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Risques de pénurie alimentaire : les propositions incohérentes de la France et du G7

par Jean-François COLLIN, le 1er avril 2022

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La guerre déclen­chée par la Russie contre l’Ukraine nous a bru­ta­le­ment a rap­pelé la fra­gi­lité de notre sys­tème ali­men­taire, en raison de la place de l’Ukraine et de la Russie dans le com­merce mon­dial des céréa­les. À l’occa­sion de la réu­nion du G7 du 25 mars, Emmanuel Macron a alerté sur les ris­ques qui pèsent sur la sécu­rité ali­men­taire mon­diale et a adopté avec ses col­lè­gues un plan d’urgence, l’ini­tia­tive « farm », pour pré­ve­nir le risque de famine dans cer­tains pays, en par­ti­cu­lier d’Afrique du nord.
En quel­ques mois, le prix de la tonne de blé est passé de 200 € à 400 €. Pourtant, le blé est majo­ri­tai­re­ment semé à l’automne dans toute l’Europe de l’Ouest, et main­te­nant même en Ukraine et en Russie en raison du chan­ge­ment cli­ma­ti­que. Le blé consommé actuel­le­ment dans le monde a donc été mois­sonné au cours de l’été 2021 dans tous les pays de l’hémi­sphère Nord, prin­ci­paux pour­voyeurs du marché mon­dial. Il est vrai que la Russie et l’Ukraine sont depuis quel­ques semai­nes sor­ties du marché mon­dial, mais des stocks exis­tent en dehors de ces deux pays qui per­met­tent de faire face à la demande et la flam­bée actuelle des prix résulte de phé­no­mè­nes spé­cu­la­tifs dont pro­fi­tent plei­ne­ment les gran­des entre­pri­ses de négoce de blé. Il faut également indi­quer que l’aug­men­ta­tion du prix du blé a com­mencé plu­sieurs mois avant la guerre en Ukraine, en raison d’achats mas­sifs de blé par la Chine.
Dans ce contexte, quelle est donc la per­ti­nence des déci­sions du G7 ?

Les céréales ne servent pas qu’à nourrir les hommes : la concurrence entre les différents usages de la production céréalière

