent, mas­sa­crent sans remords qui leur fait de l’ombre. Leurs alliées fidè­les comme l’Arabie saou­dite ne sont pas en reste. Aujourd’hui, ils accu­sent l’expan­sion­nisme de Poutine : ce serait à mourir de rire si ce n’était tra­gi­que. Comme Poutine, ils règnent par la vio­lence des armes et la main­mise sur les cons­cien­ces.

En Poutine les belles âmes se détes­tent elles-mêmes. Les moins stu­pi­des savent que c’est de leur his­toire qu’il s’agit, que Poutine est un « fils de pute », mais qu’il est le « fils de pute » du capi­ta­lisme mon­dial. Ni plus ni moins. L’Ukraine n’est qu’un pion dans le « grand échiquier » (comme disait Zbigniew Brzeziński). L’indi­gna­tion morale est de la came­lote qui sert à cou­vrir ce que dit sans fard l’éditorialiste du Financial Times Janan Ganesh qui appelle à un retour au nihi­lisme moral de la poli­ti­que étrangère amé­ri­caine pen­dant la guerre froide comme outil essen­tiel pour affron­ter Poutine ou le diri­geant chi­nois Xi Jinping. Il conseille à Joe Biden d’embras­ser cha­leu­reu­se­ment le man­da­taire saou­dien Mohammed bin Salman (MBS), en pleine connais­sance de sa res­pon­sa­bi­lité dans « le mas­sa­cre du jour­na­liste et rési­dent amé­ri­cain Jamal Khashoggi en 2018 », comme le décrit Ganesh, afin de garder la Maison des Saoud de son côté contre la Russie et la Chine. Cependant, offrir un câlin à MBS ne serait pas seu­le­ment une ques­tion d’oppor­tu­nité à court terme. Selon Ganesh, cela devrait servir de modèle pour toute une période his­to­ri­que : « Si les États-Unis doi­vent faire preuve de cynisme dans les mois à venir, ils devraient consi­dé­rer cela comme une pra­ti­que pour les décen­nies à venir. » (voir l’arti­cle de Daniel Finn sur le site Jacobin) Biden l’a bien entendu. McRon aussi.