La part des terres ara­bles et de la sur­face tou­jours en herbe n’a pas varié signi­fi­ca­ti­ve­ment depuis 1970. Sur les 13 mil­liards de terres émergées du globe ter­res­tre, 4,9 mil­liards sont des terres agri­co­les, dont seu­le­ment 1,4 mil­liard de terres ara­bles sus­cep­ti­bles de pro­duire des céréa­les notam­ment (le reste étant occupé essen­tiel­le­ment par des prai­ries per­ma­nen­tes). Le reste de la sur­face du globe est occupé par les forêts (4 Mds hec­ta­res), des villes, des déserts et d’autres terres non culti­va­bles.
Nous ne dis­po­sons donc que de 10% de la sur­face du globe pour culti­ver des plan­tes de toute nature.
Ces 10% de la sur­face du globe sont soumis à une forte concur­rence : la popu­la­tion urbaine aug­mente et avec elle la taille des villes qui fait dis­pa­raî­tre de mil­liers d’hec­ta­res de terres ara­bles. Il y a également concur­rence entre les pro­duc­tions qui seront consa­crées à l’ali­men­ta­tion des hommes, à celle des ani­maux, et celles qui seront uti­li­sées comme matiè­res pre­miè­res pour des pro­duc­tions indus­triel­les.
Ainsi, de 1973 à 2011, la pro­duc­tion céréa­lière mon­diale a aug­menté de 1,1 mil­liard de tonnes (pas­sant de 1,5 à 2,6 mil­liards de tonnes), soit une pro­gres­sion de 73 %. Dans le même temps, la popu­la­tion mon­diale est passée de 3,9 mil­liards d’habi­tants à 6,9 mil­liards, soit une crois­sance de 76 %.
La crois­sance de la pro­duc­tion céréa­lière peut sem­bler pres­que ali­gnée sur celle de la popu­la­tion mon­diale à la lec­ture de ces deux chif­fres, mais la réa­lité est un peu plus com­plexe.
Le maïs a contri­bué à 52 % de l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion de céréa­les au cours de ces 50 années. Le maïs entre peu dans l’ali­men­ta­tion humaine. En revan­che, asso­cié au soja, il est devenu une com­po­sante essen­tielle de l’ali­men­ta­tion des ani­maux et la crois­sance de sa pro­duc­tion a permis d’aug­men­ter la dis­po­ni­bi­lité de pro­téi­nes ani­ma­les pour les habi­tants de la pla­nète. Comme la consom­ma­tion de viande a plutôt stagné ou dimi­nué dans les pays déve­lop­pés, elle a aug­menté dans les pays en déve­lop­pe­ment.
L’aug­men­ta­tion très impor­tante de la pro­duc­tion céréa­lière mon­diale a été affec­tée pour 43 % direc­te­ment à l’ali­men­ta­tion humaine, prin­ci­pa­le­ment le blé et le riz.
Mais le fait nota­ble est l’aug­men­ta­tion consi­dé­ra­ble des usages indus­triels de la pro­duc­tion céréa­lière mon­diale pen­dant cette période, notam­ment la pro­duc­tion d’éthanol : 30 % de l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion mon­diale des cin­quante der­niè­res années ont été consa­crés au déve­lop­pe­ment des usages indus­triels des céréa­les. Cela concerne prin­ci­pa­le­ment le maïs mais également le blé. L’aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion de céréa­les pour l’ali­men­ta­tion ani­male a pro­gressé moins vite que les usages indus­triels non ali­men­tai­res de ces céréa­les. L’ali­men­ta­tion ani­male uti­li­sait 42 % de la pro­duc­tion mon­diale de céréa­les en 1973, elle n’en uti­lise plus que 35 % aujourd’hui.
Environ 200 mil­lions de tonnes de maïs amé­ri­cains sont trans­for­mées chaque année en éthanol incor­poré dans le car­bu­rant des véhi­cu­les auto­mo­bi­les. 10 % des céréa­les pro­dui­tes dans le monde ser­vent aujourd’hui de car­bu­rant. On pour­rait ajou­ter les sur­fa­ces consa­crées à d’autres plan­tes qui ne sont pas des céréa­les, comme le colza, le soja ou l’huile de palme avec les­quels on pro­duit du dies­ter également uti­lisé comme car­bu­rant. Ce sont autant de sur­fa­ces qui ne sont pas consa­crées à la pro­duc­tion de blé ou de riz sus­cep­ti­ble d’ali­men­ter direc­te­ment des humains.
En France, 11% seu­le­ment de la pro­duc­tion céréa­lière sont consa­crés à l’ali­men­ta­tion humaine. La moitié de la pro­duc­tion est expor­tée sous forme de grai­nes ou de pro­duits trans­for­més, de façon à peu près équivalente vers le reste de l’union euro­péenne et vers les pays tiers. 17 % sont consa­crés à l’ali­men­ta­tion ani­male. Près de 4 % (soit plus de 2 mil­lions de tonnes de céréa­les) ser­vent à pro­duire de l’éthanol, moyen­nant quoi la France repré­sente le quart de la pro­duc­tion de bio éthanol de l’union euro­péenne. Nous uti­li­sons aussi envi­ron 3 mil­lions de tonnes de blé pour pro­duire de l’amidon uti­lisé pour pro­duire des sirops de glu­cose, des cara­mels colo­rants et beau­coup d’autres pro­duits très appré­ciés des indus­tries agroa­li­men­tai­res et par­ti­ci­pant à la pro­duc­tion de tous ces pro­duits ultra trans­for­més dont les effets sur la santé sont régu­liè­re­ment dénon­cés
La diver­sité des usages des céréa­les permet de penser qu’un arbi­trage est pos­si­ble entre eux. Nous pour­rions choi­sir de modi­fier la régle­men­ta­tion euro­péenne qui impose l’incor­po­ra­tion d’éthanol dans le car­bu­rant auto­mo­bile, pour réo­rien­ter une partie des céréa­les uti­li­sées à cette fin vers la consom­ma­tion humaine des popu­la­tions qui en ont besoin. Les autres usages indus­triels pour­raient également être reconsi­dé­rés.

Le commerce mondial des céréales est dominé par un oligopole

14% des céréa­les pro­dui­tes sont échangées sur le marché mon­dial. Les céréa­les sont d’abord pro­dui­tes pour répon­dre à la demande inté­rieure des pays qui les pro­dui­sent et non pour être échangées sur le marché mon­dial, à la dif­fé­rence des pro­duits indus­triels.
Le com­merce mon­dial des céréa­les est dominé par un petit nombre de pays.
Les ventes mon­dia­les de maïs qui repré­sen­tent le plus gros volume d’échanges, sont réa­li­sées essen­tiel­le­ment par cinq pays : les Etats-Unis (21% des expor­ta­tions), devant le Brésil, l’Argentine, l’Ukraine et la Russie.
Pour le blé, la Russie domine, suivie des Etats-Unis, du Canada, de la France, de l’Australie et de l’Ukraine.
Le marché des céréa­les est également concen­tré d’une autre manière. Il est dominé par un très petit nombre de négo­ciants inter­na­tio­naux : Archer Daniels Midland, De Bunge, Cargill et Louis Dreyfus, sou­vent dési­gnés par le sigle ABCD, domi­nent ce marché depuis des décen­nies. Les trois pre­miè­res socié­tés sont amé­ri­cai­nes, la der­nière est une société alsa­cienne à l’ori­gine dont le siège social est main­te­nant loca­lisé aux Pays-Bas, pour béné­fi­cier du régime fiscal favo­ra­ble aux grou­pes mul­ti­na­tio­naux offert par ce pays fon­da­teur de la cons­truc­tion euro­péenne. On aura une idée de la taille de ces socié­tés de cour­tage en indi­quant que Cargill est la plus grande firme amé­ri­caine non cotée en Bourse ; elle emploie 143 000 per­son­nes et réa­lise un chif­fre d’affai­res esti­mées à 150 mil­liards de dol­lars.
D’autres inter­ve­nants sont appa­rus récem­ment, mais peu nom­breux et pour le moment ils sont de taille bien infé­rieure c’est le cas de Glencore, une société anglo-suisse de cour­tage, de négoce et d’extrac­tion de matiè­res pre­miè­res, ou bien en France du groupe coo­pé­ra­tif InVivo qui vient de rache­ter le négo­ciant privé Soufflet. D’autres entre­pri­ses asia­ti­ques appa­rais­sent.
La domi­na­tion des quatre gros négo­ciants his­to­ri­ques reste incontes­ta­ble. Le négoce n’est qu’un aspect de leur acti­vité. Ces entre­pri­ses inves­tis­sent dans tous les sec­teurs liés à la trans­for­ma­tion des céréa­les, notam­ment dans les agro­car­bu­rants ou la pro­duc­tion d’amidon. Un rap­port « d’Oxfam inter­na­tio­nal » du mois d’août 2012, inti­tulé « Cereal secrets », ana­ly­sait l’évolution des mar­chés céréa­liers et démon­trait le rôle de ces cour­tiers dans la vola­ti­lité des mar­chés céréa­liers mon­diaux qu’ils orga­ni­sent et dont ils pro­fi­tent en étant à la fois les acteurs du com­merce mon­dial et de la cou­ver­ture des options qu’ils pren­nent sur les achats et les ventes de céréa­les à terme.
Le marché mon­dial des céréa­les est donc tout sauf un marché répon­dant aux cri­tè­res de la concur­rence pure et par­faite. C’est un marché oli­go­po­lis­ti­que dans lequel les inté­rêts géo­po­li­ti­ques mélan­gés aux inté­rêts privés de quel­ques inter­ve­nants dis­po­sant du pou­voir de « faire le marché » jouent un rôle déter­mi­nant.
La guerre entre deux inter­ve­nants impor­tants sur ce marché a bien sûr des consé­quen­ces sur les prix mon­diaux, mais elle ne suffit pas à expli­quer à elle seule leur évolution, puis­que les Etats-Unis et l’UE jouent un rôle pré­pon­dé­rant dans l’équilibre global du marché mon­dial des céréa­les.

Les marchés agroalimentaires sont spécifiques

La vola­ti­lité des prix des pro­duits ali­men­tai­res est connue depuis très long­temps puis­que Grégory King qui vécut de 1648 à 1712 et fut un des pre­miers sta­tis­ti­ciens de l’économie, avait cons­taté que les varia­tions de prix des céréa­les n’étaient pas pro­por­tion­nel­les aux varia­tions de l’offre sur le marché. Une réduc­tion de 10 % de l’offre pou­vait entraî­ner une aug­men­ta­tion de 30 % des prix, et plus la réduc­tion des quan­ti­tés dis­po­ni­bles était impor­tante, plus le mul­ti­pli­ca­teur d’aug­men­ta­tion du prix était élevé.
Il n’y a pas de mys­tère là-dedans, il s’agit de pro­duits pour les­quels la demande n’est pas élastique. Une fois que l’on a res­serré d’un cer­tain nombre de crans sa cein­ture, il faut se nour­rir ou mourir.
Dès lors en absence de régu­la­tion des mar­chés, la spé­cu­la­tion joue à plein et entraîne rapi­de­ment des flam­bées de prix des den­rées ali­men­tai­res qui peu­vent être sui­vies par des bais­ses tout aussi spec­ta­cu­lai­res.

Malheureusement, les responsables politiques européens ont oublié cette réalité élémentaire.

Ils avaient eu l’intel­li­gence de cons­truire dans les années 1960 une poli­ti­que agri­cole com­mune qui repo­sait sur une pro­tec­tion du marché de la com­mu­nauté économique euro­péenne, grâce à des tarifs doua­niers per­met­tant de pra­ti­quer des prix sur le marché euro­péen rému­né­ra­teurs pour les agri­culteurs, les inci­tant à pro­duire ce qui était néces­saire pour assu­rer l’indé­pen­dance ali­men­taire des Européens. Des méca­nis­mes d’achats publics, de sto­ckage puis de mise sur le marché per­met­taient de sta­bi­li­ser le prix des den­rées ali­men­tai­res des pays euro­péens. C’est ainsi qu’en 1972/1973, l’Union sovié­ti­que acheta en toute dis­cré­tion plu­sieurs mil­lions de tonnes de céréa­les sur le marché mon­dial pour faire face à une grave pénu­rie chez elle. Lorsque ces achats ont été connus, les prix mon­diaux ont flambé tandis qu’ils res­taient assez sta­bles au sein de la CEE grâce aux méca­nis­mes de marché qu’elle avait ins­tau­rés.
Ceux-ci n’ont mal­heu­reu­se­ment pas résisté à la pres­sion amé­ri­caine qui a imposé dans les négo­cia­tions du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), com­men­cées au milieu des années 80 et conclues en 1995 par la créa­tion de l’Organisation Mondiale du Commerce, la des­truc­tion de la poli­ti­que agri­cole com­mune, enjeu majeur de ces négo­cia­tions com­mer­cia­les mul­ti­la­té­ra­les. Les États-Unis ont exigé la sup­pres­sion des méca­nis­mes de marché euro­péen en même temps que le déman­tè­le­ment de sa pro­tec­tion doua­nière. Ils étaient secondés par l’Australie le Canada. Ils ont obtenu ce qu’ils vou­laient d’une Union Européenne aussi faible à l’époque qu’aujourd’hui. Après avoir capi­tulé, elle accepta de rem­pla­cer le sys­tème qui avait permis le déve­lop­pe­ment de l’agri­culture euro­péenne, notam­ment de l’agri­culture fran­çaise, par un sys­tème d’aide à l’hec­tare accordé aux pay­sans en contre­par­tie de leur mise en situa­tion de concur­rence avec le marché mon­dial. Les pay­sans euro­péens savent ce que cela leur a coûté.
La der­nière étape de ce déman­tè­le­ment de la seule poli­ti­que com­mune euro­péenne véri­ta­ble a été la sup­pres­sion des quotas lai­tiers en 2015, dans l’eupho­rie d’une montée tem­po­raire du prix des pro­duits lai­tiers sur les mar­chés mon­diaux. La FNSEA a appuyé cet aban­don en fai­sant croire aux pro­duc­teurs lai­tiers fran­çais qu’ils allaient pro­fi­ter de la hausse du prix du lait et des pro­duits lai­tiers sur le marché mon­dial. Il ne fallut pas atten­dre très long­temps pour que les pro­duc­teurs lai­tiers n’aient plus que leurs yeux pour pleu­rer et que l’on assiste à nou­veau à des « grèves du lait » et au déver­se­ment de camions de lait dans les cani­veaux ou devant les pré­fec­tu­res pour pro­tes­ter contre la vente de leur lait à un prix infé­rieur aux coûts de pro­duc­tion.

Le G7 a perdu sa boussole stratégique

Le G7 appelle les pays pro­duc­teurs à pro­duire plus de céréa­les pour se sub­sti­tuer à l’Ukraine et à la Russie. Un méca­nisme de répar­ti­tion des volu­mes addi­tion­nels serait ins­tauré pour répon­dre à la demande des pays impor­ta­teurs. L’Inde et la Chine sont invi­tées à désto­cker les céréa­les qu’elles détien­nent actuel­le­ment pour assu­rer leur propre sécu­rité ali­men­taire. Enfin des inves­tis­se­ments agri­co­les contri­buant à la sécu­rité ali­men­taire en Afrique sont espé­rés, plus tard et sans plus de pré­ci­sions.
Cette réponse cor­res­pond par­fai­te­ment aux atten­tes des pays pro­duc­teurs d’Europe et d’Amérique du Nord qui ont perdu du ter­rain dans le com­merce mon­dial des céréa­les au profit de l’Ukraine et de la Russie dans les 15 der­niè­res années. Mais nous avons vu que si une crise ali­men­taire devait adve­nir, elle ne serait pas d’abord le résul­tat d’un désé­qui­li­bre entre l’offre et la demande de céréa­les per­met­tant de nour­rir les êtres humains, mais le résul­tat de l’uti­li­sa­tion crois­sante des céréa­les, donc des terres ara­bles, à d’autres fins que la pro­duc­tion pour l’ali­men­ta­tion humaine d’une part, et de l’orga­ni­sa­tion d’un marché oli­go­po­lis­ti­que des pro­duits agri­co­les et agroa­li­men­tai­res qui com­bine la posi­tion domi­nante de quel­que pays et le rôle de quel­ques grands cour­tiers.
La sécu­rité ali­men­taire des pays afri­cains ne sera pas garan­tie dura­ble­ment par l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion des pays qui domi­nent depuis des décen­nies le com­merce céréa­lier mon­dial. Elle ne le sera que par une pro­tec­tion des mar­chés agri­co­les des pays afri­cains per­met­tant aux agri­culteurs de vivre de leur tra­vail et de nour­rir les popu­la­tions loca­les. Au lieu de cela, l’ouver­ture de leurs mar­chés a contri­bué à la ruine de leurs économies agri­co­les, à la concen­tra­tion de la popu­la­tion dans les villes qui génère méca­ni­que­ment une aug­men­ta­tion des impor­ta­tions de pro­duits agri­co­les et agroa­li­men­tai­res.
Ce qui cons­ti­tue en réa­lité la cause de l’insé­cu­rité ali­men­taire d’une partie des pays de la pla­nète est pré­senté par le G7 comme sa solu­tion.
Structurellement erro­née, cette réponse n’est pas adap­tée à la situa­tion du moment.
Quelle que soit la déter­mi­na­tion des pays du G7, on ne fait qu’une récolte de blé par an.
Même si un peu plus de blé de prin­temps était semé main­te­nant, l’essen­tiel du blé qui sera récolté à l’été 2022 a été semé à l’automne 2021, il est en train de pous­ser et ses ren­de­ments n’aug­men­te­ront pas parce qu’une réso­lu­tion du G7 l’a sou­haité.
Aussi, si les res­pon­sa­bles poli­ti­ques veu­lent véri­ta­ble­ment limi­ter l’aug­men­ta­tion des prix des céréa­les au cours de l’année 2022 et jusqu’à la mois­son de 2023, ils doi­vent réflé­chir et pro­po­ser des méca­nis­mes limi­tant la spé­cu­la­tion sur le prix des céréa­les. Une taxa­tion des pro­fits excep­tion­nels des cour­tiers inter­ve­nant sur le marché du blé per­met­trait peut-être de calmer un peu la fièvre du marché, même si cela n’est pas suf­fi­sant.
Ils devraient aussi réflé­chir à la répar­ti­tion des céréa­les entre leurs dif­fé­ren­tes des­ti­na­tions : usage ali­men­tai­res et usages indus­triels pour l’adap­ter à la nou­velle situa­tion créée par la guerre en Ukraine.

Un changement de cap irréfléchi de la politique de l’Union européenne

L’union euro­péenne vient d’adop­ter une nou­velle poli­ti­que agri­cole bap­ti­sée « de la four­che à la four­chette ». Elle n’est pas exempte d’inco­hé­ren­ces et de contra­dic­tions. Son objec­tif prin­ci­pal n’est pas avoué, il s’agit de réduire les moyens consa­crés à l’agri­culture. Mais elle se pré­sente comme une poli­ti­que agri­cole plus favo­ra­ble à l’envi­ron­ne­ment, bien qu’elle sup­prime une partie des aides accor­dées jusque-là à l’agri­culture bio­lo­gi­que. Elle affi­che la volonté de par­ve­nir à une agri­culture plus res­pec­tueuse de l’envi­ron­ne­ment grâce notam­ment à une réduc­tion de l’usage des pes­ti­ci­des, des fon­gi­ci­des et du nitrate.
Difficile de croire à l’authen­ti­cité de cette volonté, puis­que l’encre de cette nou­velle poli­ti­que agri­cole euro­péenne n’est pas sèche que l’orien­ta­tion en est condam­née par notre Président au nom de la néces­saire mobi­li­sa­tion dans la guerre ali­men­taire contre la Russie.
Toujours prompt à adop­ter un dis­cours mar­tial, E Macron déclare qu’il ne faut pas désar­mer l’agri­culture face à l’offen­sive russe et qu’il faut aban­don­ner les objec­tifs de réduc­tion de l’uti­li­sa­tion des pro­duits phy­to­sa­ni­tai­res et des engrais chi­mi­ques qui vien­nent d’être fixés par l’union euro­péenne, pour aug­men­ter la pro­duc­tion.
Les dégâts de l’agri­culture dite pro­duc­ti­viste sont pour­tant bien connus : dégâts économiques parce que ce modèle a fra­gi­lisé les exploi­ta­tions agri­co­les en les spé­cia­li­sant sur des pro­duc­tions dont les prix de vente ne sont plus garan­tis. Dégâts pour l’envi­ron­ne­ment : les nitra­tes épandus en quan­tité beau­coup trop impor­tante, pour assu­rer des ren­de­ments élevés, ne sont pas uti­li­sés entiè­re­ment par les plan­tes et se retrou­vent dans l’air sous forme de pro­toxyde d’azote (265 fois plus effi­cace que le CO2 du point de vue de l’effet de serre), ainsi que d’ammo­niac qui contri­bue à la pro­duc­tion de par­ti­cu­les fines et aux pics de pol­lu­tion. Le nitrate excé­den­taire se retrouve dans les nappes d’eau sou­ter­raine et dans les riviè­res, ainsi que les pes­ti­ci­des dont l’impact désas­treux pour la santé est main­te­nant par­fai­te­ment docu­menté.
L’élevage indus­triel est aussi mau­vais pour les pay­sans qu’il l’est pour les ani­maux. Il concen­tre dans cer­tai­nes régions les excès de lisier qui contri­buent à l’excé­dent d’azote dans les sols, tandis qu’ailleurs la dis­pa­ri­tion de l’élevage ne permet plus d’enri­chir les sols qu’en recou­rant à des engrais chi­mi­ques fabri­qués avec les hydro­car­bu­res que nous impor­tons notam­ment de Russie.
Il y a un para­doxe dans cet appel à aug­men­ter la pro­duc­tion de céréa­les alors que l’on demande aux pays de l’union euro­péenne d’arrê­ter les impor­ta­tions de gaz russe.
En effet, pour aug­men­ter la pro­duc­tion de céréa­les dans les pays agri­co­les expor­ta­teurs, il n’y a pas 36 solu­tions.
La pre­mière serait d’aug­men­ter la sur­face culti­vée en céréa­les, mais les marges de manœu­vre sont fai­bles de ce côté-là, nous l’avons vu. La plu­part des terres sus­cep­ti­bles d’être culti­vées en céréa­les dans des condi­tions économiques et écologiques rai­son­na­bles le sont déjà. D’ailleurs, la nou­velle poli­ti­que agri­cole com­mune pré­voyait la mise en jachère de 4 % des terres agri­co­les en raison de la contri­bu­tion des terres en jachère à la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­sité.
Si l’on ne peut pas aug­men­ter la sur­face culti­vée, il faut aug­men­ter la pro­duc­ti­vité des hec­ta­res mis en culture, c’est-à-dire le nombre de tonnes de blé récol­tées sur la même sur­face. L’ennui c’est qu’en France, depuis une dizaine d’années, les ren­de­ments ont cessé de croî­tre. Au mieux ils sta­gnent, au pire ils dimi­nuent. Cela n’est pas dû à la conver­sion mas­sive des agri­culteurs à l’écologie, la consom­ma­tion de pro­duits phy­to­sa­ni­tai­res en France n’a pas cessé d’aug­men­ter au cours des der­niè­res années et celle des engrais ne s’est pas réduite non plus. Mais les arbres ne mon­tent pas jusqu’au ciel, les ren­de­ments à l’hec­tare non plus.
Pour amé­lio­rer la fer­ti­lité des sols, on peut recou­rir soit aux engrais orga­ni­ques (fumier, lisier, boues de sta­tions d’épuration…) soit à des engrais chi­mi­ques.
Les engrais chi­mi­ques domi­nent lar­ge­ment le marché et la situa­tion ne s’amé­lio­rera pas si l’on réduit la part de l’élevage dans l’agri­culture au nom de la lutte contre l’effet de serre.
Les engrais azotés qui ont permis d’aug­men­ter les ren­de­ments de la pro­duc­tion de céréa­les sont pro­duits par un vieux pro­cédé inventé par le chi­miste Fritz Haber (1868-1934) consis­tant à com­bi­ner l’azote de l’air avec l’hydro­gène du gaz natu­rel, pour pro­duire de l’ammo­niac, lequel sera trans­formé ensuite en ammo­ni­trate pour être uti­lisé comme engrais. C’est la raison pour laquelle la Russie, gros pro­duc­teur de gaz, est deve­nue un gros pays pro­duc­teur et expor­ta­teurs d’engrais azotés. Le reste des engrais azotés pro­duits en Europe occi­den­tale l’est en uti­li­sant du gaz importé de Russie. Deux tiers des engrais uti­li­sés en France sont impor­tés. Augmenter la pro­duc­tion de blé en France ne pourra pas se faire sans aug­men­ter la consom­ma­tion d’engrais azotés, donc les impor­ta­tions de gaz russe ou d’engrais russes fabri­qués avec leur gaz natu­rel. Il faut ajou­ter que le prix des engrais a été mul­ti­plié par quatre depuis le début de la guerre en Ukraine et que l’appro­vi­sion­ne­ment des pay­sans d’Europe de l’Ouest est très incer­tain en raison des sanc­tions économiques prises contre la Russie.
Enfin, ce n’est pas la pro­po­si­tion d’aban­don­ner la mise en jachère de 4 % des terres agri­co­les euro­péen­nes figu­rant dans la nou­velle PAC qui per­met­tra d’aug­men­ter sub­stan­tiel­le­ment la pro­duc­tion de blé. Une part des terres en ques­tion n’est pas en jachère pour le moment ; elles sont donc déjà pro­duc­ti­ves. D’autre part, cette idée de mettre des terres en jachère n’est pas une nova­tion de la poli­ti­que agri­cole euro­péenne, la réforme de 1992 pré­voyait une mise en jachère pou­vant aller jusqu’à 15 % des terres agri­co­les et les agri­culteurs ont tou­jours mis en jachère les terres les moins pro­duc­ti­ves, les peti­tes par­cel­les dif­fi­ci­les d’accès et dont la mise en culture rap­porte peu. Bref ce n’est pas avec cela que la pénu­rie de céréa­les redou­tées sera évitée.

Conclusion

Il est regret­ta­ble que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine soit uti­li­sée pour remet­tre en avant un modèle agri­cole sans avenir. Les pro­po­si­tions du G7 sont com­plè­te­ment inco­hé­ren­tes avec tous les efforts déployés par ailleurs pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans le cadre de la conven­tion de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­ti­que de l’orga­ni­sa­tion des Nations unies, aussi bien que pour réduire les achats d’hydro­car­bu­res à la Russie.
Pour répon­dre aux besoins ali­men­tai­res de l’huma­nité et à la crise née de la guerre, il faut réduire les usages non ali­men­tai­res des céréa­les, pren­dre des mesu­res inter­na­tio­na­les de lutte contre la spé­cu­la­tion sur les prix des den­rées ali­men­tai­res, pro­té­ger les mar­chés agri­co­les des pays afri­cains et réo­rien­ter en pro­fon­deur les pra­ti­ques agri­co­les pour nous émanciper de l’autre vec­teur de dépen­dance aux hydro­car­bu­res que repré­sente l’agri­culture inten­sive.
Le G7, l’Union euro­péenne et la France devraient consa­crer leurs efforts à cela, plutôt qu’à repren­dre à leur compte, sans dis­cer­ne­ment, les posi­tions des lobbys de la pro­duc­tion céréa­lière dont la mise en œuvre pen­dant plu­sieurs décen­nies nous a conduit à l’impasse dans laquelle nous nous trou­vons

Le 26 mars 2022
Jean-François Collin

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